BABOLIN
19 mars.
Tout bon directeur prend son bien où les autres le trouvent. M. Brasseur avait depuis longtemps demandé une pièce aux heureux collaborateurs des ^lousquetaires au Couvent, mais ces trois messieurs couraient après un sujet.
Ils n'en cherchaient même plus, lorsqu'un beau samedi, ils découvrirent, dans un supplément du Figaro, l'idée première de Babolin.
Ce point de départ providentiel subit, comme toujours, de telles modifications , qu'on aurait peine à le retrouver maintenant dans l'œuvre définitive.
Mais il avait été le moteur, mettant en action les trois forces Ferrier, Prével, Varney, et ceux-ci, s'ils ne l'ont pas conservé intact, ont tenu du moins à faire encadrer le numéro littéraire où ils le dénichèrent dans un jour de bonheur.
La pièce terminée, les auteurs vinrent ensemble
l'apporter à Brasseur, auprès de qui ils obtinrent un succès de lecture intime.
Sans désemparer, on parla mise en scène.
— Où ça va-t-il se passer? demanda la direction.
— Mon Dieu ! dit Ferrier, Faction nous laisse toute latitude.
— Et toutes les latitudes, compléta judicieusement Prével.
— Je pencherais, reprit l'auteur de Chez V avocat, pour l'Espagne.
— L'Espagne, impossible! s'écria Brasseur, je l'ai déjà eue avec le Cœur et la Main... Qu'en penses-tu, ami Prével?
— Moi, répondit l'auteur du SV/jW qui pleure, je propose le Portugal.
— Comme pour le Jour et la Nuit !.. Cherchons autre chose.
— La Suisse ?...
— Jamais... ça rappellerait le Premier baiser..,
— Paris ?..
— Nous retombons dans le Roi de carreau.
— Alors, s'écria Ferrier avec une légère impatience, nous n'en sortirons pas. Ça ne se passera nulle part !
— Bravo! s'écria Brasseur enthousiasmé, vous avez trouvé.
— Quoi?
— Nulle part!... 'je n'ai jamais eu cela; nulle part !... C'est là que se passera la pièce.
Le directeur des Nouveautés avait vu juste. Rien de plus agréable à mettre en scène qu'une pièce qui n'est d'aucun pays, d'aucune époque. Cela permet au décorateur, au costumier de se servir adroitement de tous les styles, sans s'astreindre .à aucun. On a donc pu, pour Babolin, combiner une foule de modes histo-
l86 LES SOIRÉES PARISIENNES
riques sans s'exposer au moindre anachronisme. Nous retrouvons dans les costumes la fantaisie de la Hollande jointe à l'éclat de l'Orient. Certaines petites femmes portent des chapeaux typiques du Bourbonnais sur des coiffures frisonnes ; d'autres , à côté , ressemblent à des juives mauresques. Les uniformes abondent dans la pièce ; mais , en vertu des mêmes commodités, ils sont d'une variété sans pareille. Des dragons de Villars coudoient des volontaires de la République sous l'œil bienveillant de gendarmes départementaux.
Même diversité pour les artistes : Berthclier rappelle le grand Frédéric par sa tenue austère et étriquée ; Albert Brasseur, le joyeux Jocrisse des Nouveautés, est en incroyable; la jolie Vaillant-Couturier est extrêmement gracieuse dans son ravissant costume de paysanne Louis XV; Morlet est un Méphistophélès Henri II, tandis que leurs partenaires sont indifféremment en personnages Louis XV ou Louis XVI. C'est Draner qui a composé tous ces costumes , et vous pensez si sa brillante fantaisie a pu se donner carrière.
Les décors de Robecchi sont aussi jolis, aussi fantaisistes que les costumes.
Au premier acte, dans l'auberge du Faisan d'or, la grande salle à panneaux de bois clair, toute enguirlandée et toute fleurie, a un petit aspect d'intérieur danois ou'norwégien.
