‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884 (volume 2)Chapitre 79 sur 99 · LA TROUPE AMBULANTE · texte numérisé non relu

LA TROUPE AMBULANTE

M. Debruyère , directeur de la Gaité , a , en ce moment une troupe de drame sur les bras qui le met, je vous prie de le croire, dans un joli embarras. Quand on ne s'est jamais trouvé dans une situation pareille, on ne se figure pas à quel point c'est gênant de posséder une troupe de drame dont on ne sait que faire.

Heureusement , il est ingénieux , M. Debruyère, et voici ce qu'il a trouvé :

Il y a, en ce moment, à Paris , un tas de théâtres fermés ou ouverts à moitié seulement. M. Debruyère y promène ses pensionnaires.

Profitant de la déconfiture de l'Opéra-Populaire, il vient de leur faire jouer les Pirates de la Savane au Chàteau-d'Eau.

Quand, l'autre jour, les Variétés ont été forcées de changer leur spectacle , M. Bertrand a vu accourir M. Debruyère.

— Voulez-vous ma troupe de drame?

— Pourquoi faire?

— Pour jouer le Chapeau de paille d'Italie , par exemple.

M. Bertrand refusa. 11 allégua que, le jour où il reprendrait ce chef-d'œuvre, ce serait très probablement avec les meilleurs de ses artistes, Dupuis, Baron, Christian, Lassouche, Léonce, qui se trouveraient probablement mieux à leur aise que les pensionnaires dramatiques de la Gaité dans les personnages de cette farce légendaire.

M. Debruyère ne se tint pas pour battu.

Mme Sarah Bernhardt étant allée donner quelques

représentations à Bruxelles et la Porte-Saint-Martin ne sachant comment remplacer la Dame aux Camélias, le directeur providentiel est arrivé comme un sauveur et a apporté à MM. Derenbourg et Maurice Bernhardt sa troupe de la Gaîté, avec Henri III et sa cour. La première représentation de ce drame, à la Porte-Saint- Martin, a eu lieu avant-hier.

Mais Sarah reviendra, du moins on le suppose. Il est infiniment probable que nous pourrons l'applaudir dans o\Iacbeth a.va.ni la fin de la saison. Alors la troupe serait de nouveau sur le pavé? Non pas. Qu'on se rassure. M. Debruyère a des idées, beaucoup d'idées.

La Renaissance est fermée, il rouvrira la Renaissance.

Pour une reprise du Courrier de Lyon ?

Non pas.

M. Debruyère est en pourparlers avec Meilhac, Ilalévy et Lecocq pour nous donner le T^etit Duc avec sa troupe de drame.

La distribution est tout indiquée.

Le petit colonel du régiment de Parthenay, si gentiment créé par Jeanne Granier , sera joué par Dumaine, toujours si remarquable dans les rôles de cape et d'épée.

Vous me direz que Dumaine est un peu gros et un peu grand — mais la taille ne sera pas un obstacle. N'a-t-on pas fait reprendre la Petite Marquise par la charmante Marie Magnier ?

Mme Patry jouera la petite duchesse qui servit de début à la mignonne Milly Meyer ; Mme Moïna Clément est tout indiquée pour remplacer Desclauzas;. enfin Romain dans Montlandry, établi par VauthierJ et Clément Just dans Frimousse, où Berthelier étaitj si amusant, compléteront un ensemble destiné à exciten au plus haut point la curiosité du public parisien.

La mise en scène du Petit Duc sera un peu corsée pour la circonstance. Ainsi, au dernier acte, il 3^ aura une vraie bataille dans laquelle on se servira des canons de Carnot, restés sans emploi.

On arrivera ainsi à l'époque où les théâtres ont l'habitude de clôturer pour cause de canicule.

M. Debruyère continuera néanmoins à exploiter sa troupe.

Il s'est dit que Paris contient un tas de panoramas qui tous ne font pas des affaires bien brillantes. II compte s'entendre avec les principaux ; on découpera habilement les têtes les plus en vue et les artistes de la Gaité passeront la leur à travers les trous pratiqués dans la toile circulaire. Ainsi modifiés, les panoramas seront bien plus vivants, et l'on pourra, de temps en temps, changer l'expression des physionomies.

Enfin, M. Debruyère songe aussi à aller trouver les administrateurs du Musée Grévin , si habiles à varier leurs attractions.

11 voudrait faire figurer par sa troupe une série de tableaux dramatiques , dont l'effet sera certainement saisissant, et qui feront la joie des collégiens pendant les vacances.

REPRISE DE « LAKMÉ

10 mai.

Remis de la longue indisposition qui l'avait, depuis quelque temps, éloigné du théâtre, M. Léon Carvalho s'est offert, pour sa rentrée, un luxe qui n'est pas à la

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portée de tous les directeurs : celui de faire tout près du maximum tous les jours malgré la chaleur, la hausse du baromètre , du thermomètre et les prévisions de « beau fixe » communiquées par les différents Observatoires.

Pour cela, il lui aura suffi de réunir sur l'affiche les trois derniers grands succès de son théâtre.

Manon^ Carmen avec Galli-Marié, qui vient de faire une brillante rentrée dans l'Opéra de Bizel, et Lakmé, interprétée par les artistes de la création et un nouveau ténor: M. Degenne.

A vrai dire, ce n'est pas à une reprise de Lakmé que nous avons assisté ce soir. L'adorable partition de Léo Delibes est désormais classée dans le répertoire de rOpéra-Comique. La dernière recette de ce délicieux ouvrage a été de 9,600 francs et seul le départ de Marie Van Zandt en a interrompu les fructueuses représentations. Mais voilà qu'après trois mois de courses, de succès à l'étranger, la mignonne et charmante cantatrice est revenue à Paris ^ et aussitôt Lakmé reparaît, triomphante.

Si l'opéra de Gille, Gondinet et Delibes n'a pas été repris dès le retour de Van Zandt, c'est qu'on attendait le ténor nouveau , celui qui vient de prendre la lourde succession de Talazac dans le joli rôle de Gérald.

M. Degenne arrive de Genève où il a eu de très grands succès, notamment dans le rôle qui lui a servi de début ce soir.

Mais, pour venir de Genève, M. Degenne n'est pas Genevois. Il est Français, Parisien, je crois; il a appris le chant avec Roger et Duprez, la déclamation avec Delaunay. Jeune , possédant un physique agréable, mince, élégant, portant très bien l'uniforme d'officier anglais exigé par le rôle de Gérald, le débu-

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