LE TRAIN DE PLAISIR
icr avril.
Le « Monsieur de l'Orchestre » prend un jour de congé. Une vieille haine, existant entre lui et l'un des auteurs de la nouvelle pièce du Palais-Royal, ne permettrait pas à notre collaborateur de parler du Train de plaisir avec son impartialité habituelle. S'imaginet-on l'œuvre d'un Capulet jugée par un Montaigu?
Assurément, non.
Il y a bien quinze jours que le vaudeville de MM. Alfred Hennequin, Arnold Mortier et Albert de Saint-Albin aurait pu être représenté. Les rôles étaient sus et (Ma Camarade, après un long et brillant succès, était prête à laisser passer le Train de plaisir. Mais on fut retardé d'abord par une sérieuse indisposition de Mlle Alice Lavigne. Puis, il fallut compter aussi avec l'importance exceptionnelle de la mise en scène.
Le Train de plaisir a complètement bouleversé le train-train courant du Palais-Royal. Dès le jour de la lecture aux artistes, on a parlé du nouveau vaudeville comme d'une pièce à spectacle. On a eu bien des lec-
AVRII, -'-M
tures rue Montpensier; on en cite de gaies, de tristes, d'accidentées, d'orageuses et de piquantes. Maison n'avait jamais vu pareil effet à la lecture des décors.
Lorsque Daubray et ses camarades apprirent que le premier acte se passerait dans une cour, avec grande porte charretière ouvrant, au fond, sur la place publique, qu'il y aurait, sur cette cour, une loge de concierge fort bien aménagée, un appartement où pourrait s'attabler une noce , une arrière-boutique de boucher avec un étal, des têtes de veaux, des moitiés de bœuf et tout ce qu'il faut pour paner des côtelettes, sans préjudice d'un bureau de chemin de fer et d'un vaste pan de mur permettant de placarder toutes les affiches de P.-L.-M. , lorsqu'ils entendirent ces descriptions si nouvelles pour eux, ce ne fut qu'un cri :
— On va se croire au Châteletî
Mais ils n'étaient pas au bout de leur étonnement. Le second acte, la place de la gare de Monte-Carlo, avec la gare, avec le grand escalier qui conduit à la terrasse du Casino, avec le panorama de Roquebrune, avec l'infini de la Méditerranée, là-bas, bien loin, tout au fond, leur fit pousser des cris de stupeur. Les anciens, les burgraves, Hyacinthe, Pellerin, Luguet, joignaient les mains en levant les yeux aux frises, et Mathilde se pinçait pour bien s'assurer qu'elle ne rêvait pas.
On vit même , raconte l'un des témoins de cette scène inoubliable, on vit le médaillon de la Montansier s'animer un moment pour prendre part à l'ahurissement général.
Le troisième tableau , une hôtellerie criblée des cabinets particuliers inséparables du répertoire Ilennequin,avec une découverte grandiose sur les rochers gigantesques de Roquebrune et le gouffre béant du précipice insondable dans lequel se jette Raimond .
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n'était pas de nature à atténuer l'impression des deux premiers décors. Aussi, ce fut devant un auditoire décidé à ne plus s'étonner de rien, que le lecteur fit la description du dernier tableau : une cour de la prison monégasque ; mur praticable à gauche, porte garnie de barreaux de fer en retour au premier plan ; à droite, deux corps de bâtiment dont l'un avec fenêtre praticable au premier ; au fond deux grands cachots avec verrous réels.
Ajoutons, pour tout dire, que les artistes ont été bien plus étonnés encore , lorsqu'ils ont vu que le décorateur a pu , sans faire agrandir la scène du Palais-Royal , réaliser les quatre conceptions des auteurs.
Etait-ce l'influence du beau temps qu'il fit pendant les études du Train de plaisir ? Mais on ne vit jamais accord plus parfait entre directeurs , vaudevillistes et comédiens.
Hennequin et Mortier n'en revenaient pas et se disaient après chaque répétition :
— Ça va trop bien!... ça ne durera pas !
