LA PEAU DU BONHOMME
19 février.
Lorsqu'il n'a aucune première représentation , aucune reprise , aucune soirée classique d'Odéon à se mettre sous la plume, M. Francisque Sarcey ne laisse pourtant pas chômer son feuilleton hebdomadaire.
Suivant l'exemple de ses illustres prédécesseurs en critique. Jules Janin et Théophile Gautier, il remplace alors les nouveautés absentes par de copieuses études d'esthétique théâtrale. Tantôt il disserte sur la poétique des auteurs arrivés ; tantôt il discute la façon d'interpréter un rôle fameux; tantôt il entreprend un cours de mise en scène comparée. Examinant les procédés de chacun, il apprécie les résultats obtenus, approuve ou désapprouve, admet au besoin la controverse et se fait un devoir d'insérer toutes les lettres rectificatives ou complémentaires qui lui sont envoyées soit par les vieux copains de l'Université, soit par d'autres plus jeunes.
Cette méthode de travail est vraiment bonne. Outre qu'elle tire M. Sarcey d'embarras lorsqu'une semaine a été maigre, elle lui fournit l'occasion de formuler des
vérités utiles et de donner des conseils qui sont souvent écoutés.
Aussi, sur l'avis d'un certain nombre de lecteurs et de gens de théâtre qui pensent qu'il y a lieu de s'inspirer d'un procédé consacré par le succès , me suis-je décidé à imiter, à ma façon bien entendu, mon grave confrère du Temps.
A moi aussi l'esthétique !
Seulement, mon esthétique sera plus légère , plus superficielle, — ainsi qu'on va en juger par les quelques lignes que je vais tout d'abord consacrer à la t Peau du bonhomme ».
La peau du bonhomme, tout le monde connaît ça.
On sait que c'est là dedans qu'un comédien doit entrer pour interpréter sincèrement son rôle et donner au public l'impression vraie rêvée par l'auteur.
Or, pour entrer dans la peau d'un autre, il faut d'abord sortir de la sienne. Opération purement morale, d'ailleurs, mais pour laquelle un certain entraînement d'imagination s'impose à* l'artiste qui veut réussir au théâtre.
Cela demande beaucoup de temps et pas mal de bonne volonté. Le plus fâcheux, c'est que l'entraînement en question, quoique nécessaire, n'est pas obligatoire. L'acteur peut s'y dérober au gré de sa paresse et faire néanmoins son métier, tant bien que mal.
Tel n'est point le cas de tous les artistes.
Le chanteur est soumis à des obhgations d'ordre physique. Dès son réveil, il est astreint à des exercices. Il ne pourrait matériellement se faire entendre le soir qu'en travaillant sa voix le matin. Les barytons, notamment, passent une partie de la journée à dire :
— Cuivre ! cuivrre \ cuivrrre! cuivrrrre I...
FEVRIER n^
En augmentant toujours le nombre des r, sous peine de ne plus avoir leurs moyens en public.
Dans un autre ordre d'idées artistiques, le clown, l'acrobate, et généralement tous ceux qui font des tours de force et de souplesse s'empressent, au saut du lit, de faire, sur les mains, trois ou quatre fois le tour de la chambre. Après quoi, ils soulèvent leurs tables de nuit à bras tendu, jonglent avec leurs petits, s'accrochent par les dents à la suspension de la salle à manger et font la pyramide humaine en famille.
L'acteur, qu'aucune nécessité d'hygiène professionnelle ne force à rentrer chez lui immédiatement après le spectacle, comme le chanteur, se lève généralement plus tard que ce dernier.
Le plus souvent, au Heu de songer de suite à son changement de peau , il sonne le domestique qui lui apporte les journaux.
L'acteur dévore la partie théâtrale des feuilles publiques ; il Ht avec un égal plaisir les éloges qui lui sont adressés et les blâmes encourus par ses camarades.
Après cela, il parcourt les articles politiques, hausse les épaules, s'habiHe, déjeune ! puis — toujours sans changer de peau — allume un cigare et, s'il ne répète pas, va aux courses ou fait une promenade au Bois.
Vers six heures, il dîne, arrive au théâtre en retard, se dispute avec le régisseur , s'habille en hâte et se précipite en scène après avoir failli manquer son entrée.
Ce n'est qu'en présence du public qu'il s'aperçoit qu'il est encore dans sa propre peau.
Et comment voulez-vous qu'après une journée ainsi r:mplic, il ait eu le temps d'entrer dans celle d'un
t34 Les soirées parisiennes
autre ? Quelles que soient ses facultés d'assimilation, c'est tout au plus s'il y pénétrera un peu vers le milieu du second acte.
