LE PRÉSOMPTIF
6 juin.
MM. Abadie et Marthy font partie de cette catégorie d'impresarii dont je vous parlais l'autre jour à propos des directions d'été. Ils viennent rouvrir le théâtre de la Renaissance , resté fermé pendant une partie de l'hiver, à une époque de l'année où ce théâ-
ivait coutume de faire sa clôture. J'espère qu'ils
-c repentiront pas trop de cette audacieuse expé-
icnce.
Leur excuse, c'est qu'ils avaient sous la main une
•ièce toute montée, éprouvée, dont ils connaissaient
[ualités et les défauts , puisqu'elle a été jouée , à
celles, au mois de janvier dernier.
I Le 7^ résompti/qu on a eu l'honneur de représenter
'^'•:int nous est, pour les paroles, de MM. Alfred Ilen-
-lin et Albin Valabrègue; pour la musique, de
Louis Gregh. J'ajouterai que M. Gregh est Tédi-
de la rue de la Chaussée-d'Antin. Je suppose
' doit publier sa musique avec une certaine satis-
on et qu'il ne doit pas se montrer trop regardant
c chapitre des primes.
uant à M. Ilennequin, il peut se vanter de finir animent la saison. Il est de toutes les fêtes. Il a eu prise de Lïlï aux Variétés , il a celle de ^ébé au .addeville, le Train de plaisir au Palais-Royal, et le oilà avec le Présomptif à la Renaissance, et les Trois Devins qu'on annonce pour lundi à l'Arhbigu. Pourvu qu'il y ait un peu de pluie jusqu'à la fin du mois , cela îromet un gentil total de droits d'auteur.
Il va sans dire que les directeurs intérimaires du
Doulevard Saint-Martin ne se sont pas ruinés en frais
nise en scène pour monter la nouvelle opérette.
> avons retrouvé les bons vieux décors et les cos-
-s du magasin, rafistolés tant bien que mal. L'ac-
du Présomptif, qui se passe en Cocassie , à une
iue où l'ordre du mérite agricole était représenté
un petit cochon suspendu au bout d'un ruban , a
lis un vaste déballage de pourpoints Louis Xlll
le justaucorps moyen âge, d'armures maures-
et de coilTures tziganes , le tout sullisamment
pour produire encore une certaine illusion.
Le principal personnage du T^résomptif, le roi Bar botin, est joué par M. Deschamps, ancien pensionnaire du Palais-Royal et des Variétés , qui a créé le rôle à Bruxelles.
On m'assure que là -bas, aux Galeries Saint-Hubert l'artiste s'était fait, pour représenter ce bon Barbotin la tête de M. Jules Grévy, ce qui, si le fait est vrai, m( paraîtrait d'un goût contestable. Ici, il ne rappelle k Président de la République française que par certains traits de caractère tout à fait aimables.
Les auteurs avaient tenu à accuser cette ressemblance.
— Si Votre Majesté veut me prêter une oreille attentive, disait quelqu'un au Roi.
Et le Roi répondait :
— Je ne prête jamais, Monsieur.
C'était trop direct. Il était impossible de ne pas reconnaître M. Jules Grévy dans ce chef d'Etat atteint de ladrerie aiguë ; la censure a prié MM. Hennequin et Valabrègue de renoncer à leur réplique. Ce qu'ils ont fait.
Pendant qu'elle y était , la même censure a aussi diminué la chanson du roi Barbotin du couplet ciue voici :
J'ai tous les ans trois petits millions,
Trois cent mille francs pour frais de voyage,
Plus cent écus pour mes réceptions
Et pour quelques dons à mon entourage;
J'encourage
L'entourage.
Je n'ai qu'un pouvoir, et des plus bénins, Vous le devinez : c'est le droit de grâce. Je suis simplement roi des assassins.
Gens vilains
Et malsains.
C'est là mon seul droit, je l'exerce avec grâce!