Au second acte, les jardins du palais, avec leur charmant petit lac au fond et l'immense tente sous laquelle se repose la princesse Darcourt, rappellent le parc de Chenonceaux. Ils nous l'ont rappelé d'autant plus ce soir, que précisément pour ce second acte Madame Wilson est arrivée dans la grande avant-
scène de gauche, accompagnée du général Pittié — ce qui a donné à la première de Brasseur comme un petit air de gala.
Au troisième acte enfin , la scène représente une salle ouverte de laquelle on découvre une partie du palais ressemblant énormément à un coin du Kremlin.
Comme on voit, il y en a pour tous les goûts.
Un interprète que le public des premières a vu débuter avec plaisir dans le coquet théâtre du boulevard des Italiens, c'est M. Morlet.
L'ex-pensionnaire de TOpéra-Comique, le Pippo de la [Mascotte , était enchanté de son rôle et des morceaux que M. Varney a spécialement écrits pour lui. Dès la deuxième leçon , il savait tout , rôle et musique.
— J'ai la mémoire des choses qui me plaisent, disait-il à ceux qui s'étonnaient de ce tour de force.
Il a fait son entrée pendant que « l'orage faisait rage, » comme disent les choeurs de MM. Ferrier et Prével. Tonnerre, éclairs, pluie, comme pour l'orage du Roi s'amuse ou de Monte-Cristo.
L'orage de Babolin — bien qu'ayant eu lieu dans une soirée sans nuage — restera comme un modèle dans le genre lyrique, se combinant avec l'orchestre et les chœurs, sans jamais couvrir la musique.
Il paraît que cet orage a fait, pendant les répétitions, le désespoir de M. Varney.
— Je voudrais un orage très doux, ne cessaitil de dire, qui n'empcchàt pas d'entendre mes chanteurs.
Et on est parvenu à régler un orage mignon, très gentil et pas effrayant du tout.
Les artistes des Nouveautés ont appelé cela : un orage Watteau !
La triomphatrice de la soirée, c'est Milly Meyer.
L'amusante petite actrice, avec ses façons comiques de se plier en deux pour saluer sa souveraine, avec ses gestes de marionnette, sa voix qui a l'air de sortir du nez, ses soupirs qui ressemblent à des miaulements de chatte amoureuse, ses petits claquements de doigts, ses trépignements pour rire, et son plaisant bagage d'originale fantaisie, a fait pâmer toute la salle, dans toutes ses scènes.
On lui a bissé tous ses morceaux , et notamment un duo avec Mlle Darcourt. Parmi ceux qui l'acclamaient le plus fort, se trouvait M. Francisque Sarcey, assis au premier rang du balcon. On sait le peu d'estime que le critique du Temps professe pour l'opérette. Or, pendant qu'il s'abandonnait à l'entraînement général, son chapeau — qu'il tenait devant lui, comme pour protester contre les applaudissements de son maître — est allé tomber dans l'orchestre. Là, des âmes charitables en ont eu soin. Ce n'est que vers la fin du spectacle qu'on l'a rendu à son propriétaire. Cela ne lui arrivera plus, à M. Sarcey, d'applaudir des morceaux d'opérette, ou bien il laissera son chapeau au vestiaire.
La pièce, commencée à l'heure dite ou à peu près, s'est terminée avant minuit.
Cette exactitude est dans les traditions de la maison. M. Brasseur, qui aime les journalistes comme ses enfants, craindrait de les retenir trop tard.
Et puis, personnellement, il tient, autant que possible, à pouvoir prendre le dernier train pour Maisons- Laffitte , où il demeure toute l'année. Autrement, il
iMARS 189
est forcé de prendre une voiture et, dit-il, les routes ne sont pas sûres.
Hier et avant-hier, les répétitions générales l'ayant réduit à cette extrémité, il s'est avisé, pour parer à l'éventualité d'une attaque nocturne, d'armer tous ses compagnons de route à l'aide d'une garniture de cheminée. Il tenait le tisonnier, son fils Albert, la pelle à feu, et le cocher, outre son fouet, brandissait la paire de pincettes.
Ce soir, il n'aura pas besoin de tant de précautions, car avec Babolin, il n'a pas manqué le train.