‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884 (volume 2)Chapitre 77 sur 99 · NOUVELLE DISTRÎBVTION DE « ROBERT LE DIABLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE DISTRÎBVTION DE « ROBERT LE DIABLE

5 mai.

Ah ! Robert...

Toi, dont le papa

Jadis régnait en Normandie,

si tu savais dans quel embarras tu me mets toutes les fois qu'il t' arrive de nous faire entendre un ténor nouveau, une basse inédite ou un soprano qui ne t'a pas encore servi d'Alice, je suis sûr que tu supplierais M. Vaucorbeil de ne pas te remettre sur l'affiche.

Que diable veux-tu que j'apprenne au public sur ton compte ?

Que tu dois le jour à Scribe, Delavigne et Meyerbeer; que voilà cinquante-trois ans qu'on te joue à l'Opéra avec un certain succès , que Taglioni a réglé pour toi un ballet qui n'est vraiment pas mal, et que les décors de Cicéri passent pour remarquables?

Si j'avais l'air de vouloir lui apprendre cela sérieusement, le lecteur aurait le droit de hausser les épaules.

Mais que lui raconter alors ?

La plume tremble entre mes mains, et j'ai grande envie de crier :

Grâce !

Grâce pour toi-même Et grâce pour moi !

Et puis, je me fais une raison. Je me dis : — Prenons toujours du papier blanc , de l'encre et une plume. Ce sera au petit bonheur.

O fortune ! à ton caprice, Viens, je livre mon destin.

A mes désirs sois propice Et viens diriger ma main !

Je ferais peut-être bien de reprocher à M. Vaucorbeil de n'avoir pas fait de service à la presse.

On en envoie souvent pour des représentations moins intéressantes.

Remarquez que la distribution de Robert le Diable est complètement renouvelée.

Escalaïs dans Robert, Mme Escalaïs dans Isabelle, Mlle Isaac dans Alice, il y avait là de quoi justifier une convocation sérieuse des critiques musicaux.

Je sais bien qu'en ce moment les recettes sont belles à rOpéra, et qu'il est dur de les diminuer delà somme assez rondelette qu'absorbe le service des premières.

Mais

L'or est une chimère,

et M. Vaucorbeil ne saurait l'ignorer depuis le temps qu'on le lui chante.

Toujours est -il que les nouveaux interprètes de

Robert ont comparu devant l'auditoire ordinaire des undis auquel s'était mêlé un certain nombre de pro-

inciaux et d'étrangers.

Car il commence déjà à en arriver pas mal , des îrovinciaux et des étrangers. Ce qui distingue ces

isiteurs du mois de mai de ceux qu'on va rencontrer i Paris pendant les mois d'été, c'est qu'ils voyagent généralement en garçons, sans la moindre épouse, ni

ombre de famille. Plus d'un,

Brûlant pour d'autres dieux un encens impudique, Où régnaient les vertus, fit régner le plaisir.

Tous sont venus pour s'amuser :

Le vin, le jeu, les belles, Voilà nos seuls amours.

'n peut les voir, aux deux portes qui conduisent sur la scène, regarder d'un œil d'envie les privilégiés que les huissiers laissent passer.

Ils échangent leurs réflexions entre eux :

Quand je quittai la Normandie,

dit l'un, je croyais qu'il était plus facile que cela 'd'entrer à ce fameux foyer de la danse !

Et un autre s'écrie :

Nonnes qui reposez sous cette froide pierre,

je ne vous verrai donc pas de près !

Tous ces exotiques, dès l'entracte, se retrouventau foyer :

Du rendez -vous voici l'instant !

De là, les uns s'en vont au buffet :

Versez à tasse pleine Versez ces vins fumeux.

Et que l'ivresse amène L'oubli des soins fâcheux.

Plus loin :

Voici le lieu témoin d'un terrible mystère.

Un Monsieur en sort et donne vingt sous à la préposée.

Ah! l'honnête homme, Le galant homme ; Mais vovez comme Je me trompais !

s'écrie cette femme qui n'en espérait pas autant.

La représentation s'achève enfin. Mais la critique n'ayant pas été appelée à se prononcer, je ne veux pas prononcer de critique.

Constatons cependant qu'une notable partie du public s'en va enchantée. Ce sont les parents et amis, composant toute la noce de M. et Mme Escalaïs :

Frappez les airs, cris d'allégresse, Cris de victoire et chants d'amour !

Par nos accents, par notre ivresse, Célébrons tous un si beau jour.

MMÊNAGEMEyr DU « JOUR ET LA NUIT »

6 mai.

Jamais on n'a autant repris d'opérettes qu'en la présente saison théâtrale.

Parmi les directeurs qui exploitent ce genre,' il en est qui paraissent ne pas trop savoir à quel compositeur se vouer. Ils sautent de Lecocq à Audran , reviennent à Offenbach en passant par Planquette, changeant d'affiche une ou deux fois par mois et prodiguent la Mascotte, la Fille de madame Angot, celle du Tambour-Major, Mesdames Favart, Bonifaceel C'^ .

Il serait fastidieux de rendre compte en détail de toutes ces reprises, et si je fais une exception pour celle du Jour et la Xuit aux Folies-Dramatiques, c'est que c'est moins une reprise qu'un déménagement.