A la place des auteurs, je me consolerais facilement aç cette amputation, ces sortes de plaisanteries faisant généialement peu d'effet au théâtre.
M. Deschamps est entoure de partenaires des deux sexes moins connus du public parisien et pour lesquels une présentation rapide est absolument néces- >aire.
D'abord une jeune fille désijj-née sur l'affiche sous le pseudonyme composé de Blanche Marie. Quelques amis de la maison affirment qu'elle porte un nom connu. Ce propos, habilement l'épandu dans les couloirs, est en tout cas une réclame excellente. Avant la première, on avait cherché à faire un peu de bruit autour d'elle, plus de bruit que la jeune artiste n"a pu en faire elle-même ce soir, étranglée qu'elle était par une peur qui ne l'a point quittée pendant les trois actes du Présomptif.
On la jugera sans doute mieux lorsqu'elle sera plu ^, rassurée; mais on a pu constater en attendant qu'elle est gentille, très gentille et de fort élégante tournure.
Rien de meilleur à la Renaissance qu'une Desclauzas. A défaut de la vraie, de la seule, les directeurs provisoires ont engagé Mme Bernardi, une ancienne cantatrice qui a tenu l'emploi de contralto à Paris , d'abord au Lyrique de l'Athénée, sous le nom de Bernard, puis aux Italiens, où, devenue Mme Bernardi, elle donna la réplique à Mme Emilie Ambre, dansune reprise d'Aïda.
Pourquoi, ayant déjà décliné Bernard en Bernardi, ne s'appcllerait-elle pas Bcrnardo pour l'opérette >
Il y a aussi Mlle Emmy Varêle , qui a dû chanter longtemps les dugazons sur un grand nombre de scènes départementales.. Elle possède une de ces voix solides, assurées contre tous les accidents et pouvant résister même aux atteintes de l'âge. On lui a bissé
37^ LES SOIRÉES PARISIENNtS
ses derniers couplets du second acte. Mais après cet accueil aimable, le public a eu la cruauté de souligner deux répliques dont les auteurs n'avaient pas prévu l'effet.
— Ah! s'écrie Mlle Varèle, je mourrai donc à la fleur de l'âge.
Et on lui répond :
— A la fleur de l'âge! Toi ! Un Gros-Caillou ! Mais les Gros-Caillou vivaient au temps les plus reculés ! Les Gros-Caillou remontaient aux croisades!
L'exagération même de la plaisanterie doit la rendre inoff"ensive aux yeux de Mlle Varèle.
Un artiste heureux, c'est M. Seguier qui , jusqu'à présent . avait rêvé la carrière lyrique en jouant des utilités à l'Ambigu. On le faisait tuer en duel au premier acte delà Jeunesse du roi Henri ^ mais jamais M. Simon n'eut l'occasion d'utiliser sa befle voix de baryton. Enfin le voilà reconnu comme chanteur. Il a pu ce soir nous barytonner tout à son aise la partition de M. Gregh.
Parmi tous les débutants , personne n'a voulu reconnaître M.Colleuille, qui s'est fait une spécialité des rôles presque muets et dont l'astrologue sourd et gâteux du Voyage dans la Lune fut la principale création.'Les auteurs du Présomptif l'ont fait parler : ce n'était plus Colleuille. Que dis-je? Ils le font même chanter.
Est-ce dans l'espoir d'assurer la pluie pour toutes les représentations du Présomptif?
CORRESPOyDANCE
9 juin.
Je reçois la lettre suivante que j'insère sans y changer un aot :
«> Monsieur le Rédacteur,
» \'oulez-vous me permettre de vous prendre pour onfident de la petite déconvenue que j'ai éprouvée lier soir? — Ce n'est pas au critique que je m'adresse: à où il n'y a rien, le diable perd ses droits ; mais au ^fonsieur de VOrchestre , c'est-à-dire au confrère de Dus ceux qui prennent place dans une salle de specacle.
