UNE PIÈCE NOUVELLE
M. Emile Rochard vient de prendre la direction dt l'Ambigu. Ce jeune directeur s'étant surtout fait connaître par la mise en scène somptueuse et habile dt plusieurs grandes féeries , on a pu croire un instani qu'il allait changer le genre de son nouveau théâtre, renoncer au drame et verser dans la pièce à spectacle. Les quelques critiques qui, au nom de l'Art, se sont faits les gardiens vigilants du vieux mélo, quitte à se livrer à un éreintement en règle toutes les fois qu'on leur en sert un nouveau, les vieux bonzes de la « croix de ma mère » s'apprêtaient déjà à lancer leurs foudres de salon sur le jeune Emile, lorsqu'on a appris par les journaux que rien ne serait changé à l'Ambigu. M. Rochard ne songeait pas une minute à remplacer le drame par l'opérette.
Il cherchait même un drame pour ouvrir.
Et, n'en trouvant pas d'inédit, il se décida pour Un Drame an, fond de la mer, pièce de M. Ferdinand Dugué, jouée, non sans succès, aux Nations de M. Castellano.
Une reprise !
Il est évident que M. Rochard avaii rêvé un début plus éclatant.
Aussi expédia-t-il aux Echos des théâtres de divers journaux une note annonçant que la pièce de M. Dugué, jouée deux cents fois aux Nations, serait modifiée si profondément que personne ne la reconnaîtrait. Ce n'était plus une reprise", c'était une pièce nouvelle. Pour prouver ce qu'il avançait, M. Rochard devait
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mcme prier M. Duguc de lire son œuvre à ses nouveaux interprètes.
La lecture a eu lieu en effet.
Et elle a été précédée d'une série de scènes qui méritent d'être racontées.
A force de vouloir faire croire aux autres qu'il allait jouer une pièce nouvelle, M. Rochard a fini par se persuader lui-même que le Drame au fond de la mer lui était absolument inconnu.
Le jour où AL Dugué est venu pour lui causer de la reprise de sa pièce, ill'a reçu en s'écriant:
— Eh î bonjour, mon cherDugué, j'espère que vous venez m'apporter un drame >
— Mais vous savez bien...
— Non, je ne sais rien. De quoi s'agit-il ?
— De mon Drame...
— A la bonne heure , pour l'Ambigu . Bravo ! Asseyez-vous donc et racontez-moi votre affaire...
— C'est... vous savez bien... \t Drame an fond de l.i mer.,.
— Parfait... bon titre... On voit tout de suite que ce n'est pas une opérette...
Et puis c'est original. Jusqu'à présent, les drames se passaient invariablement dans des décors connus d'avance: salons, mansardes, prisons ^ parcs, forêts, cavernes, tavernes, carrefours , bals publics , tripots ; rien d'imprévu ; tandis que chez vous... le fond de la mer..., ce n'est pas banal. J'ai envie de faire construire un aquarium monstre qui prendra toute la scène... on y mettra de la vraie eau de mer... le public pourra g-oûter pendant les entr'actes... J'y ferai nager de vrais poissons qu'on mangera le jour de la centième... Qu'en dites-vous >
— Ce sera bien difficile.
— Pourquoi?-
— En admettant que vous trouviez des artistes capables de se promener au fond de cet aquarium pendant toute une soirée, ^'épaisseur du verre empêchera le public d'entendre mon dialogue. D'ailleurs, vous savez bien que mon drame se passe dans des salons...
— Hein? Des salons ! mais non, je ne sais pas... Et le fond de la mer? Est-ce qu'on ne le voit pas r
— Mais si... Vous avez donc oublié... les scaphandres ?
— Vous avez des scaphandres ? Que ne le disiezvous tout de suite! Cela me décide! On n"a jamais ^u de scaphandres au théâtre.
— Pardon...
— Jamais, vous entendez, jamais! Votre pièce est reçue... lisez-la moi.
— Vous voulez?...
— Simple formalité, les scaphandres me suffisent. Et M. Rochard écouta la lecture du Drame au fond
de la mer, tour à tour ému, versant d'abondantes larmes , égayé , riant aux éclats , intrigué , étonné , impatient de connaître le dénouement.
Quand M. Dugué eut fini, Rochard le serra sur son cœur.
— Faites copier les rôles bien vite, lui dit-il, aprèsdemain nous lisons aux artistes.
— Est-ce bien utile ?
— Comment, si c'est utile? A-t-on jamais donné une pièce nouvelle sans la lire aux artistes ?
Et M. Dugué la lut. Les nouveaux pensionnaires de l'Ambigu, qui, tous, la connaissaient, quelques-uns pour l'avoir jouée pendant plusieurs mois, l'écoutaient d'une oreille distraite. Les effets ne se produisaient pas.
— Vous voyez, dit M. Dugué à Rochard, que ce n'était vraiment pas la peine.
Va Rochard répondit :
— Xe soyez pas nerveux. Mauvaise lecture, bonne première.
Kt quand ce fut fini , le directeur fit cette suprême . ..ommandation aux interprètes:
— Surtout, Messieurs, pas d'indiscrétions au dehors. 11 ne faut pas qu'on sache que nous aurons des scaphandres!...