LE CÉLÈBRE TÉNOR STAGNO
Après le succès qu'on a fait à Gayarré, il n'était pas :ommode de lancer un nouveau ténor italien.
Cependant M. Maurel a fait tout ce qu'il a pu pour :ela. Il a eu une idée qui a fortement contribué à attirer l'attention sur le célèbre ténor Stagno, extrêmement célèbre, paraît-il, en Espagne, en Italie, en \mériquc , mais hier encore totalement inconnu à Paris.
Le directeur des Italiens a fait placarder sur tous C3 murs une affiche de proportions colossales sur laquelle il annonçait pour ce soir le début du « célèbre •r STAGNO » — mais un STAGNO en lettres giganjues, un STAGNO si énorme qu'on l'apercevait 1 plusieurs lieues de Paris, avant le Panthéon et l'Arc de Triomphe.
L'autre soir, pour la reprise de Lakmé, M. Carvalho a imprimé le nom de M. Degcnne en caractères beaucoup plus modestes sur l'afliche de l'Opcra-Comique,
et cela n'a pas empêché le jeune débutant d'avoir un grand succès.
Mais, aux Italiens, on ne fait rien comme ailleurs.
On y a jugé que C'y" A O V[p\ ^"^^^^ ^^''^^^ à le célèbre ténor O 1 riVjlN w une vedette monstre, à une vedette comme on n'en a jamais vue. à une vedette comme on n'en verra jamais.
Et, grâce à cette vedette, Paris a su tout de suite qu'un ténor célèbre chantait ce soir Rigoletto au Théâtre-Lyrique international de la place du Châtelet et que ce ténor s'appelait :
STAGNO
Ce chanteur, nouveau pour Paris, est Sicilien.
Sa famille (les Andreoli Stagno) dirige une dee importantes maisons de banque et de commission de Palerme.
Dès sa plus tendre enfance , le futur célèbre ténoi était travaillé par deux passions égales :
La musique et les armes.
Il se dit:
— Je serai musicien, mais je commencerai par êtri soldat.
Son père, naturellement, opinait pour le commerce
Mais en 1860 — Stagno avait alors dix-huit ans — le jeune homme, malgré l'opposition de sa famille courut rejoindre Garibaldi. Au combat de Milarro, i fut blessé très grièvement. Cela refroidit son enthousiasme guerrier. Il rentra chez son père, jurant de ne plus se consacrer désormais qu'à son autre passion la musique.
Cela ne l'empêche pas d'ailleurs de cultiver l'escrime et le tir.
Le célèbre ^ rr-i 4 ^-> -v -r ^->v / ^ ' "" ^ ^^^^
ses passe-temps favoris consiste à abattre d'une balle de pistolet une pièce de monnaie qu'il a placée sur le bout de sa bottine.
Le nouveau pensionnaire de M. Maurel, qui ne donnera que très peu de représentations à Paris , est un homme des plus aimables, qui a su se créer parmi tous ceux qui ont chanté à ses côtés de très solides amitiés.
C'est surtout avec Mario que l'excellent chanteur a entretenu des relations amicales.
L'illustre ténor a non seulement donné à son jeune ami des conseils excellents, mais il lui a légué un certain nombre d'objets qu'il conserve comme des reliques cl comme des fétiches.
C'est ainsi que ce soir, au dernier acte de Rigoletto^ le célèbre ténor
STAGNO
portait une toque , une cuirasse et des bottes ayant appartenu à Mario, ce qui faisait dire à l'un de ses amis :
— Il est entré dans les bottes de Mario !
C'est toujours cela.
Car, il faut bien le dire , les ovations que l'on espérait en faveur du débutant ont complètement fait défaut pendant cette soirée quelque peu houleuse.
Une annonce tardive survenant, après un second entracte interminable, pour informer les spectateurs que M. Maurel , blessé à la main , se voyait dans la
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nécessité de supprimer le troisième acte, a fait prendre une attitude fort malveillante à certaine partie élevée — et mal élevée — du public des Italiens.
Il en est résulté, au dernier acte, des manifestations qui ont troublé les artistes et particulièrement gêné le célèbre ténor stagno.
