REPRISE DE « LA DAME AUX CAMÉLIAS
26 janvier.
Vos lecteurs n'ont certes pas oublié la magnifique X ^présentation organisée, il y a deux ans, par le Figaro au théâtre de la Gaîté , et qui valut à Sarah Bemhardt une si brillante rentrée dans sa bonne ville de Paris.
Du coup, dans cette soirée unique à laquelle assistait l'élite du fameu.x Tout-Paris, Sarah reconquit son cher public parisien, et les ovations qu'on lui fit, en cette occasion , retentissent encore aux oreilles de tous
ceux qui ont, pour la grande artiste , une admiratior sincère.
La recette atteignit un chiffre fantastique, et tou aussitôt, dans plusieurs cervelles directoriales, surgi le projet d'une reprise de la Dame aux Camélias avec sa célèbre interprète.
Dumas s'y opposa. On raconta, à ce moment, que l'illustre auteur réservait sa pièce à la Comédie-Française et qu'il pensait vaguement — oh ! très vaguement — à Croizette dans le rôle de Marguerite. Mais il est probable que ces bruits ne reposaient sur rien de sérieux. En tout cas, Sarah Bernhardt enleva l'autorisation de reprendre la Dame, le soir de l'inauguration de la statue de Dumas père, alors que le fils était allé la remercier , au théâtre , d'un à-propos fort éloquent qu'elle avait récité entre deux actes de Froufrou.
On a raconté longuement, à plusieurs reprises, l'histoire de la Dame aux Camélias au point de vue théâtral ; on a noté tous les faits qui précédèrent, accompagnèrent ou suivirent l'apparition de cette œuvre passionnée, dont l'influence fut si grande et si décisive sur la comédie contemporaine.
Mais, quoiqu'on ait dit, il reste encore pas mal de petites choses à dire. Toutes petites , il est vrai. M. Dumas lui-même a sans doute oublié les détails suivants que l'on m'a racontés tout à l'heure.
Il s'agit pourtant de la première édition de sa pièce.
Bien avant d'avoir fait ce brillant début au théâtre, M. Dumas revenait de Marseille, où il avait conduit son père qui partait pour Naples. Le futur auteur de la Dame aux Camélias ayant , d'aventure , la poche
ssez bien garnie, voyageait à petites journées. Arrivé
Arles, il descendit au meilleur hôtel.
Il venait de s'installer en face d'un diner fin, lorsque )lusieurs jeunes gens, qui faisaient également bonne hère à une table voisine de la sienne, remarquèrent •on isolement.
— Parbleu, Monsieur! s'écria l'un d'eux, vous nous ■aites de la peine , à vous voir seul!... Venez donc .ans façon vous asseoir au milieu de nous, ce sera plus ^i pour tout le monde.
— Volontiers, dit Dumas, mais puis -je savoir?...
— Moi, je suis Giraud, libraire à Nîmes; ces mesiieurs sont mes amis: tous bons vivants... vous allez /oir î
Ainsi commencée , puis continuée en dînant d'une façon copieuse, la connaissance fut bientôt faite. On ■ic tutoyait avant le dessert.
Au pousse-café , Giraud pleurait d'attendrissement.
Tu sais, disait-il à son nouvel ami, tu sais mon petit Alexandre, je suis libraire... Si tu veux faire comme le papa, ne te gêne pas... écris ce que tu voudras, c'est moi qui édite.
Après cette sympathique bombance, une promenade s'imposait dans l'intérêt de la digestion.
Elle eut lieu dans les ruines du cloître de Saint- Trophime où Dumas, se souvenant que l'endroit avait servi da modèle pour le décor de Robert le Diable, entonna d'une voix sup^'be :
Nonnes qui reposez Sous cette froide pierre.
■ i cela au grand ravissement de ses nouveaux camarades, qui le déclarèrent de beaucoup supérieur à
tous les Bertram connus du Grand-Théâtre deNîme Le lendemain matin, on prenait le coupé de la c i
ligence pour cette ville, où il ne fallait pas manqu :
certain bal masqué annuel.
Giraud, très fier de son intimité avec le fils du c
lèbre romancier, était heureux de piloter Dumas dai i
la salle et de le tutoyer ostensiblement coram popul A un moment donné, ils croisèrent deux petite
femmes — des horizontales nîmoises du temps -
costumées en débardeurs.
— Devinez un peu qui nous sommes? leurdemanc Giraud avec suffisance.
