‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884 (volume 2)Chapitre 53 sur 99 · RÉPÉTITION GÉNÉRALE DE « SAPHO · texte numérisé non relu

RÉPÉTITION GÉNÉRALE DE « SAPHO

D'abord, il ne devait y avoir personne.

Puis on décida qu'on laisserait venir quelques journalistes, ceux qui font paraître leur article dès le lendemain — ceux-là, mais pas les autres.

Puis, on se demanda : « Pourquoi pas les autres? pour les mécontenter? A quoi bon s'en faire inutilement des ennemis ? »

Alors on se dit : (( Admettons tous les journaHstes. v

Alors on ajouta : « Puisque tous les journalistes

viendront,' envoyons-leur le service ordinaire et numérotons les coupons. »

Alors, les abonnés des trois jours intervinrent en s'écriant : « Eh ! quoi ! vous faites le service numéroté de la presse, et vous ne nous invitez pas, nous, les abonnés des trois jours!... Nous ne sommes donc rien ? »

Alors on se dit encore : (( Admettons également les abonnés des trois jours », et on envoya auxdits les fauteuils numérotés.

Alors, Gounod et Emile Augier intervinrent en disant, non sans raison : « Puisque vous envoyez un service aux abonnés des trois jours, vous pouvez bien donner des places à nos parents , amis et connais- <''nces. »

Mors, ce furent de nouveaux numérotages pour les amis des auteurs, puis pour les familles d'artistes, puis pour une foule d'autres invités supplémentaires, jusqu'au moment où il ne resta plus une seule place à pouvoir numéroter.

Alors, il en résulte que, ce soir, la répétition générale de Sapho a eu lieu devant une salle pleine, véritable salle de première, et dont nous pouvons parler non plus comme d'une répétition réelle, mais comme si nous venions déjà d'assister à la représentation de lundi.

Le spectacle avait été annoncé pour sept heures. Aussi avait-on envahi les restaurants voisins de TOpéra, comme les jours de vernissage on prend d'assaut ceux qui entourent le Palais de l'Industrie.

Tout le monde a dîné de bonne heure. Une vraie perturbation dans les usages dii Tout-Paris.

A sept heures et demie, la salle est pleine. Mais

l'orchestre des musiciens est encore vide. Il est certain qu'il y aura un retard sérieux.

On prend patience en jouant delà lorgnette.

Partout des visages connus.

L'illustre auteur du livret d'abord, Emile Augier, avec Mme Augier; puis, dans des loges voisines , les familles Déroulède et Guiard.

Je note encore :

Meissonier, Gérôme , M. et Mme Hébert, Jadin, de Ségur, comtesse de Mailly, comtesse de Guerne , de Nittis, le baron Haussmann , delà Charme, Poirson, le prince Jean Troubetzkoy, M. et Mme de Pourtalès, Mlle Jeanne Gounod avec Mme Guillaume Dubufe, Théodore Dubois, Camille Doucet, Emile Perrin, Ludovic Halévy, de Gouy d'Arsy , Antonin Proust, le duc et la duchesse de Mouchy, le vicomte Aguado, Mme de Jaucourt, de Kerjégu, la duchesse de la Trémoille, la baronne Decazes Stackelberg, la vicomtesse de Grandval, Mme Trélat , de Camondo , de Saint-Amand, Joubert, le prince de Polignac, Kapnitz, Goluchowski, Mme Marchesi , le docteur Ricord , le docteur Bouchut, Gayarré, M. et Mme Escalaïs, Sellier, Mme Salla-Uhring, Durieu , Bisschofsheim, Cahen d'Anvers, Franceschi , le marquis et la marquise de Beaumont, Mme Deboy, Mmes Montaubry, Sanlaville, Piron, Righetti, Fonta, Fiocre, Francine Cellié, et enfin, Mme Pauline Viardot, la créatrice de Sapho.