14 mai.
Mme Anna Judic désirait ne reparaître aux Variétés qu'à la saison prochaine. De son côté, M. Bertrand s'était bien promis de lui accorder la liberté qu'elle lui avait demandée. C'est même dans cet espoir qu'il avait repris la Vie Parisienne un peu hâtivement, sans une interprétation complète, et l'on sait par quelle chaleur.
Forcé de changer d'affiche, le directeur des Variétés chercha vainement à remonter un spectacle quelconque, sans recourir à l'étoile de son théâtre. Impossible d'y parvenir, tous les décors dont il avait besoin pour cela ayant été récemment brûlés dans un grand incendie. D'autre part, Mme Chaumont, obli-
gée de partir avec plusieurs artistes , ne pouvait lui accorder une seule représentation. Il fallait alors se résigner à faire la clôture annuelle le 10 mai, chose absolument inadmissible.
M. Bertrand préféra naturellement reprendre Lili : il se vit donc contraint de prier Mme Judic de revenir et réclama d'elle l'exécution de son engagement, l.a
diva ne pouvait refuser le service qu'on attendait de son dévouement amical, malprré.Ies tristes circonstances qui la portaient à rester plus longtemps éloiijnée de la scène.
Et voilà comment, après un jour de relâche, la pièce de MM. Ilennequin et Millaud a pu reparaîy^e, dès ce soir, sur l'ariiche des Variétés.
Très émue en reparaissant devant le public qu'elle avait quitté si douloureusement il y a quelques jours, Mme Judic a été, dès son entrée, accueillie par des témoignages de sympathie qui ont dû lui être bien doux. Ily a eu dans cette manifestation touchante et spontanée un tact, une délicatesse, une cordialité qui font autant d'honneur à la grande artiste, à la femme cruellement éprouvée qui en était l'objet, qu'à ses amis et admirateurs de la salle.
Il nous a semblé, du reste, ce soir, que tout le monde, aux Variétés , avait à cœur de rappeler à Lili qu'il lui reste du moins un public pour l'aimer et l'applaudir, car la première manifestation a été suivie d'ovations répétées et, comme à la création, il n'est pas un couplet, pas une chanson que l'on n'ait fait redire deux et trois fois de suite à l'incomparable diseuse. Après le baisser du rideau, Mme Judic, rappelée avec tous les artiste^., a été ensuite redemandée deux fois de suite par tout le public, qui, debout et unanimement, a accueilli l'artiste par des applaudissements répétés.
.Mme Judic a été profondément émue de ces marques de sympathie.
-Auprès de Judic, on a chaleureusement fêté la triple incarnation d'.\ntonin Plinchard, et M. Dupuis a triomphé aussi brillamment que son héros lui-même sur les
champs de bataille d'Algérie, de Crimée et d'Italie. Lassouche et Léonce ont repris leurs rôles avec un entrain, un talent qui défient la chaleur ; Léonce, en outre, a chanté de son mieux pour ramener la pluie rêvée par son ami Chavanne.
M. Cooper a bien voulu se charger du petit rôle de l'amoureux du troisième acte, et le public lui a prouvé qu'il était toujours sensible à ce genre d'abnégation artistique.
Quant à Baron , l'inamovible assuré sur la vie qui, dei84i à 1882, rajeunit si plaisamment d'acte en acte, il ne peut être comparé qu'à la pièce elle-même.
Car décidément Lili ne vieillit pas plus que l'amusant vicomte de Sainte-Hypothèse.
LA DUCHESSE 3IARTIN
16 mai.
Mieux partagé que les marchands de bois et les fourreurs qui se plaignent à l'envi de l'hiver 83-84, M. Henri Meilhac aura eu, cette année, une magnifique saison théâtrale. On le considère actuellement comme l'auteur heureux par excellence, et le fait est qu'il l'est autant que le mérite son grand talent, ce qui n'est pas peu dire. Son nom paraissait simultanément sur trois, quatre et jusqu'à ciaq affiches importantes; il a été béni par les plus notables caissiers auxquels ,il ne laissait même plus letempsde se frotter les mains; les courriéristes ont publié les chiffres fantastiques de
ses droits d'auteur, et Sarcey a posé sa candidature éventuelle à l'Acadcmie française.