L'un des petits débardeurs, après avoir regardé W diteur et ce grand jeune homme dont l'élégance faisa sensation, répondit d'un air entendu :
— Toi , tu es Giraud le libraire.
— Lt mon ami ?
— Lui, c'est un tailleur.
Cette réponse mit Giraud hors de lui ; mais Duma riait à se tordre.
Il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte. Le distractions locales étaient d'ailleurs épuisées, e Dumas se remit en route le jour suivant, non san avoir dit à son ami :
— Viens l'établir à Paris, tu verras!... je te ferc gagner de l'argent.
Quelques mois se passèrent.
Entre temps , Giraud , confiant en la prédiction d son ami Dumas, avait liquidé sa librairie de Nîme; pour venir s'installer à Paris, où il était d'abord entr dans la maison Hachette.
Quanta Dumas, il avait beaucoup travaillé, mai sans en avoir l'air, car tout le monde, son père lui même, l'avait dissuadé de s'atteler à la besogne qu'i accomplissait dans l'ombre et le mystère.
Cette tâche, accomplie sans nul confident discret, itait autre que l'adaptation au théâtre de son roan de la Daine aux Camélias.
Parmi tous ceux qui entouraient Dumas fils , un ul ami, PaulSiraudin, avait vu dans le livre le sujet une excellente comédie.
Mais ses conseils furent d'abord mal accueillis par jeune romancier que l'avis paternel avait complément désabusé.
Siraudin ne se décourageait pas facilement. Chaque is qu'il rencontrait Dumas, c'était pour lui dire :
— Fais donc une pièce avec ta Dame !
Dumas avait beau l'esquiver de son mieux, à chaque stant, sur les boulevards, au théâtre, partout, il enndait une voix obstinée lui répéter :
— Fais donc une pièce avec ta Dame!
C'était devenu une scie fort amusante.
Est-ce cette obsession qui eut raison d'un premier •couragement) Peut-être. Toujours est-il que Dumas : décida un beau jour à accueillir les propositions
Antony Béraud, qui affirmait avoir trouvé la marche 2 la pièce.
Mais l'auteur de la Dame aux Camélias ne pouvait )ir sa comédie dans une série de combinaisons mé- 'dramatiques étranges, bizarres, anormales dont on ent d'ailleurs de faire bonne justice en les publiant ;s jours-ci. Il prit donc finalement le parti de se mettre )ut seul à la besogne.
Ainsi que je l'indique plus haut, il s'était gardé le îcret qu'il s'était si bien promis à lui-même.
Une circonstance fortuite pouvait seule le trahir.
Son manuscrit terminé, il courut, pour le faire coîer, chez Vieillot, qui était aussi le copiste de son ère.
Or, ce dernier se trouvait là.
— Voyons, dit-il à son fils, le premier moment surprise passé, lis-moi ton premier acte.
Après le premier, il demanda successivement autres, et se montra absolument ravi.
Toutes les satisfactions que devait rapporter p tard la pièce à son heureux auteur ne lui furent mais aussi agréables que ce succès intime improv par le hasard.
Et le libraire Giraud>
Vous ne l'oubliez pas — moi non plus. Quant Dumas, il l'oublia si peu qu'il le fît rechercher et convoqua à sa répétition générale , bien qu'il n'y e pas ce jour-là vingt personnes dans la salle du Va de ville.
A la fin de la répétition, l'auteur vint à son anci» ami de Nîmes et lui proposa l'édition de la pièce < toute propriété.
— Combien) demanda Giraud.
— Mille francs.
— Non. Cinq cents... et je te donne trois cen comptant.
Dumas accepta cette somme , dont il avait beso pour louer deux loges promises à divers amis et qu craignait de ne pouvoir obtenir à crédit.
Ce n'est pas tout. Les « eaux étant basses comme on disait alors, il offrit même à son ami de l céder tous ses droits d'auteur pour six mille francs.
N'ayant que la moitié de cette somme, Giraud prc posa l'affaire à Goudchaux, secrétaire du Vaudeville
— Une pièce que la censure arrêtera à la second représentation, s'écria ce dernier. Vous êtes fou !
Ces droits, qu'on n'acheta pas six mille francs, e ont produit jusqu'à présent près de sept cent mille. L libraire Giraud, qui assiste à la magnifique repris
jA.WlhK
I ce soir , a dû se faire souvent de sérieuses régions.