En admettant que la substitution de peau soit faite à ce moment-là, il aura toujours joué le commencement de la pièce sans vérité, sans conviction, sans être entré, enfin, dans la « Peau du bonhomme ».
Pourquoi donc MM. les comédiens ne s'inspireraientils pas volontairement du zèle forcé des artistes lyriques)
Voici, selon moi, ce qui devrait se passer.
Prenons par exemple un acteur qui doit jouer le rôle d'Alceste, dans le ^Misanthrope.
Qu'est-ce qu'Alceste?
Un être grincheux, un homme de fort méchante humeur.
Donc, l'interprète d'Alceste devra, dès le matin, montrer l'amabilité d'un dogue. Il pestera contre l'humanité entière , trouvera son café au lait exécrable, s'épanchera en une virulente indignation sur les laitières qui baptisent leur crème, les épiciers qui vendent de la chicorée pour du moka et les boulangers qui ne pèsent point leurs flûtes.
— Vous ne paierez ni le lait, ni le café, ni les flûtes, dira-t-il à sa cuisinière.
Et si cette femme lui fait remarquer que les fournisseurs le poursuivront en justice et qu'il faudra bien qu'il les paye, l'interprète du Misanthrope devra ré- « pondre, en s'enfermant dans la peau d'Alceste : I
Soit! j'aurai le plaisir de perdre mon procès I
Si des amis viennent le voir ce jour-là, il aura soin de les recevoir comme autant^de chiens dans un jeu de;
quilles, et de leur dire les plus cruelles vérités sans les épargner sur un seul de leurs défauts.
Qu'un auteur, désireux d'être joué, veuille lui lire son œuvre, il aura soin, au lieu de reconduire doucement avec quelques paroles banales d'encouragement, de lui dire que sa pièce est « bonne à mettre au cabinet », en ajoutant que, pour sa part, « il aime mieux sa mie, o gué ! »
Tout cela, bien entendu, sans préjudice des phrases désobligeantes et des reproches amers qu'il réservera pour l'agrément spécial des jolies femmes qui pourraient lui rendre visite et qu'il est de son devoir de traiter comme les dernières des dernières.
A ce manège-là, j'ignore s'il pourra conserver beaucoup de sympathies autour de sa personne, mais ce dont je réponds, c'est que le soir, au moment déjouer Alceste, il sera dans la peau du bonhomme.
Un second exemple, pris sur un emploi beaucoup moins important, n'en démontrera que mieux l'excellence de mon procédé d'entraînement.
Prenons, cette fois, un simple pensionnaire de l'un ou l'autre des deux théâtres français et supposons qu'il ait à jouer le rôle de Théramène. Certes, ce n'est pas un rôle étourdissant, mais enfin il comporte le fameux récit de la mort d'Iiippolyte, et l'on n'entre pas comme ça, sans crier gare, dans la peau d'un reporter antique qui, de visu, vient raconter un accident de char à la famille du défunt.
Ce n'est qu'à force de songer à ce lamentable fait divers, qu'il croira que c'est arrivé. Aussi est-il nécessaire qu'il s'abandonne, du matin au soir, aux méditations suivantes :
— Ce pauvre I lippolyte, tout de même !.. . qui aurait dit cela?., je le vois encore, bien portant, frais comme
l'œil; il était sur son propre char... nous sortions justement des portes de Trézène... en route pour Mycènes , quoi!.. Par exemple, il n'était pas gai, le jeune patron, nous non plus... Quant aux chevaux, ils n'en menaient pas large... on aurait dit qu'ils devinaient que les affaires ne marchaient pas... Enfin, n'importe! Tout à coup... grand chambardement du côté de la mer... un cri, je ne vous dis que ça !... Nous en avions perdu le Nord... Mais ce n'était rien encore... Qu'est-ce que nous voyons sur la plage?... un monstre énorme, un animal qui avait des écailles de poisson, -une tête de taureau, des griffes de lion et un appétit de requin... Ah! la sale bête!... Il dégoûtait la mer, même que les flots défilaient bien vite la parade après nous l'avoir colloque là...
Et ainsi de suite jusqu'à la fin du célèbre récit.
Mais le meilleur moyen de bien s'entraîner pour ce rôle émouvant consiste encore à aller flâner quelque peu au carrefour Montmartre ou place de l'Opéra.
Quand l'interprète de Théramène aura passé une heure ou deux sur l'un ou l'autre de ces points trop fréquentés, il se trouvera tout entré dans la peau d'un bonhomme qui a vu écraser son semblable.