LE CRITIQUE VOYAG-EUR
4 janvier.
Une carrière' qui se modifie par ce temps d'opéras... qui courent, c'est bien celle de critique musical. Avec le développement que prend l'exportation lyrique, les critiques deviennent aussi voyageurs que jadis les pigeons du siège.
Ce soir et demain matin, la ligne du Nord va encore en expédier un certain nombre à Bruxelles, en deux ou trois chargements, pour la première du Sigurd, de M. Ernest Reyer, au théâtre royal de la Monnaie. Il n'y a pas là une occasion exceptionnelle, car ils sont déjà, pour la plupart, allés un peu partout, ces pauvres critiques musicaux : à Londres pour Velléda, à
Lyon pour Etienne Marcel^ à Bruxelles pour Hérodiadcy à Milan pour Simon Boccanef;ra, voire même à Saint-Pétersbourg pour Richard IIL
Dans ces conditions ambulatoires, le métier, si agréable jusqu'à présent, déifient fort rude. On ne peut plus confier les fonctions de débineur ou de bénisseur musical qu'à des hommes solides et bien râblés, à des gens rompus aux longues fatigues, toujours prêts à se mettre en route, capables de subir des privations, de braver des dangers , de supporter les horreurs d'un naufrage et assez industrieux, au besoin, pour se bâtir une petite cabane et se nourrir du produit de leur chasse, s'ils échouaient comme T^obinson Criisoé dans une île déserte.
Il faut donc que le critique actuel se soumette à un certain entraînement pour exercer son sacerdoce avec les mêmes garanties d'indépendance et d'impartialité qu'autrefois. On ne saurait plus confier un feuilleton musical à quiconque ne pourrait subir certaines épreuves, inconnues du temps de Berlioz, mais très fréquentes aujourd'hui.
Avant tout, il est indispensable de savoir si le critique voyageur est un bon voyageur, un voyageur sachant voyager, un voyageur aimant à aller en chemin de fer. Quel est le compositeur qui voudrait se faire juger, loin de sa patrie, par un critique que l'express horripilerait? Rien de plus facile, du reste, que de s'assurer, sous ce rapport, des aptitudes du candidat critique. On lui impose pendant plusieurs jours le trajet discontinu de la Grande-Ceinture. S'il se déclare enchanté de ce voyage extra-circulaire, s'il a encore sa tête à lui, vous pourrez l'envoyer n'importe où : c'est un voyageur à toute épreuve.
Malheureusement , on ne voyage pas que sur terre
lorsqu'il s'agit de courir après les œuvres des musiciens français. Il faut naviguer, et ne navigue pas qui veut ! On a vu tel explorateur capable de faire sans s'ennuyer, sans souffrir une seconde en wagon, le fameux voyage de New- York à San-Francisco , ne pouvoir se promener cinq minutes sur l'Océan, dans un superbe transatlantique, sans être atteint de ce terrible mal de mer auquel les critiques sont exposés hélas, comme les autres mortels. De quelle façon s'assurer qu'un futur éplucheur de partitions n'est pas exposé à payer ce tribut > Nous n'avons pas encore la mer à Paris, mais on la remplacerait avantageusement en faisant tournoyer le postulant sur les bascules rotatives des Champs-Elysées qui simulent précisément des barques voguant au gré d'un flot tourmenté. Quand on s*est amusé là-dedans sans expansion fâcheuse pendant une heure, on ne craint plus le tangage, on méprise le roulis ; on a le cœur assez haut placé pour aborder la critique musicale en tout pays.
La question de voyage liquidée, reste la question de climat. Peut-on passer du froid au chaud ou du chaud au froid avec élégance et commodité ? Après avoir sué à Naples, s'exposer à grelotter à Saint-Pétersbourg >
C'est bien facile à savoir en ce qui concerne notre aspirant lyrique.
Vous prenez le sujet; vous le menez au Hammam; vous le déshabillez; vous le plongez dans une étuve d'eau bouillante; puis, sans transition, vous lui faites piquer une tête dans le bain d'eau glacée. Vous le rhabillez ensuite dans un fort courant d'air, et s'il n'est pas mort après huit jours de cet examen technique , c'est qu'il a tout ce qu'il faut, au point de vue climatérique, pour juger Saint-Saèns, Reyer et Salvayre dans les régions où il leur plaira d'opérer.
Cependant, toutes les qualités qui précèdent ne seraient rien si ce même critique n'était homme à supporter des injures de rustres, à subir de mauvais traitements d'individus grossiers. Il faut, pour s'assurer de son excellent caractère, lui faire fréquenter la plus mauvaise compagnie et constater, par des observations concluantes, qu'il dédaigne, avec la plus parfaite sérénité, les goujats qu'il peut rencontrer sur sa route. 'Alors seulement, vous serez bien certain que les vexations des douaniers ne le rendront pas nerveux au détriment du jeune compositeur qu'il va juger au delà des frontières.
Autre point important de cette série d'épreuves professionnelles ; le néophyte a-t-il bon estomac >
L'estomac passe en effet pour avoir une influence sans pareille sur l'humeur d'un critique. On ne sait pas, on ne saura jamais ce qu'une mauvaise digestion peut faire du charmant caractère de M. Weber par exemple. Un critique musical qui aurait quelques préjugés gastronomiques et ne s'accommoderait pas à l'avance de l'alimentation nationale des pays où la jeune école française continue à se révéler, serait exposé à faire invariablement (toujours comme son confrère du Temps) un article fort maussade , ce qui finirait par le couvrir de ridicule à cause de la monotonie du style.
Aussi , croyez-moi , n'admettez jamais un nouveau feuilletonniste en opéras , sans lui avoir fait manger, boire et digérer les mets et les breuvages de tous les pays :, caviar, sterlet, faro, and vos, macaroni, rizotto, polenta, oUa podrida et bouillabaisse. Qu'il modifie pendant un mois son régime habituel, pour adopter successivement la cuisine à l'huile, la cuisine à l'eau, la cuisine au saindoux, et même la cuisine à l'huile de phoque, pour les cas très rares, mais probables après
tout , OÙ Tun de nos compositeurs donnerait une première en Laponie.
Après cela, lorsque le futur critique aura subi victorieusement toutes ces épreuves, iln*y aura plus qu'une petite question à lui adresser :
— Maintenant, savez-vous la musique?