Il est vrai que leur collaborateur Saint- Albin accomplissait des prodiges de complaisance pour faire le bonheur de ses artistes. En sa qualité d'auteursportsman, il les comblait d'entrées et de cartes de pesage pour toutes les courses urbaines et suburbaines. Grâce à lui, ils eurent l'occasion de perdre quelque argent sur un certain nombre de quadrupèdes, mais cela faisait leur bonheur tout de même, et plus d'un fut, de la sorte, ruiné et content.
Pour tout dire, il convient d'ajouter que la bienfaisante influence de M. René Luguet, l'habile régisseur du Palais-Royal, ne contribua pas peu à cette entente si rare au théâtre.
Une particularité qui enchanta toute la troupe, y .ompris même ceux qui ne sont pas de la pièce, c'est la bonne grâce avec laquelle les auteurs offrirent chacun un franc à la Caisse verte.
La Caisse verte du Palais-Royal pourrait, mieux que beaucoup d'institutions analogues, être reconnue d'utilité publique, car elle a pour but de constituer un fonds de secours à d'anciens serviteurs de la maison. Tout le monde peut y verser son offrande et les pensionnaires de MM.Briet et Delcroix sont des premiers à l'alimenter généreusement. Les étrangers obtiennent, en récompense de leurs dons, l'autorisation de pénétrer dans cette loge qu'on appelle « le Bain à quatre sous » et dont il a été déjà parlé ici même. Ce n'est pas tout. Lorsqu'ils ont pénétré dans ce sanctuaire artistique, on leur fait voir les merveilles — impossibles à décrire , fût-ce en latin — qui composent le musée secret.
En outre, IMM. Hennequin, Mortier et de Saint- Albin, furent honorés d'un remerciement collectif selon le cérémonial de la Caisse verte.
Après avoir versé leurs trois francs, ils virent subitement les artistes se grouper au fond de la scène en rang d'oignons. Puis le doyen, M. Hyacinthe, sortit des rangs et interpellant ses camarades :
— Mes enfants, leur dit-il, ces messieurs ont donné chacun vingt sous à la Caisse verte : ça fait trois francs. Saluez !
Et tous ayant salué en criant : « Merci bien » , le groupe se dispersa, tandis que les auteurs se serraient la main, émus jusqu'aux larmes.
C'est simple et tr)iich;inl.
Le Train de j^i.usn kjuiiiii une excellente rentrée à lune des plus charmantes artistes du Palais-Royal,
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Mlle Dinelli, qui fut déjà, au Gymnase, dans Bébé cl dans Nounou, l'une des principales interprètes d'Hennequin. Avec de pareils précédents, l'auteur des Dominos roses ne pouvait songer à une autre interprète pour sa romanesque Ophélie.
Ce nom shakespearien d 'Ophélie n'entraîne pas forcément la présence d'un Ilamlet. Ce farouche rêveur serait déplacé sur les planches du joyeux Palais- Royal. Aussi l'Ophélie du Train de plaisir n'est-elle entourée que de gais partenaires : le mari et l'amant.
Si je vous disais que l'amant n'est pas M. Raimond, vous auriez raison de ne pas me croire , car la destinée, fort agréable d'ailleurs de ce jeune premier comique, est d'être adoré de toutes les femmes mariées du répertoire. Le sémillant Chennevis — joli nom d'oiseau ! — est chargé , outre ses répliques amoureuses, d'escalader un mur et de tomber dans un précipice, ce dont M. Raimond s'acquitte avec la grâce et la légèreté d'un gymnaste exercé.
Quant au mari, qui n'est autre que le chef de la police de Monaco, M. Milher lui prête une tête de solennelle ganache des plus originales. La tête est tellement méconnaissable, qu'un instant les spectateurs n'ont pas reconnu le créateur de Géromé et de Valentin.
La constellation de croix qui embellit sa redingote est expliquée par lui d'une façon abracadabrante.
— Comment avez-vous gagné tout cela> lui demande quelqu'un.
— Oh! d'une façon bien simple, répond l'étonnant fonctionnaire, je n'en avais d'abord qu'une seule. Je l'ai mise sur un numéro plein à la roulette ; le numéro est sorti et l'on m"a donné trente-cinq fois ma mise.
