LE LUNCH DU SUCCÈS
9 février.
Jusqu'à présent , le meilleur moyen connu par les auteurs , pour avoir un succès au théâtre , était des plus simples — en principe.
Il consistait à faire une bonne pièce.
Pour faire cette bonne pièce, il suffisait, d'ailleurs, de choisir un sujet original, scénique et attachant; puis de le développer d'une façon habile; d'en tirer des situations intéressantes, des coups de scène imprévus ; d'y tailler des rôles magnifiques ; d'écrire le dialogue avec talent, esprit et netteté ; de faire preuve d'une gaieté franche et communicative dans les scènes comiques et de traiter les situations touchantes ou dramatiques avec une passion vraie, panachée d'une sensibilité généralement exquise.
Aujourd'hui, cela ne suffit plus.
Que faut-il donc encore ?
C'est ce que nous apprend un journal au sujet de la Flamboyante que Ton répète actuellement au Vaudeville.
D'après mon confrère, les auteurs de l'œuvre en question auraient remarqué que, chaque fois qu'on lunchait pendant les répétitions d'une pièce, ladite pièce allait aux nues le soir de la première et même les soirs suivants.
Dès lors, sitôt que leur Flamboyante fut mise à l'avant-scène, ces Messieurs n'eurent plus qu'une pensée : faire luncher leurs interprètes.
Et chaque jour, sur la scène du Vaudeville, les ar-
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listes, bourrés de gâteaux, de massepains, de sandwichs par les auteurs, répètent en échangeant, la bouche pleine, des répliques joyeuses ou sentimentales.
Rien n'est plus contagieux, au théâtre, que la superstition.
Pour peu que la Flamboyante s'avise de justifier à son tour cette légende par un succès , le lunch va faire fureur aux répétitions.
C'est un fétiche qui en vaut bien un autre.
Je devine d'ici l'auteur anxieux offrant un pain fourré au premier rôle :
— Prenez donc !... c'est du foie gras.
— Non, merci, je sors de table.
^ C'est si bon !
-^ Ça me ferait du mal.
— Qu'importe!... Ça fera du bien à ma pièce. Ou bien s'adressant à l'ingénue :
— Mademoiselle, un peu de Xérès...
— Je ne bois jamais du vin entre mes repas, Monsieur, et pui?^ je n'ai pas soif.
— C'est si bon !... Buvez sans soif.
— ■ Croyez-vous donc que je m'adonne à l'ivrognerie?
— Ah ! vous me désespérez I... Ma pièce est flambée!
Il est évident que le succès grandirait avec l'importance du lunch. Je crois qu'il deviendrait même urgent de dresser un tableau proportionnel dans le genre de celui-ci :
Gâteaux secs, vins de Bordeaux : 30 représenta-» tions.
Gâteaux assortis, Marsala : 50 représentations.
Li:S SOIREES PARISIENNES
Gâteaux, sandwichs, Madère : 70 représentations.
Gâteaux, sandwichs, petits pains au foie gras, Malaga : 80 représentations.
Gâteaux, sandwichs, petits pains au foie gras, bouchées aux crevettes, petites timbales milanaises. Thé et vins d'Espagne variés : 100 représentations.
Gâteaux, sandwichs, petits pains au foie gras, bouchées aux crevettes, petites timbales milanaises, viandes froides, aspic. Thé, vins d'Espagne, Romanée dans les carafes : 150 représentations.
Quand il y aura eu des extras, tels que Champagne frappé, fruits en hiver, primeurs de toute sorte, ce sera le maximum assuré (avec l'excédent de rigueur) pendant deux ou trois cents représentations.
Seul inconvénient. Dans certains cas, lorsque la pièce comportera une distribution nombreuse et que les études dureront trois ou quatre mois, l'auteur aura dépensé d'avance, pour gaver tous ses interprètes, l'argent que pourra lui rapporter son triomphe.
Il est vrai qu'il lui restera la gloire.