Eh bien! au milieu de ses succès, Meilhac n'était pas encore tout à fait au septième ciel. Une préoccupation constante l'obsédait.
— Je ne serai vraiment content, disait-il, que lorsqu'on aura joué ma pièce du Théâtre-Français.
Car cet acte, qu'on vient de représenter ce soir, a tenu une large place dans son existence depuis pas mal de mois. La Duchesse C\îartin dure à peine une heure, et pourtant Meilhac y a travaillé autant qu'à une grande pièce. Vingt fois il abandonna sa comédie, dans un moment de découragement, pour la reprendre ensuite avec une nouvelle ardeur, poussé d'ailleurs par M. Perrinqui, lui, avait une foi absolue. En plein mois dedécembre, pour bien s'isoler dans cette tâche de prédilection, il partait tout à couppour Saint-Germain, là-bas, là-bas, au pavillon Henri IV.- C'était l'exil en Sibérie, l'hivernage loin de la vraie patrie, mais c'était aussi la tranquillité pour ciseler, sans être distrait ou dérangé, l'une des scènes de la Duchesse Martin.
Cet acte n'a pas d'autre histoire.
Je n'y vois à décrire que le décor, qui est vraiment joli et artistique.
Figurez-vous la grande salle d'un domaine dont les murs gris et tristes ont conservé leur aspect féodal qu'un viveur parisien a corrigé de son mieux en les tapissant, en les couvrant de tableaux, en mettant un peu partout des bibelots anciens , des grès garnis de fleurs, des cuivres repoussés, de vieux bahuts et de ces horloges qu'on paie des prix fous, parce qu'elles ont bien marché du temps de Louis XV.
Ce qui complète encore ce décor original, c'est la saillie de la tourelle dans laquelle s'ouvre une petite
^p i.r.s .'^oiri;es PARisiE.\::ns
porte cintrée; c'est aussi la fenêtre basse à petits carreaux donnant sur un bois touffu; c'est î^urtout la porte d'entrée précédée d'une véranda rustique, toute rayonnante de soleil et de fleurs.
Le viveur parisien qui est venu peupler cette solitude se présente sous les traits un peu austères de M. Worms. L'excellent comédien, qui n'a jamais joué les viveurs, pas même les viveurs ruinés, éprouvait, ce soir, une très forte émotion.
Pas plus forte pourtant que celle de M. Meilhac, dont les tracs sont légendaires.
Bien que la répétition générale d'hier ait été excellente, Meilhac est arrivé au théâtre préoccupé , nerveux, inquiet. Puis, il a — selon son habitude — disparu pendant qu'on jouait, et ce n'est qu'après de longues recherches qu'on est parvenu à le dénicher dans un des coins les plus reculés de la scène pour lui annoncer que tout marchait à merveille.
Détail amusant.
11 y a dans la pièce de Meilhac une chienne invisible qui, d'après le dialogue, s'appelait d'abord Nana.
Nana... c'était naturaliste à l'excès et peu digne de la Comédie-Française. Aussi Meilhac fut-il, au dernier moment, invité à changer décidément ce nom à la Zola.
Rien de plus embarrassant que le choix des noms au théâtre, et l'auteur, ne sachant auquel vouer sa bête de la cantonade, consultait depuis deux jours tousses amis.
Dès que l'un d'eux arrivait chez lui, c'était sa première question :
— Avez-vous (ou as-tu) un nom de chienne à me donner?
Tant ce chien de nom le préoccupait!
On lui en a du reste fourni plus d'un, et il devait choisir dans le nombre sans rien laisser deviner à l'avance.
Aussi tous ses amis, émus, s'abordaient-ils ce soir, avant la pièce, en se demandant avec anxiété :
— Quel est celui d'entre nous qui aura collaboré f
MA VFANE !
17 mai.
