LES MARTYRS
>• juin.
Les Martyrs au Château-d'Eau, en été ! Qui ne voit d'ici les plaisanteries faciles auxquelles auraient pu se livrer les loustics habituels, des premières si la chaleur s'y était prêtée ? Mais , par ce temps pluvieux et presque froid, leurs jeux d'esprit n'eussent pas été de saison.
Impossible, par exemple, d'affirmer absolument que les spectateurs étaient les véritables Martyrs — il s en fallait d'au moins quinze degrés centigrades.
Courons de suite au gros intérêt de la soirée.
On savait que M. Garnier, l'imprésario actuel du Château-d'Eau {vulgo : Lyrique-Populaire), allait, à l'instar de ses confrères des Italiens, de Déjazetet des Nouveautés, interpréter le principal rôle de son spectacle. Chacun était désireux de contempler l'homme qui ne craint pas d'entreprendre quelque chose de musical en juin.
Et puis, M. Garnier possède , sur les autres directeurs qui montent aussi sur leurs propres planches, l'avantage inappréciable d'être un ténor. M. Maurel n'est qu'un baryton de talent; la voix de M. Brasseur
serait plutôt celle d'un trial; quant à M. Charpentier, c'est un simple diseur.
Robuste et bien portant , le nouveau Polyeucte, sans doute pour flatter les prédilections artistiques du public parisien, s'est efforcé de donner à son personnage la physionomie de Talazac ; non du Talazac imberbe de Manon, mais du Talazac barbu de Lakmé et de ^oméo. Sans être irréprochable, la ressemblance est cependant assez frappante; surtout lorsque M. Garnier écoute. Dans une panfomime , on pourrait s'y tromper.
Est-ce à cause de ce détail que le vrai Talazac, placé dans une loge, applaudit son sosie?
En tout cas, l'éminent ténor de [l'Opéra-Comique n'est pas seul à applaudir Polyeucte. Le directeurdébutant ne peut ouvrir la bouche, lancer un si, poser un la, filer un sol sans provoquer une manifestation délirante de la claque. Un grand nombre de chanteurs de province sans place , venus à Paris comme tous les ans à pareille époque, se font également remarquer par leur admiration pour le talent directorial.
Puisse M. Garnier les récompenser de ce beau zèle par un bel et bon engagement !
Détail touchant. L'artiste qui joue le confident Néarque n'a guère qu'à écouter chanter Polyeucte, mais c'est lui qui salue le public , avec l'air ému et la main sur le cœur, chaque fois qu'on acclame son patron.
On comprend que les autres interprètes aient un peu perdu de leur importance relative. Mme Delprato prête à Pauline un embonpoint plus qu'agréable. C'est sa façon à elle de rappeler Mme Krauss.
Un ancien baryton de l'Académie nationale de musique, M. Auguez, a eu les honneurs d'un bis dès son
entrée. C'est un artiste déjà connu du quartier, car il est de tous les Opéras-Populaires.
Mise en scène assez convenable pour une entreprise non encore subventionnée. Seul le défilé du second acte, que n'eût pas désavoué Billion , a fait un peu sourire. Il y a surtout une collection de vieilles barbes qui est incomparable.
Le ballet échappe presque complètement au ridicule.
On a même apprécié le pas des petits gladiateurs, qui se battent avec un acharnement bien réglé , en l'honneur d'une première danseuse par trop maigre. Tels des chiens se disputant un os.
L'auditoire est relativement brillant. Beaucoup de personnalités artistiques. Outre Talazac déjà cité, je vois encore MM.Capoul, Sellier et Melchissédec.
Avec de pareils • noms, le directeur du Théâtre- Lyrique-Populaire doit être fier de sa soirée d'inauguration. Ce ne sont pas les chanteurs de talent qui lui auront manqué dans la salle.
LE PBÉSOMPTIF
6 juin.
MM. Abadieet Marthy font partie de cette catégorie d'impresarii dont je vous parlais Tautre jour à propos des directions d'été. Ils viennent rouvrir le théâtre de la Renaissance , resté fermé pendant une partie de l'hiver, à une époque de l'année où ce théâ-
tre avait coutume de faire sa clôture. J'espère qu'ils ne se repentiront pas trop, de cette audacieuse expérience.
Leur excuse , c'est qu'ils avaient sous la main une pièce toute montée, éprouvée, dont ils connaissaient les qualités et les défauts, puisqu'elle a été jouée, à Bruxelles, au mois de janvier dernier.
Le T^résompttf qu on a eu l'honneur de représenter devant nous est, pour les paroles, de MM. Alfred Hennequin et Albin Valabrègue; pour la musique, de M. Louis Gregh. J'ajouterai que M. Gregh est l'éditeur de la rue de la Chaussée-d'Antin. Je suppose qu'il doit publier sa musique avec une certaine satisfaction et qu'il ne doit pas se montrer trop regardant sur le chapitre des primes.
Quant à M. Hennequin , il peut se vanter de finir brillamment la saison. Il est de toutes les fêtes. Il a eu la reprise de Lïlï aux Variétés , il a celle de 'Bébé au Vaudeville, le Train de plaisir au Palais-Royal, et le voilà avec le Présomptif k la Renaissance, et les Trois Devins qu'on annonce pour lundi à l'Ambigu. Pourvu qu'il y ait un peu de pluie jusqu'à la fin du mois , cela promet un gentil total de droits d'auteur.
