‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884 (volume 2)Chapitre 80 sur 99 · MAI 3 I · texte numérisé non relu

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tant a, dès son entrée en scène, produit une impression excellente. On sentait qu'il n'avait qu'un léger effort à faire pour gagner les sympathies de toute la salle. Aussi , l'effroyable peur qui l'agitait depuis ce matin s'est-elle calmée comme par enchantement, et il a chanté son premier air :

Fantaisie aux divins mensonges,

en étant maître absolu de sa voix et de son jeu.

Il ne m'appartient pas de faire l'éloge du chanteur qu'on a applaudi, acclamé, bissé, rappelé, mais il est certain qu'il ne nous a pas été donné, depuis longtemps, d'assister à un début aussi intéressant, salle iFavart.

M. Degenne appartient , pour la saison prochaine , à l'Opéra de Lyon. Mais, très certainement, M. Carvalho trouvera moyen de l'attacher à son théâtre où l'attend, je crois, l'avenir le plus brillant.

Après le premier acte, Duprez s'est fait conduire sur la scène, où il a vivement félicité le jeune ténor.

Il va sans dire pourtant que M. Degenne, très gentil et très modeste, n'a pas eu un instant l'idée de faire oublier ni de remplacer Talazac dans ce rôle de Gérald qui a valu un si grand succès au maître-chanteur.

Le jour où il a répété pour la première fois à rOpéra-Comique, M. Degenne l'a déclaré spontanément, devant tous ses camarades.

— Je suis, a-t-il dit, bien effrayé d'avoir à débuter dans un rôle créé par M. Talazac, et je n'essaierai même pas de lutter contre un souvenir aussi écrasant.

Mais Talazac est pris par Manon; il fallait absolument un Gérald pour Lakmé. M. Degenne avait

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chanté le rôle avec Van Zandt à Genève; Delibes, qui l'y avaitvu, l'avait trouvé excellent, et M. Carvalho a fait signe au jeune ténor qui a sauté, on le comprend, sur cette occasion de débuter à Paris dans un personnage aussi important.

Ce voyage de Delibes à Genève m'a valu deux anecdotes intéressantes.

Genève est une ville curieuse et pittoresque, mais la vie y manque peut-être un peu de gaieté.

L'hiver surtout, on cherche à s'amuser par tous les moyens possibles sansy parvenir toujours. Une attraction de quatrième ordre prend aisément là-bas les proportions d'un plaisir exceptionnel.

L'une des principales distractions mondaines du séjour de Delibes lui fut justement procurée par un ami du ténor Degenne, professeur très distingué de Genève, qui consacre les loisirs que lui laissent ses cours à des études très sérieuses de graphologie. Ce savant spéciaHste est même arrivé à une certaine force dans l'art quasi mystérieux de deviner le caractère de ses semblables à la seule inspection de leurs caractères... calligraphiques.

Le compositeur de Lakmé lui soumit d'abord sa propre écriture et se fit dire aussi, bien malgré lui, des choses agréables autant qu'exactes. Puis, voulant le soumettre à une épreuve plus difficile, et moins gênante pour sa modestie personnelle, il lui montra successivement deux lettres de ses collaborateurs, Gondinet et Gille.

Si peu déchiffrables que soientlespattes de mouches du spirituel auteur de Gavaut, Minard, le graphologue y lut clairement l'excessive bonté de Gondinet , ses instincts dévoués, son naturel serviable, sa passion

oour les animaux et sa prédilection pour la cam- Dagne.

En ce qui concerne notre collaborateur Philippe 3ille, l'examen fut tout aussi exact, àquelques nuances orès : « Esprit d'une subtilité rare, goûts artistiques :rcs développés, érudition facile, abondante et variée. Doué d'une nature gouailleuse et gaie; n'ayant que des amis et travaillant constamment à s'en faire d'autres. >

Enfin, on compliqua tout à fait l'épreuve en soumettant au graphologue amateur une lettre de Van Zandt, mais sans la signature de la diva.

L'écriture de Lakmé, écriture haute, décidée, presque virile, ne dérouta pourtant pas l'examinateur, qui déclara tout d'abord qu'elle avait été tracée par une adorable jeune fille.