)) Xe sachant, hier, comment occuper ma soirée par m temps aussi pluvieux, et après avoir consulté le Programme des théâtres qui devient plus court, hélas! le jour en jour, je me suis décidé à tenter une excursion du côté de l'ex-place du Château-d'Eau... au Théâtre-Déjazet !
>» \'ous me direz peut-être qu'on ne va pas au hcàtre Déjazet > — C'est possible, mais j'avais pour •xcuse la pluie et la pénurie des spectacles.
> Donc , je prends un fiacre , à la grande indignaion du cocher (j'habite le quartier de l'Europe), et, :ahin caha, j'arrive à huit heures et demie place de la République !
» On commençait à allumer le gaz qui me permit Je distinguer une foule... de trente à quarante personnes faisant la queue. De huit heures et demie à icuf heures, j'attends patiemment l'ouverture des...
non, pardon, du bureau. Enfin, les portes s'ouvren je me précipite et prends un fauteuil moyennant 2 ( 3 francs, je ne me souviens pas au juste. Il faut croi que le fait avait quelque chose d'insolite , car le co; trôleur m'accompagna lui-même jusqu'à la place qu'c me destinait; je m'assis, très flatte de cette marqi d'attention que j'attribuais à une sympathie aussi re pectueuse qu'instantanée.
» Une chose m'avait bien un peu étonné : avant ( me quitter , le contrôleur m'avait remis un petit bo de papier sur lequel était inscrite la somme par m versée : « Gardez-le soigneusement », m'avait-il di puis il avait disparu.
» A force de réfléchir à cet incident, je finis par n persuader que l'administration du théâtre, ayai affaire à des bourgeois économes et rangés, voula préparer l'apurement de leurs livres de dépenses; pui trois violons ayant entamé une brillante ouverture, j finis par oublier l'incident.
» La toile se lève : après un dialogue insigniliai entre deux personnages de la pièce, je vois apparaît! un troisième personnage qu'on me dit être le directei du théâtre ; il se mêle à la conversation des persor nages en scène et l'acte s'achève tant bien que mal.
» Mais à peine est-il terminé que la toile se lève d nouveau , et que le monsieur qu'on m'a dit être 1 directeur, s'avançant près de la rampe, prononc textuellement ces quelques mots : « Mesdames et Mes » sieurs, j'ai l'honneur de vous faire savoir que voit )) nètes pas suffisants pour payer les frais de la salle )) Je ne vous en remercie pas moins. »
» Croyant à une intermède comique, le publi applaudit en riant, mais les physionomies changen lorsque le gaz commence à s'éteindre et que le malheureuses ouvreuses, pénétrant dans la salle
inoncent aux spectateurs qu'il faut réellement quitter
place.
» Les employés sont dans la consternation ; ils içoivent tête basse les apostrophes du public peu ombreux mais indigné. C'est alors que je comprends utilité du petit papier que j'avais heureusement conirvé.
» Je rentre dans mes fonds et, tout en sortant, un eu ahuri, j'interroge les gardiens de la paix de planm. afin de m'assurer que je ne me suis pas trompé, ar un moment j'avais cru me trouver barrière du "rûne, à la foire au pain d'épices.
» Après avoir hélé une demi-douzaine de cochers, ; finis par en trouver un qui , moyennant un bon ourboire, consent à me reconduire chez moi où j'arive une heure après,
Honteux et conlus, Jurant, mais un peu tard, qu'on ne m'y prendrait plus.
Veuillez excuser ce long bavardage. En l'insérant,
ous éviterez à plus d'un infortuné pareille mésaven-
ure, et vous aurez bien mérité des mortels assez
mprudents pour se figurer qu'au Théàtre-Déjazet:
Tout est au plaisir ! »
Veuillez agréer, Monsieur, etc.
s Uh vus LLCILURS LKS PLUS ASSIDUS. »