‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 24 sur 114 · PREMIER TABLEAU · texte numérisé non relu

PREMIER TABLEAU

Cour d'hôtellerie à Amiens. Décor de M. Carpezat. Beaucoup de mouvement pour commencer . L'excellent Grivot, en vieux financier, payant à dîner à de charmantes grisettes, représentées par Mmes Mole, Chevallier et Rémy ; un petit défilé de marmitons portant des mets exquis en carton ; des bourgeois et des bourgeoises allant , venant et chantant ; puis l'arrivée du coche d'Arras, des coups de fouet et des tintements de grelots, des commissionnaires se disputant les paquets des voyageurs , des voyageuses effarées, tout cela très grouillant, très gai à l'œil, une merveille de mise en scène comme M. Carvalho sait en enfanter dans les grandes occasions.

Taskin-Lescaut, qui est le cousin de Manon au lieu d'être son frère — la morale de TOpéra-Comique a de ces nécessités ! — Taskin, qui porte l'uniforme de garde du corps avec une désinvolture très habilement étudiée, se fait applaudir, étant bien en voix, puis c'est le tour de Manon.

Manon — une revenante — Marie Heilbron I Charmante dans son costume simple, avec un petit air ingénu auquel ses yeux et ses lèvres, les fossettes de ses joues, l'ironie provocante de son sourire -infligent un constant démenti. On est enchanté de la revoir et

on espère bien qu'après son succès de ce soir, elle ne nous quittera plus.

Les auteurs et le directeur ne l'ont pas trouvée du premier coup, la Manon de leurs rêves. M. Carvalho songea un instant, très sérieusement, à Jeanne Granier; Massenet avait des vues sur Mme Vaillant- Couturier; c'est Hartmann qui s'en alla voir Marie Heilbron et qui la décida à rentrer au théâtre.

Dès que son engagement fut signé, la ravissante artiste se mit au travail. Massenet la dirigea dans les études de son rôle. Il alla tous les jours à l'hôtel Suffren, aux Champs-Elysées, où elle logeait alors, et lui donnait ses indications.

On m'affirme — mais je note ce détail sans le garantir — qu'un mélomane avait loué tout exprès l'appartement contigu à celui de la diva pour connaître plus tôt les beautés de Manon ; en revanche, un habitant de Philadelphie a quitté l'hôtel, au bout de quelques jours, parce que les cris qu'on y poussait lui étaient insupportables.

— Cela m'empêche de fumer! disait-il, en donnant congé.

Afin d'éviter les voisins indiscrets ou mécontents, Mme Heilbron quitta l'hôtel Suffren pour s'installer dans un bel appartement de l'avenue de l'Aima où elle acheva d'étudier son rôle.

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