CORRESPONDANCE
9 juin.
Je reçois la lettre suivante que j'insère sans y changer un mot :
7 juin.
« Monsieur le Rédacteur,
» Voulez-vous me permettre de vous prendre pour confident de la petite déconvenue que j'ai éprouvée hier soir? — Ce n'est pas au critique que je m'adresse : là où il n'y' a rien , le diable perd ses droits ; mais au Monsieur de VOrchestre , c'est-à-dire au confrère de tous ceux qui prennent place dans une salle de spectacle.
» Ne sachant, hier, comment occuper ma soirée par un temps aussi pluvieux , et après avoir consulté le programme des théâtres qui devient plus court, hélas ! de jour en jour, je me suis décidé à tenter une excursion du côté de l'ex-place du Château-d'Eau.... au Théâtre-Déjazet !
» Vous me direz peut-être qu'on ne va pas au théâtre Déjazet > — C'est possible, mais j'avais pour excuse la pluie et la pénurie des spectacles.
» Donc , je prends un fiacre , à la grande indignation du cocher (j'habite le quartier de l'Europe), et, cahin caha, j'arrive à huit heures et demie place delà République !
» Oit commençait à allumer le gaz qui me permit de distinguer une foule... de trente à quarante personnes faisant la queue. De huit heures et demie à neuf heures, j'attends patiemment l'ouverture des...
^<So LES SOIRÉES PARISIENNES
non, pardon, du bureau. Enfin, les portes s'ouvrent; je me précipite et prends un fauteuil moyennant 2 ou 3 francs, je ne me souviens pas au juste. Il faut croire que le fait avait quelque chose d'insolite , car le contrôleur m'accompagna lui-même jusqu'à la place qu'on me destinait; je m'assis, très flatté de cette marque d'attention que j'attribuais à une sympathie aussi respectueuse qu'instantanée.
» Une chose m'avait bien un peu étonné : avant de me quitter , le contrôleur m'avait remis un petit bout de papier sur lequel était inscrite la somme par moi versée : « Gardez-le soigneusement », m'avait-il dit, puis il avait disparu.
» A force de réfléchir à cet incident, je finis par me persuader que l'administration du théâtre, ayant aff'aire à des bourgeois économes et rangés, voulait préparer l'apurement de leurs livres de dépenses ; puis7 trois violons ayant entamé une brillante ouverture, je finis par oublier l'incident.
» La toile se lève : après un dialogue insignifiant entre deux personnages de la pièce, je vois apparaître un troisième personnage qu'on me dit être le directeur du théâtre ; il se mêle à la conversation des personnages en scène et l'acte s'achève tant bien que mal.
» Mais à peine est-il terminé que la toile se lève de nouveau , et que li» monsieur qu'on m'a dit être le directeur, s'avançant près de la rampe, prononce textuellement ces quelques mots : « Mesdames et Mes- » sieurs, j'ai l'honneur de vous faire savoir que vous » nêtes pas suffisants four payer les frais de la salle. » Je ne vous en remercie pas moins. »
» Croyant à une intermède comique, le public applaudit en riant, mais les physionomies changent lorsque le gaz commence à s'éteindre et que les malheureuses ouvreuses, pénétrant dans la salle,
annoncent aux spectateurs qu'il faut réellement quitter la place.
» Les employés sont dans la consternation ; ils reçoivent tête basse les apostrophes du public peu nombreux mais indigné. C'est alors que je comprends l'utilité du petit papier que j'avais heureusement conservé.
)) Je rentre dans mes fonds et , tout en sortant, un peu ahuri, j'interroge les gardiens de la paix de planton, afin de m'assurer que je ije me suis pas trompé, car un moment j'avais cru me trouver barrière du Trône, à la foire au pain d'épices.
» Après avoir hélé une demi-douzaine de cochers, je finis par en trouver un qui , moyennant un bon pourboire, consent à me reconduire chez moi où j'arrive une heure après.
Honteux et confus, Jurant, mais un peu tard, qu'on ne m'y prendrait plus. .
)) Veuillez excuser ce long bavardage. En l'insérant, vous éviterez à plus d'un infortuné pareille mésaventure, et vous aurez bien mérité des mortels assez imprudents pour se figurer qu'au Théâtre-Déjazet: (( Tout est au plaisir ! »
)) Veuillez agréer, Monsieur, etc.
)) Un de vos LECTEURS LES PLUS ASSIDUS. »