Il est vrai que l'édition lui valut quelques compensons appréciables puisqu'il vendit, dans les trois smiers jours de la publication, plus de onze mille ochures et gagna ainsi vingt mille francs pour com- 3ncer. Plus tard, il autorisa la maison Michel Lévy éditer la pièce moyennant deux mille francs , mais s'en réservant toujours la propriété.
On doit reconnaître, pour excuser la défiance de )udchaux, que ce sentiment était partagé par tous. Le jour même de la première, comme Dumas priait ;chter de déployer plus d'énergie, surtout au quaème acte, le comédien répondit impitoyablement : — Ma foi, je ferai ce que vous voudrez, mais je ne engage pas beaucoup, car la pièce n'ira certainesnt pas jusque-là.
Une pièce qui avait inspiré aussi peu de confiance le la Dame aux Camélias ne devait pas être montée une façon bien luxueuse. A la Porte Saint-Martin, ist le contraire. On a beaucoup soigne les divers obiliers; de vrais et jolis objets d'art garnissent les Ions, et le lit de Marguerite Gautier est bien dans note qui convient à ce meuble si important. Avec ila, les plus petits rôles sont tenus par des artistes ; talent. Sarah Bernhardt a voulu que l'interprétation : l'œuvre fût à la hauteur de l'admiration qu'elle lui spire.
Personnellement, elle adore ce rôle de Marguerite
II lui valu de si grands et de si mérités triomphes ins ses tournées à travers les deux mondes. Et bien i'clle l'eût joué je ne sais combien de centaines de 'is, elle l'a répété avec autant d'ardeur depuis un lOis que s'il s'était agi d'une création nouvelle. Il est
vrai que, cette fois, elle Ta travaillé avec Dumas, d( elle a écouté les conseils avec la docilité d'une dél tante.
' M. Alexandre Dumas, qui a fait un si violent réq sitoire contre le luxe des toilettes au théâtre, a poi tant beaucoup apprécié celles de Sarah Bernhar d'un grand luxe et d'une composition fort heureu
La première toilette d'Opéra est une merveille richesse. Figurez-vous une jupe Louis XIII en dr d'or voilé de guipures anciennes, sur laquelle se i lève en larges plis un brocart ivoire damassé d'or, corsage est orné d'un joli fouillis de guipures légèi et de dentelles d'or.
Au second acte, on a surtout remarqué le mante en velours indien aux tons de bronze, bordé de fou rure sombre. Qirnnd Marguerite Gauthier rentre, e veloppée dans ce manteau et coiffée d'un chapeau tulle d'or, il y a eu un long frémissement d'admirati' dans la salle.
La troisième toilette est toute simple et tou blanche, très gracieusement drapée et suffisamme champêtre. Comme contraste, la robe de bal est i peu excentrique, mais ingénieuse et neuve. Elle est ( tulle paille brodée de perles aux reflets d'opales ; pi partout, autour du corsage, sur la traîne, des gerb d'épis. Ce n'est plus la Dame aux Camélias, c'est Dame au blé, mais la trouvaille est heureuse et d'i charmant effet.
Cependant, à toutes les toilettes que je viens ( décrire, je préfère celle du dernier acte, une espèce c chemise en crêpe de Chine blanc sur laquelle on jet un peignoir-manteau tout garni de Thibet , une ii vention absolument exquise, d'une note très m( derne, très étrange et quia eu énormément de succè
Au milieu du second acte, il y a eu un effet très im- »révu, et qui, plus que probablement, ne se renouvelîra pas aux représentations suivantes.
L'ouragan qui a sévi pendant toute la soirée a ouert violemment les fenêtres du grand foyer qu'on a n vain essayé de refermer d'abord et qu'il a fallu louer ensuite ; puis — sur la scène — un châssis itré , qui se trouve dans le cintre , a été brisé par la orce du vent et des éclats de verre ont couvert le héâtre.
Sarah Bernhardt, qui jouait à ce moment sa prenière grande scène d'amour avec Marais, a poussé un •etit cri et, un instant, s'est arrêtée, toute interdite; lais elle a bientôt repris tout son sang-froid, et l'imression pénible ressentie par le public s'est complè- ;ment effacée à ces répliques si bien en situation :
— Il a fait beau aujourd'hui }
— Oui, .très beau!
— Ce sera comme ça jusqu'à la fm de la lune !
