LE GESTE
28 février.
Je continue mes petites études d'esthétique théâtrale.
Je me permettrai aujourd'hui encore de donner quelques conseils aux artistes dramatiques.
Il s'agit, cette fois, du geste, ce complément si important de la parole.
Le geste doit être mesuré et pourtant à effet.
Il doit être expressif dans une certaine mesure, et c'est justement cette mesure que je voudrais déterminer, à l'aide de certains exemples.
Dans le Misanthrope^ au fameux vers d'Alceste : On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde,
Ne pas lever sa jambe pour montrer son pied au public.
Dans le Misanthrope également, au sonnet d'Oronte :
L'espoir, il est vrai, nous soulage Et nous berce un temps notre ennui,
Ne pas faire le geste d'une nounou qui essaie d'endormir son mioche.
Dans le Cid {scène 11, acte II), lorsque Rodrigue dit fièrement au comte :
A quatre pas d'ici, je te le fais savoir,
Ne pas arpenter la scène comme pour compter les quatre pas en question,
DsLUS Andromaque{aLCttl, scène iv), lorsque Pyrrhus dépeint son triste amour pour la veuve d'Hector :
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé, Brûlé de plus de feux que je n'en allumai...
Ne pas faire semblant de frotter une allumette sur la cuisse.
Dans Phèdre (acte II, scène 1), à ce joli vers de la tendre Aricie:
J'aime, je prise en lui de plus nobles richesses,
Ne pas avoir l'air de prendre une prise dans une tabatière.
Dans Athaliet lorsque la redoutable reine déclame ces deux vers :
Même elle avait encor cet éclat emprunté
Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,
141 l'I'^ SOIREES PARI'^IENXKS
Ne pas faire le geste d'un peintre qui cherche ur peu de rouge sur sa palette pour se l'appliquer sur If ligure.
Dans la même Athalie, lorsqu'à la première scène Joad arrive à ce passage :
Du temple, orné partout de festons magnifiques, Le peuple saint en foule inondait les portiques.
Ne pas souligner le mot mondait par une pantomime malséante.
Dans Cinna (scène m, acte V), aux vers d'Emilie :
Et je me rends, seigneur, à ces hautes bontés, Je recouvre la vue auprès de leurs clartés,
Ne pas exprimer la satisfaction d'un aveugle qu vient de subir, avec succès, l'opération de la cataracte chez son oculiste.
Dans Iphigéfiie, aux deux premiers vers :
Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille, Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.
Ne pas faire même le simulacre de tapoter l'oreille de son partenaire.
Dans la Juive, au fameux air :
Rachel, quand du Seigneurla bonté tutélaire A mes tremblantes mains confia ton berceau,
Ne pas donner à ses mains un tremblement convulsif.
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Dans Guillaume Tell, à l'entrée du libérateur de la h-uisse:
Il chante... et l'Helvétie Pleure sa liberté !
Ne pas agiter un mouchoir de poche comme pour essuyer les yeux de rilelvétie.
Dans les Fourchambaull, à la fameuse scène des deux frères, lorsque l'aîné, pardonnant au cadet, l'autorise à l'embrasser sur la joue souffletée, en lui disant simplement:
— Efface !
\e pas souligner ce mot admirable en tirant de sa i;uche un morceau de gomme élastique.
Knfin, dans le Gendre de Monsieur Poirier, au dernier acte, lorsque Antoinette de Presles lance à son mari la fameuse réplique :
— \'a te battre !
Klle doit éviter de tomber en garde , de faire des appels du pied, de tirer au mur, d'attaquer, de parer et de se fendre à fond comme sur un adversaire invisible.