GESSIER EXPLIQUÉ
Il février.
J*ai bien fait d'aller ce soir à l'Opéra entendre Giiillaiime Tell !
D'abord, j'adore la partition de Rossini; ensuite, les interprètes actuels du vieux chef-d'œuvre sont excellents; enfin — et c'est pour cela surtout que j'ai bien fait d'aller entendre Guillaume, à l'Opéra, ce soir — je crois avoir trouvé enfm l'explication d'un point
important qui me préoccupait depuis longtemps, et qui a dû préoccuper d'autres que moi.
Toutes les fois que j'ai vu Guillaume Tell, je me suis demandé pourquoi les librettistes de Jouy et Bis avaient fait Gessler si méchant.
Ce caractère m'avait toujours paru insuffisamment vpliqué.
Le gouverneur de l'IIelvétie pourrait aussi bien être un brave homme, joyeux d'avoir été envoyé par l'Empereur, son maître, dans un des plus charmants pays du monde, ne songeant qu'à se rendre populaire, doux pour les vieillards, aimable avec les femmes, bon et tendre envers les enfants. 11 a des administrés qui ont l'air fort agréable , presque toujours en fête — ce qui indique de très heureuses natures ; — il devrait vraiment se montrer satisfait de son sort et faire ce qui dépend de lui pour plaire à tout le monde.
Au lieu de cela, il rage du commencement à la fin. Il n'entre en scène qu'en fronçant les sourcils; il n'ouvre la bouche que pour proférer des menaces ou pour donner des ordres d'une inexplicable rigueur; il a constamment l'air grognon et n'est pas bon à prendre avec des pincettes.
Pourquoi > C'est ce que je me demandais. C'est ce que chacun a dû se demander, au moins une fois dans sa vie, depuis que l'on joue Guillaume Tell.
Et c'est ce que je crois avoir découvert.
Vous avez remarqué que tous les décors de l'opéra rossinien sont ensoleillés, éclatants de verdure et de fleurs. Les habitants d'Altorf sont vêtus d'étoffes légères; les Suissesses qui se livrent aux plaisirs de la danse sont presque toutes décolletées ; au premier acte se chante la barcarolle célèbre :
Accours dans ma nacelle!
ce qui indique, comme tout le reste, que nous sommes en été, car on ne fait pas de parties de canot lorsque les lacs charrient des glaçons. Déplus, les jeunes gens tirent à l'arc ; en hiver, ils auraient les doigts gelés et seraient dans l'impossibilité de montrer leur adresse.
Enfin, il n'y a pas à discuter, l'action se déroule en été, en plein été.
Et, cependant, Gessler est couvert de fourrures. Son vêtement de velours très épais est bordé et probablement doublé de martre plus ou moins zibeline.
Donc, il a froid.
Et il est agacé d'avoir froid quand tout le monde a chaud.
* N'essayez pas de vous demander pourquoi Gessler est seul à avoir froid en plein été ; c'est inutile ; le point important, le point qu'il convenait de fixer, c'est qu'il a froid, qu'il est seul à avoir froid, que personne n'a froid autour de lui et que cela le rend méchant. Il enrage de voir partout des Suisses qui ont chaud, alors qu'il gèle et qu'il est obligé de mettre sa fourrure.
Et voyez comme le reste du livret découle logiquement de ce point de départ.
Gessler n'a que l'embarras du choix parmi les mille et une espèces de vexations qu'il pourrait infliger aux bons Suisses.
Quelle est celle qu'il choisit?
Il exige que ses administrés se découvrent, en plein air, devant sa toque qui se balance en haut d'un mât.
Evidemment, il espère que ces braves gens auront froid comme lui — qui sait, peut-être, qu'ils s'enrhumeront.
Tell est un chaud patriote, et c'est ce qui l'exaspère.
Chacun tremble quand le père enlève la pomme sur la tête de son fils, et évidemment Gessler a compté sur cette petite émotion pour jeter un froid.