ÉCHANGE DE BONS PROCÉDÉS
3 janvier.
Cela ne se savait pas, on ne voulait pas que cela se sût, et le bruit s'en est répandu tout de même. C'est mon collaborateur Prével qui a vendu la mèche. Mais
il n'a dit qu'une partie de la vérité; à moi de compléter ses renseignements.
Oui, Divorçons sera joué à la Porte-Saint-Martin, par Sarah Bernhardt, un jour ou l'autre. Mais c'est avec le consentement des directeurs du Palais-Royal qui renoncent à toute idée de procès.
Voici ce qui s'est passé :
MM. Briet et Delcroix ont compris depuis longtemps que, pour réussir au théâtre, il faut varier les genres. Ils n'avaient jamais joué de drame envers; ils avaient constaté qu'aux Français ces sortes de productions réussissaient souvent, ce qui semblait indiquer que le quartier s'y prêtait assez bien, et ils s'étaient mis à la recherche de l'œuvre convoitée. Alors, l'incident de Divorçons s'étant produit, ils s'en furent trouver M. Derenbourg et lui proposèrent de lui céder la comédie de Sardou et de Najac , mais à la condition qu'en- échange il les autoriserait à jouer Nana Sahib.
Le directeur de la Porte-Saint-Martin, touché du bon procédé de ses confrères, n'a pas voulu être en reste de politesse avec eu;c. Nana Sahib émigrera donc au Palais-Royal et succédera à Ma Camarade aussitôt que le succès de la délicieuse comédie de Meilhac et Gille sera épuisé, c'est-à-dire dans un avenir encore très éloigné.
On ne compte faire que peu de modifications à l'œuvre de M. Jean Riehcpin.
Par exemple, on supprimera la mise en scène, là musique , le ballet, les décors indiens. Tous les actes se passeront dans les salons bourgeois, généralement employés pour les vaudevilles de l'endroit. La pièce y gagnera en intimité et on n'en appréciera que mieux
les sentiments héroïques qui animent les personnages.
Le rôle deDjamma, où Sarah Bernhardt trouve des élans si passionnés, sera confié à Mlle Mathiide, Tamusante tireuse de cartes de Ma Camarade ^ qui le jouera autrement — avec plus de rondeur.
Cimrou, le paria, Tamant dédaigné, sera tenu par Hyacinthe, et Tippoo-Rai par Pellerin.
Quant au gouverneur anglais , il devait forcément échoir àMilher, qui a déjà créé, dans le Petit Faust j un rôle militaire encore présent à la mémoire de tous.
C'est Lavigne qui interprétera miss EUen.
Enfin Dailly , l'excellent Dailly , débutera dans un rôle, épisodique il est vrai, mais qu'il parviendra à mettre au premier plan : le rôle du Yogui.
Je puis affirmer, dès à présent, que son entrée fera sensation.
Lancé en scène d'un coup de pied dans le dos par l'officier anglais, le peuple, représenté par deux figurants, s'écriera :
Respect au Yogui !
Et le Yogui répondra :
Non, qu'il frappe ! C'est bien !
Frappe! Tu peux frapper ! Frappe ! Je ne sens rien. Frappe ! J'ai su me faire un dos que rien ne blesse ! Frappe I II est cuirassé par vingt couches de graisse : Ton pied s'y briserait sans me faire souffrir, Sans que l'on m'entendît exhaler un soupir.
J'ai vécu cinquante ans 1 (A part) trente-cinq pour les femmes, J'avalais de l'étoupe et des tisons en flammes, Et les oiseaux venaient... rêver dans mes cheveux; Frappe donc ! frappe encore 1 frappe autant que tu veux !
On voit que l'auteur n'a eu que quelques vers à
changer, et on peut juger de l'effet de cette scène est appelée à faire.
Une seule difficulté s'est présentée quand il s'est agi de la distribution du rôle de Nana Sahib.
On a offert à M. Richepin des artistes comme Raymond, Nufna, Munie, mais le poète s'est montré extrêmement difficile, i
— Vous concevez, disait-il, un rôle que j'ai joué moi-même !
Heureusement, M. Delcroix a tout arrangé.
— Je comprends , a dit le co-directeur, il vous faut quelqu'un de pas ordinaire... Eh bien, je l'ai trouvé. C'est moi qui jouerai Nana Sahib !