« Ces lettres si bien formées, » traduisit-il, « indiquent un caractère toujours égal, un esprit aimable, conciliant, facile à persuader, et inaccessible aux caprices fâcheux que l'on déplore trop souvent chez les plus ravissantes personnes. . . »

Il est bien entendu que je reproduis toutes ces appréciations indirectes, sans discuter leur exactitude. Il m'est cependant impossible de ne point reconnaître qu'il n'y a rien à reprendre dans tout ce qui suit :

« Cette jeune fille (Mlle Van Zandt) doit être étrangère. Je la préjuge élégante, mince, jolie et aimant le monde. De plus, elle semble adorer les voyages. Je crois pouvoir affirmer qu'elle est au théâtre. En tout cas, elle y obtiendrait de grands succès , car sa voix doit être fort belle. On ne peut douter qu'elle soit excellente musicienne. Du reste, le sens artistique est développé en elle d'une façon très générale; elle doit faire de la sculpture, de la peinture et de la tapisserie. Elle a. en outre, beaucoup d'imagination et devrait

s'adonner, si ce n'est déjà fait, à la composition mu sicale. En somme , personnalité très remarquable nature heureusement douée , destinée à charmer ceu qui la connaîtront et à rencontrer ici-bas un bonheu presque constant. »

La seconde anecdote touchant Delibes relève di genre émouvant.

De Genève, le compositeur français s'en fut à Rome Mais on sait que tout chemin mène à la Ville Éternelle et notre voyageur, ayant quelque temps devant lu avant ses répétitions en Italie, prit le chemin des éco liers et fit la route en touriste, s'arrêtant ici et là, ai gré de sa fantaisie qui — comme on sait — n'est pas mince.

Chemin faisant, il arriva au Mont-Saint-Bernarc par un temps atroce, au milieu d'une rafale de neige. mais décidé à voir quand même ces fameux chiens qui sont de droit membres honoraires de toutes les sociétés de sauvetage connues, tant ils ont arraché de pauvres voyageurs perdus à une mort certaine.

Armé d'un fort bâton , il allait toucher au sommet, lorsqu'un cri qui n'avait rien d'humain domina la tempête. Au même instant, il vit rouler près de lui un corps qu'il distingua à peine, aveuglé qu'il était par la terrible bourrasque. Encore dix secondes et ce corps allait disparaître dans une crevasse énorme.

Energique et résolu, Delibes n'hésite pas. Il s'élance et, au péril de sa vie, arrache la malheureuse victime au gouffre béant.

Jugez alors de sa stupeur : il venait de sauver un chien du Mont- Saint-Bernard !

D'un seul coup, Léo Delibes payait plusieurs siècles d'un dévouement resté sans récompense et acquittait

fin la dette contractée par l'espèce humaine envers héros légendaires de la race canine.

La soirée a été très belle; chaude sous tous les raprts. Dans toutes les parties de son rôle et surtout ns sa fameuse légende du second acte, la délicieuse .n Zandta été l'objet d'ovations sans fin. Un mot qui a couru les couloirs après le succès du uveau ténor. Je le reproduis par devoir professionnel : — On ne peut plus dire maintenant : « Où il y a genne, il n'y a pas de plaisir. »

rOM.MEyTAIRES

12 mai.

En publiant son étude sur Tartufe, M. Coquelin lé n'a pas seulement voulu prouver une fois de plus 'il est presque aussi habile écrivain qu'excellent teur ; il a inventé, pour les critiques dramatiques e la pénurie de nouveautés théâtrales va mettre dans mbarras , un exercice inédit duquel ils pourront er des chroniques toujours intéressantes. Cette déuverte ingénieuse trouvera son emploi jusqu'au sein s familles , où elle tiendra lieu de distraction à la mpagne, aux bords de la mer, concurremment avec ; jeux de société, innocents ou non.

De même que, pour Tartufe, M. Coquelin démontre lir comme le jour que l'auteur n'a pas voulu simplesnt mettre en scène un hypocrite quelconque, cachant fourberie sous une feinte dévotion , mais que la

véritable intention de Molière a été d'incarner le cler tout entier dans un seul et même type ;

De même^ tout le monde, usant de ce procédé, p( rechercher dans chaque œuvre théâtrale des intt tions que le public n'y a pas vues et que parfois l'c teur n'y soupçonnerait pas lui-même.

Prenons deux pièces qui tiennent actuellement 1' fiche :

Le Maître de forges et le Trai?i déplaisir.

Je leur applique successivement le procédé Coque et je trouve quoi ?

Que, pour la pièce du Gymnase, si M. Georg Ohnet avait voulu se borner à faire une œuvre hc nête, sympathique, sentimentale, intéressante, il u'e rait pas tenu à faire de son héros conjugal un mai de forges.