Ce soir encore, la veine de ce symphatique gagnant
s'est brillamment soutenue, car le public a fort apprécié son jeu.
La fantaisie domine dans la distribution de cette pièce fantaisiste.
Où trouver, môme à Monaco, un sous-chef de gare plus fantaisiste que Hyacinthe, dont la seule apparition suffit à mettre tout le monde en gaieté? Quel gargotier plus fantaisiste que l'excellent Ravioli-Pellerin, un des meilleurs comédiens de la maison > Et Numa? on me dit qu'il a accepté son petit rôle de secrétaire du chef de la police par dévouement et pour satisfaire à une fantaisie fort habile des auteurs. Mais il faut avouer que cette fantaisie-là a été du goût de tout le monde.
Deux types bien particuliers aussi que les cavaliers servants de Mme veuve Agathe. Avouez qu'on ne rencontre pas souvent deux soupirants aussi tenaces que MM. Munie et Garon, spécialement chargés de prouver qu'au théâtre il n'y a jamais de trop petits rôles.
Mme veuve Agathe , parfumeuse , c'est Alice Lavigne.
Car les auteurs n'ont pas voulu se passer de cet incomparable « Lassagne femelle » — comme l'appela Sarcey dans un jour de belle humeur, — et je crois que le public ne s'accommoderait plus désormais de son absence dans une pièce du Palais-Royal.
Une seule personne ne soupçonne pas cet engouement universel. C'est Lavigne elle-même. La modestie de cette artiste en vogue a quelque chose de farouche. Jamais contente de ce qu'elle fait, elle s'accable d'injures graves et se couvre de mépris après chaque répétition. Malheur à l'auteur qui veut la féliciter, car elle prend les compliments comme autant
d'ironies. Et si, d'aventure , quelqu'un s'avise de lui faire un reproche, elle s'attendrit, serre la main du débineur et lui dit avec reconnaissance :
— A la bonne heure! vous êtes un ami, vous !
Et pourtant que de mal elle se donne, la consciencieuse Lavigne, pour les moindres détails de mise en scène ! Il faut la voir au second acte , descendant de chemin de fer, les cheveux collés aux tempes, avec la plume de son chapeau toute défrisée, son manteau de voyage couvert de poussière ! On voit bien qu'elle a passé cinquante-sept heures en chemin de fer.
Il faut mentionner aussi le parfait naturalisme de son costume de garçon jardinier du dernier acte.
L'élément coquet et gracieux est représenté, à part Mlle Dinelli déjà nommée, par la charmante Berthou, spécialement chargée d'exprimer les tendresses discrètes et les impatiences contenues de la nouvelle Mme Cassegrain qui, depuis cinqjoursde mariage, n'a pas encore eu l'occasion de rester seule avec le robuste et tendre boucher qu'elle vient d'épouser. En voyant cette délicieuse petite mariée , victime d'une foule de complications imaginées par MM. les auteurs, on ne peut s'empêcher de déplorer la situation passive et délicate où l'ont placée les péripéties du Train déplaisir.
Une artiste qui s'impose désormais pour toute distribution locale , c'est Mme Mathilde , que sa création de la tireuse de cartes de Ma Camarade a si bien mise en vedette.
Seule des interprètes du Traiii de plaisir, elle ne prend pas le train et reste à Paris, où sa grandeur et son cordon de concierge la retiennent après le premier acte.
Elle aurait pourtant bien sa place dans un voyage d'agrément.
Très drôle, sa robe, qui semble faite d'un rideau à ramages, et que complète un étonnant bonnet de portière en goguette.
Mais la grande réjouissance de la soirée, c'était Daubray dans son rôle de boucher.
J'ai gardé pour la fin l'interprète principal du Train de plaisir. Daubray a pris au Palais-Royal une situation d'étoile; c'est la grande vedette, le Gayarré de la rue Montpensier. Une circonstance particulière donnait en outre à sa création d'aujourd'hui un intérêt exceptionnel. Il devait quitter le Palais-Royal ; c'était certain, et rien ne semblait devoir empêcher cette rupture si fâcheuse pour tout le monde, lorsqu'un beau jour on apprit qu'il venait, contre toute attente, de signer un nouvel engagement avec MM. Briet et Delcroix.
