ARNOLD MORTIER
Arnold Mortier était originaire d'un pays qui, de tout temps, a manifesté ses vives s)mipathies pour la France, à ce point que, chez aucun peuple étranger, la langue française n'est aussi répandue qu'en Hollande. Tout jeune, il vint à Paris avec ses parents, et, parvenu à l'âge d'homme, il chercha pendant de longues années sa voie sans la trouver; ses débuts dans le journalisme ne laissaient point prévoir la place qu'il prendrait plus tard parmi nous. Mortier nous surprit tous quand, en 1870, il inventa dans le journalisme parisien une rubrique jusqu'alors inconnue et dont le succès s'établit rapidement; il créa, à côté de la critique dramatique, une chronique vivante des théâtres parisiens : il montrait l'auteur de la pièce nouvelle en robe de chambre, dans l'intimité de la pensée; il remontait aux origines de l'ouvrage, marquait les phases qu'il avait traversées avant de prendre sa forme
VI PRE TAC i:
décisive sous la plume de Técrivain; il conduisait le lecteur dans les coulisses, le faisait assister à Téclosion successive de l'œuvre avec les hésitations de Tauteur, les angoisses du directeur et les exigences ou les dévouements des acteurs : c'était comme une chronique intime pleine défaits, d'anecdotes et de révélations, qui complétait la critique dramatique sans empiéter sur son domaine . Ces articles, signés Frou- Frou à l'origine, eurent tout de suite un succès complet; il ne se manifesta pas seulement par l'empressement de tous les journaux boulevardiers à imiter la rubrique, mais il créa tout un genre nouveau dans les feuilles parisiennes qui, à côté de la critique sévère de toutes choses, s'approprièrent le système de Mortier pour les arts et la politique. Ce que Mortier inventa pour les théâtres , d'autres l'appliquèrent aux Chambres en faisant à côté du compte rendu des séances une revue anecdotique des débats parlementaires, avec les incidents de couloir et les agissements des acteurs en dehors de la salle des séances. On peut donc dire d'Arnold Mortier qu'il n'est pas seulement le créateur de la Soirée théâtrale^ mais que le Monsieur de rOrchestre, pseudonyme dont il se servit au Figaro, a encore eu une grande influence sur le journalisme de son temps, et ce même en dehors du domaine particulier où il fut jusqu'à sa mort le ténor di primo car^ tello. Ce qui augmentait encore le succès d'Arnold
PREFACn: VII
Mortier, c'était le ton de bonne compagnie dans lequel il savait maintenir son humour et son véritable esprit parisien : il louait sans servilité et égratignait sans blesser; il allait jusqu'aux dernières limites de Tindiscrétion sans jamais verser dans le scandale ; il était souvent mordant, jamais méchant; à ses ironies se mêlaient toujours les grelots de sa bonne humeur qui les faisaient aussitôt pardonner, si bien que tous ceux dont il avait parlé dans ses articles firent escorte à Arnold Mortier quand, à quarante ans, il fut emporté par la mort, et déposèrent sur sa tombe l'expression sincère de leurs regrets.
Tous les ans , Arnold Mortier réunissait ses articles en volumes, et il avait l'habitude de les faire présenter par un écrivain ou un musicien célèbre. C'est ainsi que, dans les dix premiers volumes, OflFenbach, Barrière, Alphonse, Daudet, Gondinet, Pailleron, d'Ennery, Zola, Halévy, Becque et Gounod ont résumé le travail littéraire d'Arnold Mortier et marqué la place qu'il prendra dans l'avenir parmi les mémoires de notre temps. A ce point de vue tout a donc été dit sur la Soirée théâtrale et il ne me reste rien à ajouter. Mais ce que Mortier a fait pendant de longues années pour les autres, je veux le faire pour lui en tète de ce dernier volume qui clôt à jamais son œuvre littéraire. Quand un homme a tenu une place si enviée dans le journalisme , il est toujours intéressant