Il va sans dire que les directeurs intérimaires du boulevard Saint-Martin ne se sont pas ruinés en frais de mise en scène pour monter la nouvelle opérette. Nous avons retrouvé les bons vieux décors et les costumes du magasin, rafistolés tant bien que mal. L'action du Présomptif, qui se passe en Gocassie , à une époque où l'ordre du mérite agricole était représenté par un petit cochon suspendu au bout d'un ruban , a permis un vaste déballage de pourpoints Louis Xllï et de justaucorps moyen âge, d'armures mauresques et de coiffures tziganes , le tout suffisamment frais pour produire encore une certaine illusion.
Le principal personnage du Présomptifs le roi Barbotin, est joué par M. Deschamps, ancien pensionnaire du Palais-Royal et des Variétés , qui a créé le rôle à Bruxelles.
On m'assure que là-bas, aux Galeries Saint-Hubert, Tartiste s'était fait, pour représenter ce bon Barbotin, la tête de M. Jules Grévy, ce qui, si le fait est vrai, me paraîtrait d'un goût contestable. Ici , il ne rappelle le Président de la République française que par certains traits de caractère tout à fait aimables.
Les auteurs avaient tenu à accuser cette ressemblance.
— Si Votre Majesté veut me prêter une oreille attentive, disait quelqu'un au Roi.
Et le Roi répondait :
— Je ne prête jamais, Monsieur.
C'était trop direct. II était impossible de ne pas reconnaître M. Jules Grévy dans ce chef d'Etat atteint de ladrerie aiguë ; la censure a prié MM. Hennequin et Valabrègue de renoncer à leur réplique. Ce qu'ils ont fait.
Pendant qu'elle y était , la même censure a aussi diminué la chanson du roi Barbotin du couplet que voici :
J'ai tous les ans trois petits millions,
Trois cent mille francs pour frais de voyage,
Plus cent écus pour mes réceptions
Et pour quelques dons à mon entourage;
J'encourage
L'entourage.
Je n'ai qu'un pouvoir, et des plus bénins, Vous le devinez : c'est le droit de grâce.
Je suis simplement roi des assassins,
Gens vilains
Et malsains.
C'est là mon seul droit, je l'exerce avec grâce!
A la place des auteurs, je me consolerais facilement •de cette amputation, ces sortes de plaisanteries faisant généialement peu d'effet au théâtre.
M. Deschamps est entouré de partenaires des deux sexes moins connus du public parisien et pour lesquels une présentation rapide est absolument nécessaire.
D'abord une jeune fille désignée sur l'affiche sous le pseudonyme composé de Blanche Marie. Quelques amis de la maison affirment qu'elle porte un nom connu. Ce propos, habilement répandu dans les couloirs, est en tout cas une réclame excellente. Avant la première, on avait cherché à faire un peu de bruit autour d'elle, plus de bruit que la ^eune artiste n"a pu en faire elle-même ce soir, étranglée qu'elle était par une peur qui ne l'a point quittée pendant les trois actes du Présomptif.
On la jugera sans doute mieux lorsqu'elle sera plus rassurée ; mais on a pu constater en attendant qu'elle est gentille, très gentille et de fort élégante tournure.
Rien de meilleur à la Renaissance qu'une Desclauzas. A défaut de la vraie, de la seule, les directeurs provisoires ont engagé Mme Bernardi, une ancienne cantatrice qui a tenu l'emploi de contralto à Paris , d'abord au Lyrique de l'Athénée, sous le nom de Bernard-, puis aux Italiens, où, devenue Mme Bernardi, elle donna la réplique à Mme Emilie Ambre, dans une reprise d'j\ïda.
Pourquoi, ayant déjà décliné Bernard en Bernardi, ne s'appellerait-elle pas Bernardo pour Topérette >
Il y a aussi Mlle Emmy Varôle , qui a dû chanter longtemps les dugazons sur un grand nombre de scènes départementales. Elle possède une de ces voix solides, assurées contre tous les accidents et pouvant résister même aux atteintes de l'âge. On lui a bissé
37^^ LES SOIRÉES PARISIENNtS
ses derniers couplets du second acte. Mais après cet accueil aimable, le public a eu la cruauté de souligner deux répliques dont les auteurs n'avaient pas prévu l'effet.
— Ah! s'écrie ,Mlle Varèle, je mourrai donc à la fleur de l'âge.
Et on lui répond :
— A la fleur de l'âge! Toi ! Un Gros-Caillou ! Mais les Gros-Caillou vivaient au temps les plus reculés! Les Gros-Caillou remontaient aux croisades!
L'exagération même de la plaisanterie doit la rendre inoffensive aux yeux de Mlle Varèle.
Un artiste heureux, c'est M. Seguier qui , jusqu'à présent , avait rêvé la carrière lyrique en jouant des utilités à l'Ambigu. On le faisait tuer en duel au premier acte de /a Jeunesse du roi Henri ^ mais jamais M. Simon n'eut l'occasion d'utiliser sa belle voix de baryton. Enfin le voilà reconnu comme chanteur. Il a pu ce soir nous barytonner tout à son aise la partition de M. Gregh.
Parmi tous les débutants , personne n'a voulu reconnaître M.Colleuille, qui s'est fait une spécialité des rôles presque muets et dont l'astrologue sourd et gâteux du Voyage dans la Lune ÏMl la principale création. Les auteurs du Présomptif l'ont fait parler : ce n'était plus Colleuille. Que dis-Je? Ils le font même chanter.
Est-ce dans l'espoir d'assurer la pluie pour toutes les représentations du Présomptif?