De même que M. Franconi a deux cirques et qu'il transporte ses ccuyers, ses chevaux et ses clowns du boulevard des Filles- du-Calvaire aux Champs-Elysées et des Champs-Elysées aux Filles-du-Calvaire, de même M. Brasseur a deux théâtres et promène ses acteurs, ses divas, ses succès — que dis-je > se promène lui-même — du théâtre où brille Babolin à celui où brillait François les bas-bleus.

Un déménagement n'est jamais une petite affaire. Mais celui de Topéra-comique de MM. Leterrier, Vanloo et Lecocq était autrement difficile à opérer que lorsqu'il s'agit d'un simple mobilier bourgeois.

C'est hier, à la première heure, qu'a commencé cette longue et délicate opération.

Au moment où le maçon matinal se rend au chan-

tier, trois énormes wagons de déménagement, solides et bien attelés, sont venus stationner devant le numéro 26 du boulevard des Italiens, où se trouve l'entrée de l'administration des Nouveautés.

Chacun de ces véhicules portait cette inscription rassurante : Je suis capitonné.

De son côté, la direction s'était préoccupée des premiers préparatifs. Tout ce qui pouvait se faire avant l'arrivée des voitures avait été fait. Décors, costumes, artistes, accessoires et chœurs se trouvaient déjà rangés sous la porte cochère. Rien de ce qui devait être transporté aux Folies n'avait été oublié sur la scène ou dans les loges des Nouveautés. Tous les clous avaient été soigneusement arrachés pour être replantés boulevard Saint-Martin et, comme ils sont fort nombreux dans le Jour et la Nuit, ce travail ne fut pas le moins long à terminer.

A peine arrivés , leurs roues bien entravées et l'avoine donnée à leurs chevaux, les déménageurs, au nombre de vingt, se mirent à l'œuvre.

On connaît l'adresse, la vigueur et l'habileté de ces hommes. Le chargement fut mené rondement. Tandis que les uns plaçaient les décors au fond des voitures, les autres emballaient soigneusement les objets plus délicats dans des paniers remplis de paille et de papier de soie. Chaque accessoire, chaque article de toilette était d'abord enveloppé, et c'était merveilleux de voir avec quel tact ces travailleurs avisés empilaient tout cela sans rien abîmer, tirant admirablement parti de la place et comblant les moindres vides afin d'éviter les chocs de la route.

Bientôt les paniers allèrent, les uns après les autres, compléter le poids réglementaire des wagons qui, tous les trois, se trouvèrent à peu près remplis.

Le gros de la tâche était accompli ; mais le plus

iiiportant, le plus difficile restait encore à faire.

D'abord les petites femmes du second acte. On les nit une à une dans du coton et dans un seul et même îanier. Une fois en voiture, il fallut les caler solidenent avec d'énormes choristes afin qu'il ne leur arriàt rien.

Puis les artistes, Montauhry, Tony Riom, Piccolo ;tlcs autres — sauf Noémic Vernon, depuis longtemps irrivée aux Folies — furent emballés à part. M. Bras- ;cur, fidèle à ses habitudes, n'eut besoin de personne !t préféra s'emballer lui-même.

Mais un emballage qui demanda des soins tout :)articuliers fut celui de Marguerite Ugalde. Un acciient est bientôt arrivé quand on déménage, et rien l'était plus précieux à protéger que l'incomparable slanola, le sourire, la gaieté, la fortune de la troupe. Aussi, avait-on fait fabriquer tout exprès, pour y Tiettre l'étoile des Nouveautés, une caisse en bois des les excessivement capitonnée à l'intérieur et portant ;ur chacun de ses côtés les indications suivantes :

Cette caisse, une fois fermée, sauf un petit grillage nénagé pour la respiration, fut portée et placée en 'oiture par les trois auteurs eux-mêmes (avec quelles )rccautions, je le laisse à deviner!) tandis que vlme Ugalde, anxieuse et redoutant les cahots pour >a chère fille, suivait en répétant:

-- Attention!... N'allez pas trop vite!... Prenez rarde de lui casser la voix!

Enfin, les déménageurs, après un déjeuner som maire, purent se mettre en marche.

Le chemin est direct des Nouveautés aux FoHes mais le service de la voie publique s'y livre actuelle ment à de tels travaux que la route fut dure et péril leuse. Dès le coin de la rue Drouot, l'un des wagon faillit être broyé entre deux omnibus monstres de BatignoUes et de la Madeleine. Heureusement, 1 cocher de déménagement eut la présence d'esprit d monter sur un refLige , malgré les vociférations de piétons qui s'y trouvaient. On en fut quitte pour un forte secousse.

Au carrefour Montmartre, il fallut accrocher deu ou trois fiacres pour se frayer un passage. Un instan on craignit que la bagarre eût causé quelques dégâts

Mais on en fut quitte pour la peur, car, à destina tion, il n'y eut qu'un Portugais un peu cassé ; il étai gai tout de même.

Aux Folies , l'aménagement se fit encore plus vit que le déménagement aux Nouveautés.

Les artistes surtout se trouvèrent de suite là comm( chez eux, et l'on a pu constater ce soir qu'ils espèren y rester longtemps.

Page 1