M. Vaucorbeil vient occuper la loge du milieu. La lampe qu'on a l'habitude de placer à côté de lui, aux répétitions générales, pour éclairer le petit bureau sur lequel il prend ses notes , est inutile ce soir. Car on inaugure les girandoles électriques des loges d'avantscène et d'entre-colonnes. Très brillant cet éclairage ; mais cela ne suffit pas encore pour donner à la salle

de l'Opéra Taspectgai dont elle a unei indispensable besoin. Il est certain qu'on y arrivera. Sachons nous contenter, en attendant, de ce petit progrès.

A huit heures précises, Gounod vient prendre place au pupitre du chef d'orchestre.

On l'accueille par une triple salve d'applaudissements.

A peine le maître a-t-il levé son archet qu'un de mes voisins murmure :

— J'aime déjà mieux cela que Tristan et Iseult.

Le rideau se lève.

Premier décor. — A la fois monumental et gai, rappelant un peu le premier décor de la Belle-Hélène. C'est une place dont un temple très décoratif est le principal ornement. Autour de ce temple , au fond, à droite et à gauche , par des échappées sur les voies publiques d'alentour, d'autres constructions grecques très cossues. A signaler surtout un véritable peuple de statues se dressant sur des colonnes de diverses hauteurs.

On ne saurait trop féliciter les décorateurs, Rubé et Chaperon, ainsi que leur jeune collaborateur, M. Jambon, de la multiplicité harmonieuse des couleurs qui rendent ce joli tableau si coquet et si lumineux. Leur ciel est surtout admirable de ton et de clarté.

Plein de couleur, le petit cortège du commencement. Les guerriers sont coiffés de casques bizarres qui figurent sur beaucoup de médailles grecques et qui couvrent complètement la tête, des trous étant ménagés devant les yeux. On dirait des cagoules en fer. Les joueurs de lyres, les joueurs de flûtes, les Vestales, les danseuses dont l'entrée est d'une grâce exquise,

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le vainqueur sur son char, complètent ce joli tableau d'un effet très artistique.

Gailhard, avec son gros ventre, son crâne chauve et sa longue barbe blonde, n'est reconnu par aucun des spectateurs, tant qu'il n'a pas ouvert la bouche. On le prend pour M. Pasdeloup, et on se demande ce que Texcellent chef d'orchestre vient faire sur la scène, sous un costume qu'il n'a pas l'habitude de porter.

Entrée de Mme Krauss.

Les artistes et les chœurs -chantent :

— Silence!

Généralement à l'Opéra, quand les chœurs chantent : « Silence ! » ils crient à tue-tête.

Gounod les a ramenés au pianissimo et à la vérité.

Tout le monde reconnaît l'air d'entrée de Sapho.

On parait surpris d'être aussi familier que cela avec la partition.

C'est que le maître, tirant deux moutures du même sac, a aussi adapté cette mélodie à des paroles de Lamartine et qu'elle a fait son chemin sous le titre du Soir.

Un des coryphées qui font l'appel des concurrents aux jeux poétiques s'est fait la tête de Mounet-SuUy. Est-ce pour rappeler à Emile Augier qu'avant tout il appartient à la Comédie-Française?

Le second acte comprend deux tableaux brossés l'un et l'autre par M. Lavastre, et dont le premier, représentant un intérieur du Palais de Phaon-Dereims, quelque chose comme la salle à manger, nous montre, par son luxe et son confortable artistique, que

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le maître de céans est un conspirateur à son aise — et non pas un socialiste raffalé du temps.

De lourdes et splendides tapisseries ferment les vastes baies du fond et .laissent voir, lorsqu'on les soulève, une cour à colonnettes, dans laquelle il doit être défendu de chanter.

Tout cela a pourtant un faux air du hammam. Un moment l'illusion a été complète. Le rideau venait de se lever. Pas d'ouverture. Un homme distingué paraît en habit noir. Est-ce un monsieur qui veut faire de l'hydrothérapie ? Va-t-on jouer un acte moderne dont l'action se passerait au grand établissement de bains en question) Qui sait si l'on n'a pas introduit un intermède dans cette soirée ainsi que dans toutes les représentations extraordinaires?

Bref, on va se perdre en conjectures, lorsqu'on finit par reconnaître M. CoUeuille. L'aimable régisseur de rOpéra ne vient nullement pour faire des imitations ou chanter le P'tit bleu, mais pour réclamer, de la part de Mlle Renée Richard, un peu malade mais toujours vaillante, une indulgence dont l'excellente artiste n'a certes pas abusé.

