LA MORT DU THÉÂTRE
26 mars.
L'art dramatique est en pleine crise. A deux ou trois exceptions près , les directeurs parisiens tirent une langue démesurée , et jamais peut-être on ne vit, à la fois, autant d'entreprises difficiles à maintenir.
Cette fâcheuse situation doit avoir une cause.
Elle en a plusieurs. M. Sarcey a déjà répandu beaucoup d'encre sur beaucoup de papier blanc pour en indiquer une, très importante : l'heure tardive à laquelle on sort de table et qui fait que les premiers actes de presque toutes les pièces se jouent devant des salles à moitié vides.
Mais il y en a d'autres encore.
Je n'en veux prendre qu'une seule aujourd'hui, la plus grave, la plus décisive de toutes :
Le prix exorbitant des places.
Avez-vous pensé à ce que peut coûter le plaisir du spectacle dans de simples théâtres de genre ?
Il faut payer une bonne loge jusqu'à quatre louis, soit , avec les autres menus frais , cent francs au moins.
Certes, on les donne. Seulement , on ne les donne que pour les grands succès, pour la pièce en vogue ou la diva acclamée , pour le chanteur célèbre ou l'attraction spéciale de mise en scène.
En dehors de ces cas très spéciaux, le public n'a plus d'argent pour le théâtre. Les recettes vont aux deux extrêmes : plus que le maximum et moins que le minimum.
Tout ou rien !
La bonne pièce courante de jadis, celle qui tenait l'affiche quarante ou cinquante fois avec des recettes honorables , mais sans faire le maximum , cette pièce moyenne n'existe donc plus?
Aussi, fatalement, les directeurs se voient-ils forcés deviser le gros résultat, de chercher des clous. Ils donnent la préférence aux auteurs célèbres , aux comédiens, aux chanteurs en vogue , à tous ceux qui peuvent assurer la recette malgré l'élévation du tarif des places.
Dans beaucoup de théâtres — je ne veux pas dire dans tous — lorsqu'un jeune homme se présente — et non point un nouveau venu, mais un auteur d'avenir, ayant déjà donné de sérieuses espérances, l'imprésario se défie de lui et de son œuvre. Il ne voit jamais là l'élément capital, l'influence décisive pouvant forcer l'attention du public et justifier le prix excessif de ses loges et de ses fauteuils.
Préférer les gens arrivés à ceux qui n'ont encore que l'envie de les rejoindre , c'est assurément fort logique.
Mais la conséquence de' ce système, c'est que, peu à peu, le personnel arrivé diminue sans pouvoir se renouveler, et que les directeurs voient disparaître les artistes et les auteurs de talent auxquels ils n'ont pas su créer de dignes successeurs.
Et comment en auraient-ils créé ?
Autrefois, quand on n'avait pas besoin d'espérer trois cents représentations pour recevoir un drame ou un vaudeville , on recevait des pièces moyennes ; on les montait vite ; on travaillait régulièrement, et ces spectacles , se succédant d'une façon rationnelle sur l'affiche, fournissaient à l'auteur, à ses interprètes, de
fréquentes occasions de se rompre aux difficultés du métier.
Aujourd'hui, plus rien de tout cela. Le spectacle coupé lui-même , cet agréable spectacle coupé qui nous fît connaître tant de petits chefs-d'œuvre , a complètement disparu.
Pourquoi paierait-on sa place douze francs pour voir un acte ?
Telle pièce , accueillie avec un succès moyen à la première, mais jouée sans éclat par des artistes consciencieux; ayant en outre, ici et là, au commencement et à la fin, quelques points un peu faibles, aurait cependant obtenu , malgré tout, il y a quinze ou vingt ans, trente ou quarante bonnes représentations moyennes, avec deux mille cinq cents francs de recette.
Maintenant, au contraire, que lui arrive-t-il, à cette œuvre très estimable ?
Au lendemain d'une première moyenne, on s'aborde, on s'informe, on se renseigne mutuellement :
— Eh bien >...
— Pas mal; un joli deuxième acte.
— Comment est-ce joué ?
— Peuh!...
— Alors, il ne faut pas aller voir ça >
— Ah! mon Dieu, si !... pourquoi pas ?
Comme ces réponses ne sont pas d'un enthousiasme exagéré, on ne se sent pas très entraîné tout d'abord; puis, lorsqu'il s'agit surtout de débourser trois ou quatre louis, on hésite et , après avoir hésité, on s'abstient définitivement.
Il en résulte que, si l'on ne forme plus d'artistes ni d'auteurs, on ne forme plus de spectateurs, ce qui est au moins aussi grave. Car le public a besoin, lui
aussi, de s'exercer le goût et de fréquenter les salles de spectacle. Il faut, pour aimer et apprécier le théâtre, y aller très souvent.
Or, il est certain qu'on y va beaucoup moins qu'autrefois.
Espérons cependant que le temps est encore éloigné où l'on n'y ira plus du tout.
Certes, je ne me dissimule pas que d'autres se sont déjà tenu tous ces raisonnements. Je n'ai nullement la prétention de les avoir inventés. Mais je crois qu'il y a là une vérité bonne à dire, à redire, à crier pardessus les toits même et, pour moi, je n'hésiterai jamais à répéter toutes les fois que j'en aurai l'occasion :
« Messieurs les directeurs, si vous voulez ne pas tuer vos théâtres, diminuez le prix des places. »