‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884 (volume 2)Chapitre 76 sur 99 · LE SOCIÉTAIRE ET LES MARTINS-PÈCHEURS · texte numérisé non relu

LE SOCIÉTAIRE ET LES MARTINS-PÈCHEURS

2 mai.

Cela ressemble au titre d'une fable. Rien de plus vrai cependant que l'histoire suivante.

Tout le monde connaît M. Silvain, l'un des plus jeunes sociétaires de la rue Richelieu. Mais sesintim.es

seuls le connaissent assez pour savoir qu'il adore tous les oiseaux, et l'un d'eux crut faire son bonheur en lui donnant, Tété dernier, une paire de martinspêcheurs.

L'espèce est assez répandue sous tous les climats. Toutefois, il est extrêmement rare de la rencontrer en cage. Il n'y en a pas chez les marchands.

Le cadeau fut donc apprécié à sa réelle valeur.

Dès que ces beaux oiseaux aquatiques lui arrivèrent, dans le cottage qu'il habite toute l'année à Asnières, M. Silvain leur fit confectionner une cage superbe. Sombres et farouches, quoique criards, les deux nouveaux venus ne tardèrent pas à faire comprendre que cette prison, si élégante qu'elle fût, ne pouvait leur convenir longtemps. Ils dépérissaient à vue d'œil.

— Liberté pour tous, pensa M. Silvain , sutout pour les bêtes !

Et il fit aménager , avec un certain goût, la mansarde dans laquelle on leur donna la volée.

Malheureusement, les martins-pêcheurs, au lieu de se montrer touchés de leur affranchissement, parurent s'ennuyer plus ferme.

On avait brisé leurs fers, mais ils n'étaient pas encore contents.

— Que leur manque-t-il donc ? se demandait l'émule de M. Maubant.

Un confident , qui l'entendit se faire un jour cette question tout haut, répondit simplement :

— De l'eau.

— De l'eau > répéta M. Silvain surpris, de l'eau ils en ont toujours.

— Oui, ils en ont un peu... pour boire , mais cela ne suffit pas. Il leur en faudrait beaucoup plus. Pensez

ne que ces animaux-là ne vivent que sur les rivages !

— Qu'à cela ne tienne ! s'écria l'artiste, mon cabinet de toilette est juste au-dessous de leur mansarde. Je vais établir une communication.

Le lendemain matin, la maison fut livrée aux ouvriers. Le plafond fut percé, et les martins-pêcheurs purent bientôt venir se percher sur les rebords de la baignoire, constamment remplie d'eau à leur intention.

Ilélas! M. Silvain n'avait pas encore eu le temps d'examiner les nombreux mémoires de maçons , de charpentiers, de peintres, de menuisiers, de parqueteurs et de plombiers , relatifs à ces travaux , qu'il pouvait déjà constater que ses martins-pêcheurs devenaient de plus en plus grincheux.

En y réfléchissant, cela se comprenait de reste.

L'eau, stationnant dans une baignoire, ne pouvait leur suffire. C'était de l'eau courante qu'il leur fallait.

M. Silvaip n'hésita pas. Il rappela les entrepreneurs. C'était toute la plomberie à réorganiser autrement, mais du moins l'eau des martins-pêcheurs serait abondamment renouvelée, grâce à une forte augmentation d'abonnement avec la Compagnie des eaux ^^' Vsnières.

' "crtes, c'était bien de l'argent, mais les précieux oiseaux seraient si heureux !

Lh bien ! non, ils ne le furent pas encore!

Leur maître, qui les aimait en raison même des tourments qu'ils lui occasionnaient, commençait pourtant à leur trouver un caractère déplorable, lorsqu'un de ses camarades, auquel il faisait part de ses

tentatives malheureuses , un soir, au foyer de la Comédie-Française, le tira d'embarras.

— Votre erreur , lui dit-il, est d'avoir cru que les martins-pêcheurs aimaient l'eau pour elle-même.

— Pourquoi l'aiment-ils donc?

— Pour le poisson qu'il y a dedans... Mettez -leur du poisson dans votre eau courante et vous les verrez plus heureux que le poisson dans l'eau.

— Parfait, à partir de demain, je leur achète du poisson vivant qu'ils s'amuseront à happer dans ma baignoire.

Huit jours après, M. Silvain, écœuré par le prix exorbitant du poisson vivant sur le marché d'Asnières, trouva plus économique de le pêcher lui-même.

Pour cela, il n'hésita pas à prendre un permis de pêche à l'épervier et à faire construire un bateau de pêcheur.

Un bateau de pêcheur, c'est bien lourd à conduire. Il lui aurait fallu un homme exprès. A quoi bon cette dépense qu'on pouvait éviter en se procurant une embarcation plus légère?

M. Silvain ne recula pas devant un déboufsé qui, une fois fait, devait lui réaliser des économies sérieuses durant toute la vie de ses martins-pêcheurs.

Il acheta un canot à vapeur.

Alors, sa pêche devint si abondante qu'il n'eut plus de quoi garder tout son poisson vivant.

Présentement, on lui construit un grand bassin, alimenté par un réservoir immense. Ce sont des travaux gigantesques de canalisation dans toute sa propriété; on lui enlève tous les arbres', et les acomptes donnés aux divers entrepreneurs représentent une petite fortune.

Quant aux martins-pêcheurs, ils sont enfin satisfaits.

Seulement , ils se nourrissent tellement bien, que M. Silvain craint de les perdre à la fleur de l'âge.

Page 1