‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 107 sur 114 · M"« RICHARD ET LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

M"« RICHARD ET LA POLITIQUE

16 juin.

On a lu, dans le Figaro de ce matin , la nouvelle suivante :

Un racontar de la Coulisse :

L'autre soir, au dernier acte deSapho^ Mlle Richard . a manqué son entrée. Elle a été mise à une amende de 500 francs.

On racdnte que l'éminente artiste était dans sa loge à potiner tranquillement, ayant à sa gauche un député rouge écarlate et à sa droite le frère d'un sénateur très haut placé dans l'intimité des amis de la Charte de

C'est ce qu'on appelle pratiquer la politique de l'équilibre national.

A première lecture, cette information n'a rien de bien particulier. Une entrée manquée, 500 fr. d'amende à une personne qui gagne quarante ou cinquante mille francs par an, ce n'est pas très palpitant. Impossible de se passionner à propos de cela, n'est-ce pas ?

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Eh bien, si ! Mon camarade Préveln'a pas tout dit. Au fond cette nouvelle est, au point de vue politique, la plus importante peut-être qui ait éclaté sur Paris depuis le coup de foudre parlementaire du i6 mai

Et la preuve, c'est qu'elle a causé une véritable consternation dans le monde politique. Je sais bien que la Bourse ne s'en est guère émue jusqu'à présent, mais c'est qu'elle ne connaît pas encore le dessous des cartes.

Voici ce dont il s'agit.

Comme vous l'avez remarqué, ce sont deux hommes politiques qui se sont rencontrés dans la loge de Mlle Richard, à cette représentation désormais mémorable de mercredi dernier : un député très radical et le frère d'un sénateur centre droit, centre également droit lui-même.

Ce n'était pas là une rencontre fortuite.

Depuis l'ouverture de la session, certains membres du Sénat se retrouvaient, eux et leurs coreligionnaires, avec certains membres de la Chambre des députés. Ces entrevues étaient fort régulières; mais il ne s'y trouvait jamais à la fois que deux personnages politiques et toujours de camps opposés. C'étaient tantôt un monarchiste et un bonapartiste, tantôt un bonapartiste et un républicain, ou bien encore, comme l'autre jour, un radical et un homme de juste milieu.

Tout d'abord, une fois auprès de Mlle Richard, on causait négligemment de choses banales et indifférentes :

— Le temps est beau pour la saison.

— Sénateur, vous avez raison... Pourtant, hier, j'ai craint la pluie.

— Elle peut venir encore. . . Nous sommes près d*une nouvelle lune.

— Ça va bien ici, ce soir>

— On le dit recette superbe à cause des étrangers.

— Dereims est en voix.

— Et Gailhard donc pour ne pas parler de la

Krauss !

Puis, la conversation tournait. Après s'être ainsi parlé pour ne rien se dire, on abordait bientôt la question politique à Tordre du jour... la grosse, l'unique question :

La question de la Revision.

Car c'est la Revision qui, avant de réunir tous les sénateurs et tous les députés en une grande assemblée nationale, en un seul et même congrès, les réunissait partiellement, deux par deux , dans la loge ^ de Mlle Renée Richard.

Pénétrée des exigences rationnelles d'une excellente constitution, Mlle Richard, à'ia faveur de ces petites séances préparatoires, se chargeait de rétablir la concorde entre les groupes, d'entraîner les indécis, de soutenir les faibles, de rapprocher les centres. Son organe, doux et caressant, son regard persuasif, son aimable sourire opéraient des miracles. En la quittant, des hommes se serraient la main qui se regardaient en chiens de faïence avant d'être entrés chez elle.

Naturellement, pour ne point faire naître les soupçons, on ne s'exprimait qu'à demi-mots , en termes voilés, aucun nom n'était prononcé. Pour désigner les personnalités dont il fallait s'entretenir , on avait recours à un vocabulaire de convention qui ne pou-

vait paraître suspect à rAcadémie nationale de musique.

Exemple: Quand on parlait du bémol, on savait qu'il s*agissait de M. Grévy.

De même, pour Galliffet, on disait le Maître de ballet ;

Pour Ferry, le Chef d'orchestre ;

Pour Naquet, le Do naturel ;

Pour d'Aumale, le Machiniste ;

Pour Tirard, la Grosse caisse ;

Pour Waldeck-Rousseau, la Pause ;

Pour Raynal, le Timbalier ;

Pour le général Campenon, le Chapeau chinois ;

Pour Poubelle, la ^oîte à violon;

Pour Wilson, ItSoujffleur ;

Pour Jules Simon, le Soupir ;

Pour Freycinet, le Troisième dessous;

Pour Paul de Cassagnac, la Batterie ;

Pour Hébrard, le Temps;

Pour Brisson, V Avertisseur ;

Pour le prince Victor, la Clé de seul ;

Pour le prince Napoléon, Louis.

Et ainsi de suite...

Cela marchait très bien. Déjà, il était aisé de prévoir qu'on arriverait à une entente générale et que du futur congrès surgirait un imprévu permettant enfin de redonner une grande actualité au chant fameux :

O Richard ! ô mon roi !

Mais cette entrée manquée a tout perdu. Le vaste complot mené si habilement par la jeune cantatrice de rOpéra est aujourd'hui découvert.

M. Vaucorbeil vient de sauver la Réplique pour cinq cents francs.

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