Très joli, dans sa simplicité, le costume blanc de Mme Krauss.

— Il ne lui manque, dit quelqu'un, que des bas bleus!

En revanche, elle porte au bras un serpent d'or très exactement copié sur un des huit cents bracelets qui forment la collection du marquis Spinelli. L'original de ce bracelet a deux mille quatre cents ans. Le marquis Spinelli, qui a dirigé les fouilles au cours desquelles ont été trouvés tous ces bracelets, les garde avec le plus grand soin , et c'est parce qu'il a pour Mme Krauss une très vive admiration qu'il a consenti

à lui prêter le modèle dont elle a la copie au bras. Pendant l'entr'acte , le comte Goluchowski , le secrétaire de l'ambassade d'Autriche , est venu féliciter sa compatriote.

Mais M. Plançon aussi a la tête de Mounet-SuUy ! Décidément, c'est pour faire plaisir à Augier !

C'est au second tableau du deuxième acte que se place le ballet.

Aussi le cadre de cette fête a-t-il | été traité par M. Lavastre avec une grande magnificence artistique. En haut d'un vaste escalier, au fond de merveilleux jardins, s'élève un gracieux portique orné de fleurs. Au second plan, à droite, un gigantesque pin parasol, sous lequel le tyran Pittacus pourrait rendre l'injustice.

Encore un ciel idéal. Ils ont toujours beau temps dans ce pays-là !

Lacoste a fait un véritable tour de force. Après Sylvia , il a réussi à dessiner un ballet grec très original.

L'entrée des danseuses, par l'escalier du fond, est surtout d'un effet délicieux. Le groupe formé par Mlles Subra, Monchanin et Invernizzi est charmant.

Cependant le public a été froid, très froid, pour ce divertissement. J'ajoute que cette froideur ne m'a pas paru justifiée, car, pour ma part, je le trouve très réussi.

Tous les costumes n'étaient pas achevés ce soir.

Mlles Marie Biot, Sacré, Lepich, notamment, ont dansé en jupes d'exercices, ce dont elles paraissaient très peinées.

Je reviendrai sur le ballet, d'une façon plus complète, lundi prochain.

Troisième acte, mais quatrième décor ^ signé [Carpezat.

Encore un intérieur de Grec plus qu'aisé. Tous les Grecs n'avaient certes pas les moyens de se payer, dans leur chambre , une belle statue d'Apollon en marbre noir. Nous sommes du reste chez le tyran luimême. Son domicile est organisé comme pour jouer une pièce d'Hennequin. On entre, on sort et l'on écoute aux tapisseries qui remplacent les portes du vaudeville moderne.

On me dit que Gounod est extrêmement fatigué. En échange de son bâton de chef d'orchestre, il a confié à M. Altès un flacon renfermant une potion dont il boit une gorgée de temps en temps, pendant les entr'actes.

C'est encore M. Lavastre qui a peint le dernier tableau. Un site sauvage au bord d'une mer aussi immense que la mer de V Africaine. Arbres et rochers sont ravagés ; par les tempêtes et augmentent encore par leur aspect désolé la poésie mélancolique dont le décorateur a voulu rendre l'impression.

C'est le long du rocher du fond que grimpe le petit pâtre, qui chante la chanson célèbre :

Broutez mes chèvres,

une des improvisations les plus fraîches de l'œuvre. (Entre parenthèses , ce pâtre a bien tort de faire brouter ses chèvres sur un rocher aussi aride.) A la création, ce rôlet du pâtre était confié à un travesti, ce qui était charmant. On a eu la bizarre idée, à l'Opéra, de le faire chanter par un ténor. Si on pouvait revenir au travesti pour lundi prochain, tout le monde n'aurait qu'à s'en louer.

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Le plongeon historique de Sapho, à la fin de la pièce, est précédé de stances qui ont valu à la tragédienne lyrique une ovation des plus enthousiastes et des plus méritées. On peut affirnaer que la Krauss n'a pas piqué une tête.

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