LES TROIS DEVINS
II juin.
Les Trois Devins de la Renaissance ont cela de particulier qu'ils sont quatre.
Un de leurs auteurs, M. Albin Valabrègue, en avait déjà fait la remarque à son collaborateur Alfred Hennequin. Mais ce dernier lui répondit assez judicieusement ceci :
— Mon cher ami, les Trois Mousquetaires de Dumas étaient également quatre, ce qui n'a jamais nui à leur succès, au contraire !
Puis Hennequin se remit à son piano pour achever la ronde qui termine le premier acte et, qu'en excellent musicien qu'il est, l'auteur du Procès Veauradieux a transcrite d'après un fort joli chant national que l'on roucoule dans son pays, en Belgique.
Là s'est bornée d'ailleurs l'incursion du librettiste sur le domaine de son compositeur , M. Okolowicz
(Edouard). Sinon, M. Okolowicz (Anatole) ne serait pas à Theure qu'il est directeur de TAmbigu.
Je m'explique.
La famille des Okolowicz est fort nombreuse , M. Okolowicz père n'ayant pas engendré moins de vingt-six enfants dont plusieurs disparurent dans des aventures diverses.
11 en reste néanmoins un stock assez important dont font partie MM. Anatole et Edouard Okolowicz, qui ont l'un pour l'autre un dévouement fraternel sans bornes.
Anatole est directeur; Edouard est musicien. Mais si Edouard n'était pas musicien, jamais Anatole n'eût songé à être directeur, car ce n'est que pour faire exécuter les partitions d'Edouard qu'Anatole s'avise de temps à autre de prendre un théâtre.
Il en fut ainsi aux Menus -Plaisirs où Anatole fit jadis représenter Madame Grégoire et les Boussignetil, parce que la musique insérée dans ces deux œuvres était d'Edouard.
4 On juge de la joie d'Anatole lorsque plus tard M. Hecquard, le choisissant pour administrer en son nom la Renaissance, le mit à même de recevoir toute la musique d'Edouard. Cette joie^ hélas! fut de courte durée, car il dut bientôt renoncer à ce projet. On eut soin de dissimuler sous des prétextes polis la défiance qu'inspirait le chantre inspiré de Madame Lengluméi On préféra le Vertigo et la Clairon,
Edouard pourtant avait à peu près achevé sa partition des Trois devins, et Anatole préféra quitter le théâtre plutôt que de faire faire antichambre à la musique d'Edouard.
Il se jura, tout en secouant la poussière de ses souliers sur le seuil de la Renaissance , qu'il monterait quand même l'opéra-comique de son frère.
Serment sympathique et solennel, mais bien difficile à tenir;
Car, pour mettre les Trois Devins en répétition, il ne suffisait pas de quitter une direction, il fallait en reprendre une autre.
Où trouver un théâtre pour la musique d'Edouard? Anatole songeait déjà sérieusement à en faire construire un exprès, lorsqu'on lui abandonna généreusement l'Ambigu pour la période caniculaire.
C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas encore tout. Le théâtre ne pouvait aller sans commanditaires.
Ce ne fut qu'un jeu po;ar Anatole qui, pour arriver à faire entendre une partition d'Edouard, se montre toujours tellement persuasif qu'il trouverait de l'argent jusque dans le pas d'un cheval d'omnibus. Du reste, il y a longtemps qu'Anatole a su former une véritable légion d'admirateurs d'Edouard, qui, de même que lui, sont prêts à tous les sacrifices.
C'est grâce à ces apôtres que le directeur momentané de l'Ambigu a pu nous montrer des décors et des costumes d'un luxe très suffisant pour la saison.
C'est également grâce à eux qu'il a pu improviser une troupe et engager comme étoile Mlle Desclauzas qui n'a jamais tant joué l'opérette que depuis qu'elle est au Gymnase.
L'excellente pensionnaire de M. Koning a été l'objet d'une ovation qui l'a tout à fait interdite. Elle venait de bisser ses premiers couplets lorsque quelqu'un lui a passé,- par lavant-scène de gauche, un petit chariot ^ doré surchargé de fleurs, tandis que, de droite, un bouquet lancé d'une main sûre venait tomber à ses pieds. On s'expliquera sans peine l'étonnement d'une artiste aussi parisienne que celle-là en présence de
manifestations inspirées par les usages de province. '
Elle pouvait se croire subitement transportée au théâtre national de Carpentras.
Auprès deDesclauzas et du baryton Alexandre, son ancien camarade de la Renaissance, tout heureux de lui redonner la réplique , se présentait une jeune apprentie diva, Mlle Bérangier, à peine entrevue, à rOpéra-Comique, par quelques auditeurs qui ne s'en souviennent plus, et qui faisait par conséquent, ce soir même, ses véritables débuts.
Cette nouvelle chanteuse d'opérette fît surtout parler d'elle à l'occasion d'un scandale qui eut lieu aux derniers concours du Consei-valoire. Le public, trouvant qu'elle n'avait pas été récompensée selon son méiite, prit violemment parti en sa faveur et alla jusqu'à siffler le jury.
Pendant la représentation de ce soir les spectateurs de l'Ambigu, chargés de prononcer en dernier ressort, m'ont paru rendre justice à la compétence et au jugement des hommes distingués qui composaient le jury delà rue Bergère.
Parmi les autres interprètes , nous . retrouvons M. Courtes, un artiste attaché à l'immeuble, un pilier de l'Ambigu où il jouera décidément tous les genres — sans en excepter un seul. Un débutant, M. Huguenet, arrive tout droit de Bruxelles. On l'appréciait beaucoup, paraît-il, au pays de la contrefaçon.
Côté des petits rôles, on a lorgné, avec une certaine prédilection, une gentille petite personne, Mlle Buisson , alerte , pimpante et très coquettement habillée.
Après la chute du rideau, MM. Okolowicz frères se sont retrouvés sur la scène, émus et prêts à se jeter dans les bras l'un de l'autre.
— Eh bien, Edouard, a demandé Anatole, es-tu content ?
— Et toi, Anatole, a riposté Edouard, es-tu satisfait?
— Oui, Edouard, et la preuve, c'est qbe je te commande une autre'pièce pour mon prochain théâtre.