La création du rôle de Cassegrain est donc la première conséquence de cette réconciliation inattendue.
Aussi, l'excellent comédien a-t-il apporté une sollicitude particulière à la composition de ce personnage naturaliste qui diffère quelque peu des types de joyeux viveurs et de gros mondains qu'il reproduit habituellement.
Son entrée fait sensation.
Lorsqu'il apparaît, avec sa face rutilante, ses boucles d'oreilles d'or (qu'il a soin de remplacer, aux actes suivants, en voyage, par des boucles d'oreilles en argent dont il ne pourrait tirer parti dans sa détresse pécuniaire), lorsqu'on le voit avec sa petite mouche sous la lèvre inférieure, les bras nus, en te-
ii'S 1J:S SOIkK'^S l'ARISlENNF.S
nue d'étal, l'illusion est absolue : on lui demanderait un carré de veau ou un gigot de présalé.
Et il servirait au besoin le carré de veau et le gigot de présalé.
Artiste consciencieux et chercheur , Daubray a eu en effet la constance d'étudier son nouveau métier. Tous les matins, levé avant le coq, il est allé depuis deux mois chez son propre boucher où il s'est exercé dans l'art difficile de désosser le mouton et d'enlever le bœuf.
Autres entraînements. Pour jouer, au premier acte, un solo de clarinette qu'il rendra légendaire, il a pris des leçons d'un virtuose célèbre; puis ayant à chanter à sa noce deux morceaux très différents , il a su, à force d'exercices vocaux, assouplir son talent de chanteur au point d'interpréter la romance de Mig7ion et le refrain fameux : Il a zun œil qui dit, de façon à faire pâlir de jalousie Mlle Van Zandt et M. Paulusà la fois.
Avec toutes ces préoccupations, tous ces travaux joints à l'étude d'un rôle énorme, Daubray trouvait encore le moyen de donner,, à l'occasion, quelques conseils à de jeunes camarades et de seconder les auteurs dans certains détails de mise en scène. Aussi, l'un de ces Messieurs, voulant reconnaître par un mot aimable mais juste cette activité, ce zèle infatigables, lui disait-il hier :
— Décidément, mon cher Daubray, c'est vous qui chauffez la machine de notre Train de plaisir.
Un train de plaisir, d'ailleurs, qui va rapporter, pendant longtemps, de beaux dividendes aux actionnaires de sa Compagnie.
PREMIÈRE DE « SAVHO »
2 avril.
On sait que Gounod n'est pas seulement un grand et illustre musicien, c'est aussi un causeur de premier ordre, plein d'imprévu et d'étrangeté, dont les envolées superbes étonnent et charment à la fois.
Il y a une huitaine de jours, me trouvant chez lui, un matin, il m'exposa, avec une sincérité incontestable, le peu de cas qu'il fait du succès.
— La préoccupation, me dit-il, est la mort de l'occupation. Quand j'ai fini une œuvre; quand j'y ^i cx~ primé en toute sincérité, avec toute la force de ma conviction et de mon âme les sentiments qu'elle comportait, je suis satisfait. Je n'ai pas le souci du passant, ni de ce qu'il pense, ni de ce qu'il dit. Toutes les fois qu'une de mes œuvres est tombée, je me suis dit : « C'est un cheval crevé sous moi, je vais en remonter un autre ! »>
Et le fait est que Gounod, au milieu des plus rudes batailles, garde une sérénité d'esprit incomparable.
C'est ce qui lui a permis de diriger aujourd'hui même, dans l'après-midi , la répétition générale de Rédemption, de diriger ce soir la représentation de Sapho, avec la perspective de diriger demain la première audition de son oratorio au Trocadéro. Sans ■ompter qu'il ne cesse pas un seul matin de travailler
sa nouvelle œuvre lyrique : Mors et Vita.
Il est peu d'hommes, même parmi les jeunes , qui pourraient déployer une pareille activité.
