L€CIA
20 mars.
Il n'est guère plus facile de parler de Lucia diLammermoor que de la Fille de Madame Angot ou des Cloches de Corneville.
Comme les opérettes de Lecoq et de Planquette, l'opéra de Donizetti fait partie du répertoire" courant ries orgues de Barbarie et, pour qu'il puisse trouver un regain de vogue , il lui faut des interprètes hors ligne.
Or, c'est par là précisément que la brillante représentation de ce soir m'échappe. Mon éminent collaborateur Vitu vous dira comment Gayarré et Nevada ont chanté Edgardo et Lucia; moi, cela ne me regarde pas.
Alors, que me reste-t-il ?
La mise en scène. Elle ne présente qu'un intérêt
médiocre. La plupart des décors ont servi aux précédents opéras. Au dernier décor des Puritani^ qu'on avait déjà revu dans Lucre:(ia, on a ajouté une fontaine devant laquelle les fiancés échangent leurs serments au premier acte, et, à la salle des armures des mêmes Puritani, on a ajouté un escalier, fort raide, à en juger par les chutes qu'y ont esquissé plusieurs dames choristes. Les costumes sont à l'avenant. Les seigneurs écossais ont certainement figuré , dans la journée, sur les chars qui ont défilé devant le Printemps. Mais ce sont là des détails insignifiants dont personne ne songe à se choquer aux Italiens. Ces petits côtés imprévus de la représentation y ajoutent même un charme de plus. Quand il s'agit de monter aussi rapidement qu'on le fait aux Italiens un tas d'ouvrages importants, il faut nécessairement savoir se contenter d'à peu près.
Pour souhaiter la bienvenue à Gayarré, on atout de suite raconté à son sujet tout ce qu'il y avait à en raconter. On a fait son portrait, sa biographie, indiqué approximativement le nombre de cigarettes qu'il fumait par jour, peint son caractère, détaillé ses qualités, ses petites habitudes , analysé son accent, et ce soir, pendant que le grand chanteur nous ravissait tous , je me disais — pauvre chroniqueur ! — que le moindre débutant eût mieux fait mon affaire.
Je noterai cependant qu'au fameux et superbe finale du second acte, Gayarré, complètement emballé, a si fortement bousculé sa Lucia, que celle-ci , pendant l'entr'actc, en était encore toute tremblante et a eu toutes les peines du monde à se remettre de la peur qu'elle a eue.
La nouvelle Lucia est Mlle Nevada , qui a quitté rOpéra-Comique, où elle n'a réussi qu'à moitié, pour se consacrer définitivement à l'art italien...
On a fait autant de récits sur la cantatrice américaine que sur le ténor espagnol. On a dit — naturellement — qu'elle était née en Amérique, que son véritable nom est Wixon. que son père , qui ne sait pas le français et ne se fait guère comprendre que par geste, l'accompagne toujours , que sa famille est fort nombreuse et qu'elle la soutient, que son petit frère chante déjà, à l'âge tendre de deux ans , tout son répertoire.
Que n'a-t-on révélé encore > Qu'elle s'est trouvée de bonne heure livrée aux seules ressources de son art, à Vienne, où Mme Marchesi, qui la rencontra alors, fut à la fois un éminent professeur et une seconde mère pour elle.
En admettant même qu'il fût resté quelque anecdote après les racontars de ses débuts, on n'eût pas manqué de la recueillir dernièrement lorsque sa conversion, son baptême, remirent Mlle Nevada à l'ordre du jour de l'actualité parisienne.
On a raconté que Mlle Nevada s'était brouillée avec M. Carvalho pour une question de costume. Elle désirait s'habiller à sa guise dans une reprise projetée de Don Pasquale, et le directeur de l'Opéra-Comique n'entendait pas de cette oreille-là.
Pour prouver à quel point i) avait raison, Mlle Nevada s'est costumée ce soir d'une façon si singulière que, dans les situations dramatiques, on ne parvenait à la prendre au sérieux qu'en fermant les yeux.
Après la scène de la folie, qui lui a valu des ovations assez sérieuses, deux laquais en grande livrée sont venus apporter à la cantatrice une immense corbeille de fleurs.
Mlle Nevada a fait un grand geste d'étonnement , puis, après avoir mis la main sur son cœur, elle a détaché de la corbeille un camélia blanc qu'elle a fait
ig2 LES SOIREES PARISIENNES
passer au flûtiste qui tient, dans l'air de la folie, le
rôle important que Ton sait.
• Cette petite scène a fait beaucoup d'effet.
Mlle Nevada n'aurait jamais pu la jouer à l'Opéra- Comique.
Entendu, dans un couloir, pendant un entr'acte : — Quand j'ai chanté ce rôle... il y a quarante-neuf ans... à San-Carlo...
Je me retourne et me trouve en face de Duprez.