A ce moment , par exemple , on a énormément ri ; eu à peu on s'est habitué au grondement sourd de la 2mpête qui n'a plus paru qu'une sorte de trémolo acompagnant le dialogue d'une façon tout à fait méloramatique.
Son Armand Duval de ce soir n'était autre que larais.
Le charmant jeune premier, qui, dès les premières tpréscntaùons de A^ana S ahib^ avait été sérieusement tteint d'une grave affection de la voix, a fait des proiges pour se rétablir. Il s'est calfeutré chez lui, n'a eculé devant aucun régime, a suivi les traitements les lus énergiques et, finalement, a pu se trouver prêt à :mp3 pour le rôle que depuis bien longtemps il avait randc envie de jouer.
On n"a pas oublié que c'est à l'Odéon, dans les Danicheff, que M. Marais se révéla. Dumas porte bonheur au jeune comédien.
J'ai dit que les rôles les plus ingrats avaient été distribués à des chefs d'emploi. La preuve, c'est que Lafontaine a bien voulu se charger de celui du père Duval.
— Allons, disait Sarah pour le décider, en prenani sa voix la plus caressante, vous avez été mon père dans Froufrou^ soyez mon presque beau-père dans la Daim aux Camélias.
Pour Olympe — une quasi-figuration — on a chois la très charmante et très élégante Mlle Davray; poui Prudence, M. Victor Koning a prêté Mlle Desclauzas.
Il y a longtemps que Dumas voulait avoir l'amusante artiste dans une de ses pièces. On ajnôme affirmé qu'il avait eu l'intention de la faire engager au: Français par M. Perrin.En attendant il a été enchante de lui confier le personnage de Prudence.
Tout naturellement, pendant qu'on avait Mlle Desclauzas sous la main, on a pensé à lui faire chanter h ronde du premier acte. L'ex-pensionnaire de la Renaissance s'est acquittée on ne peut mieux de cette tâche facile. Et, ce soir, pendant qu'on lui bissait sî chanson, M. Derenbourg murmurait :
— Ce n'est plus la Dame aux Camélias que nou: jouons, c'est la Traviata.
Ce rôle de Prudence, comme presque tous les autres de la pièce, a été pris surle vif. La vraie Prudence s'appelait Mme P... et fut modiste rue Laffitte. Le. mauvaises langues assurent qu'elle eut des désagréments avec la justice pour une infraction à la loi qu protège les mineures. Quoi qu'il en soit, dans les der
ft>
Sl
et
Ce
Ce
CD
rs.
0 Vs
CD
Ce
» fi
ct>
Cts
« Quand on écrit des lettres pareilles, on niciile la croix, û
llJctU vaiov^o
ments avec la justice pour une infraction à la loi qu protège les mineures. Quoi qu'il en soit, dans les der-
nières années de sa vie, elle eut la fantaisie bizarre de jouer F^rudence au théâtre de Montmartre. Ce jour-là, les sifflets augmentèrent dans tous les bazars de Paris.
Et puisque nous voilà revenus aux souvenirs et aux anecdotes rétrospectives , voici de quoi compléter agréablement tout ce qui précède.
Au second acte de la Dame aux Camélias , Armand Duval écrit à sa maîtresse la lettre de rupture que l'on sait.
Le véritable héros de cette jolie histoire d'amour a retrouvé, ces jours-ci, dans ses papiers, la lettre vraie qu'il écrivit à Marie Duplessis, et il a bien voulu me la laisser copier.
La voici :
€ Ma chère Marie , je ne suis pas assez riche pour » vous aimer comme je le voudrais, ni assez pauvre » pour être aimé comme vous le voudriez. Oublions
> donc tous deux : vous, un nom qui doit vous être à
> peu près indifférent; moi, un bonheur qui me de-
> vient impossible.
» Il est inutile de vous dire combien je suis triste, » puisque vous savez déjà combien je vous aime. » Adieu ^onc. Vous avez trop de cœur pour ne pas
> comprendre la cause de ma lettre, et trop d'esprit » pour ne pas me la pardonner.
» Mille souvenirs,
» 50 août, minuit. »
Marie Duplessis renvoya la lettre roulée dans un ruban de la Légion d'honneur et accompagnée du petit mot railleur que voici :
« Quand on écrit des lettres pareilles, on mérite la croix. ))
Le plus drôle, c'est que le jeune amoureux, auteur de la lettre, eut réellement la croix — et qu'il la dut un peu à la Dame aux Camélias.