Et pourtant, le 26 avril prochain , il y aura trenteircjis ans que Sapho fut jouée à l'Opéra : deux ans,
jour pour jour, après le Prophète. Gounod avait alors trente^deux ans et ne s'était encore fait connaître que parles chœurs d'Ulysse et la. Nonne sanglante.
Un souvenir attendrissant s'attache pour lui à cette lointaine création de Sapho.
Sa mère, qui avait entendu ses deux premières œuvres, voulut absolument entendre la troisième, comme si elle eût pressenti, la digne et sainte femme, qu'il ne lui serait plus donné d'en connaître d'autres etqu'elle serait enlevée à l'affection de son glorieuxfîls à la veille de la représentation du Médecin malgré lut.
Gounod la conduisit, dès l'ouverture des portes, au fauteuil d'amphithéâtre qu'il avait obtenu pour elle, lui recommanda de bien l'attendre là après le spectacle, puis il se rendit sur le théâtre.
La représentation terminée, le jeune maître, après avoir remercié ses merveilleux interprètes et félicité son éminent collaborateur, M. Emile Augier, rentra vivement dans la salle par la porte de communication.
A peine avait-il fait quelques pas vers l'amphithéâtre où devait l'attendre sa mère, qu'il rencontra Berlioz.
De grosses larmes coulaient sur le visage du sévère critique des Débats.
— Vous pleurez ! s'écria Gounod.
— Oui, mon ami, répondit Berlioz, car vous venez de me faire éprouver l'une des plus vives émotions artistiques que j'aie ressenties depuis vingt ans.
Puis, comme il faisait mine de porter son mouchoir à ses yeux, l'auteur de Sapho lui arrêta vivement le bras en disant:
— Ne faites pas ça ! gardez-vous bien d'essuyer
:os larmes... Vous pouvez me donner une si grande oie!
— Laquelle)
— Venez avec moi.,, venez montrer vos yeux à -na mère ! Cela me fera encore plus de plaisir que :out ce que vous pourrez écrire dans votre feuilleton.
Berlioz selaissa guider jusqu'à la place où Mme Gounod était restée toute seule, attendant avec impatience le moment d'embrasser son heureux fils.
— Madame, dit alors le futur auteur des Troyens, je viens d'entendre plusieurs pages qu'un grand maître serait lier de signer.
Et, dans l'obscurité de cette grande salle presque vide, tandis que les derniers spectateurs sortaient de l'Opéra et que l'on baissait le rideau de fer sur la scène, tous trois, le compositeur, sa mère, le critique, se serrèrent silencieusement la main, très émus, mais très heureux aussi.
Personne n'ignore qu'une malencontreuse indisposition de Mlle Renée Richard, un rhume obstiné, retardait depuis huit jours l'apparition de Sapho. Un peu plus, et cette importante reprise allait avoir lieu pour le trente-troisième anniversaire de la première représentation.
Mais M. Vaucorbeil, peu soucieux de perdre un temps précieux, même pour transformer les affiches de l'Opéra en éphémérides lyriques, se décida à faire apprendre le rôle de Glycère à Mlle Figuet. Presque aussitôt alors Mlle Richard fut rétablie. Ce qui permit à de mauvaises langues de la maison d'affirmer que rien n'était meilleur pour le rhume qu'une bonne infu<;ion de Figuet.
^i bonne, en effet, que la charmante Richard a été
2^2 LES SOIRKRS PARISIENNES
applaudie pendant toute la soirée et s'est fait bisseï
son ravissant duo de l'ivresse, avec Gailhard.
qui avait passé presque inaperçu à la répétition générale.
Du reste, les quelques jours qui se sont écoulés depuis cette répétition ont été mis à profit. Il y a eu quelques modiricati,ons de détail. On a notamment ajouté plusieurs reprises utiles pour les chœurs. Il me semble — en revanche > — que l'on a eu grand tort de chercher à satisfaire quelques rigoristes sans mandat en atténuant les effets de la chanson à boire de Gailhard.