Je n'apprendrai rien à personne en disant que chez les artistes et les hommes de lettres la bosse de l'amour-propre atteint généralement des développements excessifs. Si l'on en doutait, ce qui n'est guère probable, il suffirait de jeter les yeux sur le « document humain » que les lignes suivantes ont la prétention de renfermer.
Il y a environ dix jours, je rencontrai, dans une maison amie, l'excellent et sympathique auteur de la comédie la plus en vogue du moment. La pluie tombait îi torrents, il faisait un vent glacial et, du salon bien chauffé où nous étions, nous voyions passer des gens qui grelottaient sous leurs fourrures.
— Eh bien! dis-je à l'auteur, voilà un joli supplément d'hiver pour les théâtres !
— Je vous crois.
— Malheureusement, cela ne va pas durer. La chaleur va éclater tout à coup, et alors adieu les recettes grasse^ !
3 M ^'^-S SOIRKES PARISIENNES
— Allons donc !...
— Cela ne vous paraît pas probable >
— Cela ne me paraît pas possible. Vous ne connaissez pas ma veine. Tant qu'on jouera ma pièce, il fera froid.
Et il me développa son idée avec beaucoup de verve et une grande sincérité, me prouvant, clair comme le jour, qu'il exerçait sur la température une influence tout à fait décisive.
Je fus convaincu.
Le même soir , je me trouvai avec le directeur du théâtre où l'on joue la pièce de l'auteur en question.
— Eh bien ! vous êtes content? lui-dis-je !
— Enchanté, ravi, et quel temps !
— ■ Le fait est qu'on gèle.
— C'est ma veine, mon cher.
— Comment cela?
— Toutes les fois que j'ai eu un succès sur l'affiche, en été, il n'y a pas eu d'été !
— Pas possible?
— Puisque je vous le dis.
Et il me cita des exemples. Je dois avouer que tous me paraissaient concluants.
— Après tout, me disais-je, ils ont probablement raison tous deux, l'auteur et le directeur. Comme ils sont associés, cela leur fait une veine double; le froid va s'accentuer encore.
Et je commençai à ruminer des projets de voyage à Cannes.
Le lendemain, en revenant de la libraii'ie Dentu, je traversai le jardin du Palais-Royal. J'y croisai l'un des auteurs d'un vaudeville fort applaudi et fort couru, qui a fait son apparition sur l'affiche en même temps
que les premières fleurs s'épanouissaient aux marronniers.
Il était rayonnant.
— Deux degrés de moins qu'hier ! me cria-t-il de très loin.
— Quel bonheur !
— C'est ma veine!
— Ah!
— Je vous assure. On ne m'a pas souvent joué en celte sai'son-ci, mais quand cela m'est arrivé par hasard...
— Eh bien)
— Des trombes d'eau, de la neige, des cataclysmes !
— C'est extraordinaire....
— Cela peut se contrôler... Vous rappelez-vous le printemps de 1881 ? Horrible, n'est-ce pas? C'est qu'on me jouait Fifine. Et l'été de 1878?... Quatre-vingts jours de pluie ! On donnait ma Fille du pharmacien .. . Ma veine, mon cher, ma veine!...
Quelques heures après, le hasard me mit nez à nez avec le collaborateur de l'auteur de Fifine.
— Cela marche, hein ?
— Merveilleusement. D'ailleurs , le temps nous est bien favorable.
— Oui, c'est la veine de votre complice. Mon interlocuteur me parut vexé.
— Je ne sais si c'est la sienne, mais, à coup sûr, j'en suis encore à me demander ce que c'est que le beau temps quand j'ai une pièce en cours de représentations!
Mais dimanche le soleil était radieux. Tout Paris, aflblé de verdure, de grand air et de divertissements
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champêtres, était dehors, fuyant les salles de spectacle .
Je vis plusieurs de mes auteurs et mon directeur aux courses.
— Eh bien? fis-je en les apercevant. Et cette veine ?
— Parbleu ! s ecrièrent-ils en chœur, on vient de reprendre une vieillerie de Chose, qui est en pleine guigne...
— Dans le théâtre de Machin, le plus grand déveinard de la terre ! ajouta le directeur.
Et tous conclurent ainsi :
— Impossible de lutter !