Il pouvait tout aussi bien choisir un charpentier, marchand de porcelaines, un poêlier-fumiste, un la; tier-emballeur , un courtier en vins , un chef de ce tentieux, un raboteur de parquets, un commissionna en denrées coloniales , un fabricant de procédés queues de billard , un maçon , un nourrisseur , expert en alcools, un agent de location , un plum; sier, un éleveur de sangsues, un chimiste industr: un gérant d'hôtel meublé, un facteur de la halle a œufs, un entrepreneur de couvertures, un commissai priseur ou un coupeur de gants .

Seulement, sa pièce n'était plus vraie. 4]

Et s'il a pris un maître de forges, c'est qu'il sait*-' bien que les maîtres de forges, ne sont pas aimés t( de suite de leurs femmes.

Pour croire qu'un maître de forges puisse plaire premier abord à une maîtresse de forges , il faudi > n'avoir jamais connu les maîtres de forges. Ce S(

S hommes distingués, mais rudes d'écorce et de ractère.

Et puis, tout autre que le maître de forges chercheit à se faire mieux apprécier par une cour assidue, n maître de forges n'y met jamais du sien, car îl s'est rtitlé en vivant avec le dur métal que forgent ses )mbreux ouvriers. La fréquentation du fer lui a )pris à ne pas plier davantage qu'une barre, à rester ut d'une pièce. Celle de M. Ohnet renferme des ajalions d'où nul autre ne se tirerait. Trouvez-moi me quelqu'un qui soit capable de passer par tout la sans être maître de forges >

Par conséquent, ce n'est pas n'importe quel maître : forges que l'auteur nous montre au Gymnase, mais us les maîtres de forges en général, sous l'incarnam typique de Philippe Derblay.

C'est ce que ne manqueront d'aflirmer, dans deux nts ans, les futurs Coquelin qui consacreront leurs isirs de sociétaires à des études dramatico-littéraires .r les auteurs de leur avant-dernier siècle.

Le Train de plaisir me fournit un exemple en partie

)uble.

Si MM. Hcnncquin, Mortier et Saint- Albin ont ac-

imulé, dans leurs quatre actes du Palais-Royal , les

tuations comiques et les quiproquos fantaisistes, il

: faut pas croire qu'ils ont agi dans l'unique but

amuser le public avec les aventures hilarantes de

aubray, Milher, Raimond , Pellcrin , Alice Lavigne,

inelli et autres joyeux interprètes du Train de

aisir.

Non. Ces messieurs ont voulu, eux aussi, incarner

i scène deux types : celui du boucher, dans le rôle de

asscgrain , celui du commissaire de police , dans le

)lc de Bordighicri.

Autrement, au lieu de mettre Daubray boucher, auraient pu tout aussi bien l'établir limonadier, fr tier, aubergiste, brasseur, laitier, cKarcutier, marcha de pommes de terre frites, boulanger, fabricant de ce fitures, débitant de tripes à la mode de Caen, dépo taire d'eaux minérales ou tréfileur de macaroni.

De même, au lieu du fonctionnaire personnifié p Milher, ils pouvaient tout aussi bien adopter un m:' taire, un diplomate, un chef du pouvoir exécutif, vice-roi, un archiduc ou un président.

Mais, dans l'un et l'autre cas, leur œuvre perd toute portée sociale.

Si, d'une part, ils ont pris un boucher , c'est q seuls les bouchers font des calembours et jouent de clarinette le jour de leur mariage; c'est qu'un bouclaimerait mieux rester célibataire à perpétuité que de pas partir pour Monaco le soir de ses noces; c'est q le boucher enfin, habitué à fendre des bœufs, à ouv des veaux et à détailler des moutons, est généra' ment un gaillard solide, un peu violent par professi et préférant se faire coffrer plutôt que de se laiss mettre à la raison.

Si, d'autre part, ils ont choisi un commissaire police, c'est que les commissaires de police n'aime pas arrêter leur prochain, et qu'ils sont tous bi connus pour la sollicitude avec laquelle ils s'efforce d'adoucir la captivité des prisonniers et de leur proc rer au besoin des m.oyens d'évasion.

Donc, les Coquelin du xxi* siècle auront enco grandement raison d'affirmer, entre leurs repas, q les auteurs du Train de plaisir^ en écrivant les rôI de Cassegrain et de Bordighieri, ont voulu mettre ( scène, non pas un boucher, non pas un commissai de police quelconques, mais tous les bouchers et toi les commissaires de police.

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