Les journaux ont joué un bien mauvais tour à Mme Krauss en annonçant d'avance qu'elle tenait à faire elle-même le fameux saut qui termine la pièce par la mort de Sapho, au lieu de laisser ce jeu de scène émouvant à une figurante de bonne volonté qu'on précipiterait dans la mer à sa place.
D'après ces indiscrétions aussi fausses que puériles, le public croyait naïvement que la grande artiste avait étudié pour le dénouement un exercice de gymnastique transcendante. Je vois, en effet, dans l'auditoire, certains habitués du Cirque qui ne sont pas venus pour entendre la musique de Gounod , mais bien pour assister au saut périlleux de son illustre interprète.
Le désappointement de ces étranges spectateurs a été grand, car Mme Krauss, tout en se jetant dans la mer d'une façon tragique , n'a pas cru nécessaire de courir le risque de se casser une jambe.
Sapho se contente d'être une admirable cantatrice, et renonce à disputer les lauriers de Mme Petrcscu,
de l'Hippodrome : on ne peut tout avoir, n'est-ce pas?
J'ai, au sortir de la repétition générale qui a eu tout l'éclat d'une véritable première, décrit longuement les superbes décors de Sapho, les magnifiques costumes de Lacoste, les détails de mise en scène dont le goût artistique est à la hauteur de tout ce qui s'est fait de mieux à l'Opéra.
Mais je n'ai pas eu le temps de m'étendre beaucoup sur le grand divertissement qui termine le second acte.
Comme pas, ce petit ballet n'offre rien de nouveau, rien d'original, rien qui vaille la peine d'être cité.
Mais la musique en est délicieuse et les costumes charmants.
Les nymphes de Terpsichore avec leurs péplums jaune tendre, leur jupe de gaze blanche brodée d'or sur fond mauve, et les nymphes de Flore, en péplum rose tendre ornés de grecques blanches, avec tunique brodée d'or et une délicieuse coiffure relevée par des bandelettes et garnie de fleurs naturelles, offrent aux regards un ensemble de tons doux et harmonieux sur lequel vient trancher d'une façon saisissante la couleur plus vigoureuse des esclaves asiatiques : corsage bleu paon brodé d'or, laissant voir une partie du corps, ceinture semblable au pagne avec sous-jupe très tendue en gaze transparente, coiffure bleue émaillée ainsi que les boucles d'oreilles; triple collier; longue chevelure tombante ; bracelets de bras et de jambes en émail noir, bleu et or.
Il faut citer encore, et chacun dans une coloration particulière, concourant néanmoins au ton général du ballet, les jolis costumes des bacchantes guerrières :
tuniques en cachemire blanc, sauf la pièce de poitrine orange vif recouverte de nielles d"or ; jupe brodée orange et or ; peau de panthère jetée sur les épaules ; cheveux épars; en main, une lyre.
Les danseurs représentant les « mimes grotesques » de ce divertissement méritent aussi une mention particulière par leur originalité bien comprise : cuirasse de drap blanc avec ligne rose, étoiles d'or et rose tendre ; campresto plissé autour de la taille ; maillot à petites croix brodées et à paillettes ; coiffure grecque blanche, or et rose, avec un nœud de ruban rose vif; manteau rouge et bottines blanches avec broderies rose et or.
L'impression un peu indécise de la répétition ne s'est pas reproduite ce soir.
On a été à l'enthousiasme tout le temips.
Et à la fin, après les superbes stances que Krauss interprète avec un art si merveilleux, on a fait à Gounod une longue ovation, très chaleureuse et très sincère.
LES PETITES MALYS
3 avril.
Le « Tout -Paris » des premières a eu fort à faire aujourd'hui. Dans la journée sa présence a été sollicitée au Trocadéro, où Ton inaugurait la série des concerts donnés par l'Union internationale des compositeurs. Matinée d'un intérêt énorme et d'un effet im-
aense ; magrnifîque exécution de la Rédemption de jounod ; ovations enthousiastes pour le maître, qui amais ne s'est montré plus grand, plus génial; acclanalions pour les interprètes, pour Faure, pour Al- )ani,pour Rosine Bloch, très belle dans une délicieuse oilette noire constellée de paillettes de nacre.
Le soir, on s'est retrouvé en partie à l'Odéon, pour a reprise des Petites mains de Labiche et de Martin.
M. La Rounat avait une foule de raisons pour reprendre cette comédie :
1° Elle est jolie;
2* La reprise du Voyage de M, Perrichon, du même "M. Labiche, avait été très fructueuse à l'Odéon ;
3" L'interdiction de jouer les DaiiicheJ) et la nécessité morale de remplacer la pièce de l'académicien Dumas par une autre pièce d'académicien qui ne fût pas du même genre que le Severo Torelli, de l'académicien Coppée.
Car M. La Rounat a si longtemps accueilli les jeunes écrivains qu'il veut maintenant faire quelque chose pour la Grande Institution qui est au bout du pont des Arts. On dit même qu'il songerait à commander une pièce à l'académicien de Lesseps , et cela ne saurait nous surprendre. Il est tout naturel que l'Odéon, après avoir joué tant d'auteurs qui n'ont pas percé, s'adresse à un auteur qui a percé sans avoir été joué.
La reprise des Petites mains , l'une des agréables comédies de Labiche, a fourni à Téminent auteur l'occasion de s'amuser beaucoup pour son propre compte.
Cette œuvre est l'une de celles qu'il aimait le plus dans son propre répertoire. Mais comme elle n'a pas été jouée depuis 185g au Vaudeville, et que le maître ne se relit jamais, il l'avait quelque peu oubliée.
Aussi prenait-il un vrai plaisir de spectateur aux
répétitions, à en suivre les amusantes péripéties, à souligner gaiement chaque réplique et à rire aux bons endroits — c'est-à-dire sans jamais s'arrêter. Avec sa bienveillante bonhomie et sa modestie habituelles, il ne manquait pas d'attribuer cette succession d'effets sur lui-même à la supériorité de l'interprétation.
Pas de développement quanta la mise en scène. Un seul décor pour les trois actes ; il est, du reste, simple et de bon goût selon la vieille et bonne formule.
Quant aux toilettes de cette pièce bourgeoise, il va sans dire qu'elles ne comportent pas un luxe exagéré. Cependant, Mlle Nancy Martel, tout en restant dans le ton de son rôle, a su donner aux siennes un tour d'élégance et de bon goût, qui a été fort remarqué. Jolie à ravir dans son déshabillé du premier acte, en cachemire bleu ciel à revers en satin de la même couleur, la jupe de dessous collante en satin bleu sur laquelle flotte une dentelle blanche pointillée de jais blanc, la jeune pensionnaire de l'Odéon a encore conquis tous les suffrages avec sa toilette d'intérieur du second et du troisième acte : costume russe en peluche gris argent garni de plume loutre sur une jupe en satin vert bronze. On comprend que le mari d'une femme aussi charmante passe son temps à l'aimer et ne veuille pas d'autre occupation. La beauté de Mlle Nancy Martel ajoute de la vraisemblance à la pièce de Labiche.
Mlle Real est tout habillée de bleu, mais d'un bleu clair et distingué, indiquant une ingénue à son aise, une ingénue qui sera convenablement dotée.
Grande conscience dans le choix des accessoires. C^est à se croire non pas au second, mais au premier Théâtre-Français.
Ainsi, lorsqu'on apporte à M. Clerh le journal où il
herche le cours des savons et des huiles, c'est bien le Bulletin des Halles et tMarchès qu'on lui donne.
Je ne suis même pas éloigné de croire que, dans jne autre scène , c'est avec de véritables billets de manque de mille francs — prélevés sans doute sur la subvention — que Porel allume effectivement son ci-
Un mot qui a été souligné — et qui devait l'être.
Au troisième acte, le même Porel, déguisé en employé d'assurance, parlant d'un procès qu'il soutient et dans lequel il a vraiment le bon droit pour lui, s'écrie :
— Très bon ce procès, il n'a encore été perdu que deux fois, mais pas en France : à Romorantin.
Tout le monde a cru voir ici une allusion au récent procès des T>anicheff'; mais, comme les Petites mains datent de près de vingt-cinq ans, tout porte à croire que M. Labiche n'a pas songé, en écrivant sa pièce, aux futurs démêlés d'Alexandre Dumas et de M. de Corvin.
Moralité :
Avec des petites mains on peut avoir de grands applaudissements.
. LE COMPOSlTEUn MARIÉ
4 avril.
Ce soir, à l'Opéra, violente déception des abonnés du vendredi qui n'ont pu entendre Saf'ho , par suite d'une indisposition de Mme Krauss.
Il a fallu changer le spectacle, à la grande désolation des admirateurs de Gounod qui se faisaient une fête, après le retentissement de la belle soirée de mercredi, d'assister à la seconde audition de l'œuvre acclamée.
Le moyen de faire autrement?
On ne peut rien contre un rhume. D'autre part, on ne remplace pas Mme Krauss à l'Opéra.
Ah! si la musique de Saphoa.ya.it été de M. Varney !
Cette exclamation, peut-être inattendue, m'est arrachée par le souvenir, encore tout récent, de ce qui s'est passé, la semaine dernière, aux Nouveautés, où se joue actuellement, avec beaucoup de succès, le Babolin, de MM. Paul Ferrier, Jules Prével et du compositeur susnommé.
Voici les faits.
Mlle Juliette Darcourt, qui tient l'un des rôles importants de cet amusant opéra-comique, se trouva presque subitement indisposée, ni plus ni moins que Mme Krauss aujourd'hui, et ne put en informer son directeur que dans la journée.
Grand embarras au théâtre. Les rôles sont bien distribués en double, mais depuis trop peu de temps pour que la doublure de Mlle Darcourt fût prête à la remplacer au pied levé. Aucun expédient acceptable : impossible de faire tenir l'emploi des reines langoureuses par M. Brasseur père; impossible aussi de supprimer le personnage de Mirane sans obscurcir* l'action.
Il fallait donc se résigner à faire relâche. Dure né-» cessité aux commencements d'une pièce qui avait si complètement réussi.
Par bonheur, un bon ange survint, sous les traits aimables de Mme Louis Varnev.
Car M. N'arney n"est pas seulement un auteur applaudi. 11 est aussi l'heureux époux d'une excellente femme , musicienne comme son mari , et douée en outre d'une fort jolie voix , qu'elle conduit avec beaucoup d'art.
Quand un musicien est marié à une telle femme , il est tout naturel qu'il aime à lui jouer sa musique et la lui fasse chanter.
Mme Varney savait, par conséquent, le rôle en souftfrance.
Elle pouvait donc sauver la recette et la situation, ce qu'elle fit sans hésiter enchantantledit rôle, comme elle aurait sans doute chanté au besoin celui de Mme Vaillant-Couturier.
Son succès — disons-le — fut digne de son dévouement lyrico-conjugal.
Et voilà comment on put continuer à jouer Babolin aux Nouveautés pendant les deux ou trois jours que dura l'absence de Mlle Juliette Darcourt.
Si le mariage n'était déjà considéré, depuis pas mal de temps , comme une institution fort estimable en elle-même, voilà un précédent qui, je pense, en recommanderait la pratique et les vertus à MM. les compositeurs de musique.
Voyez, en effet, quels avantages ils pourraient y recueillir à condition , bien entendu , de ne convoler qu'avec d'excellentes musiciennes , douées d'une voix au moins agréable.
Les compositeurs qui sont encore célibataires à l'heure où nous mettons sous presse sauront désormais ce qu'ils ont à faire, en ce qui concerne le choix d'une moitié.
En dehors des qualités purement féminines qu'un homme de cœur désire toujours rencontrer chez la
future compagne de son existence, ils devront imposer à leurs douces fiancées des examens de solfège et des exercices de chant offrant, pour l'avenir, toutes les garanties artistiques qu'on est en droit d'exiger d'une bonne doublure d'opéra, d'opéra-comique ou d'opérette — selon le genre auquel ils désirent euxmêmes consacrer leur talent.
11 est vrai que toutes ces précautions ne serviraient guère si le ténor est indisposé... mais on sait que ce cas-là ne se présente jamais.