‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 34 sur 114 · UN MONSTRE DE BONTÉ · texte numérisé non relu

UN MONSTRE DE BONTÉ

28 janvier.

Je passais boulevard Saint-Martin, cette après-midi, pleurant sur l'embarras des chroniqueurs, les jours où ils n'ont pas de sujet d'article, quand, devant le théâtre de la Renaissance, un petit tableau me frappa.

Un fiacre avait sa roue engagée sur le trottoir , et le cheval s'épuisait en vains efforts pour ramener le véhicule sur la chaussée. Soulevant la roue, un monsieur, chevalier de la Légion d'honneur, l'aspect d'un chef d'escadrons en bourgeois, employait toute sa vigueur musculaire pour aider la «pauvre bête à démarrer.

— Mais , cher maître , lui dit quelqu'un , que vous importe cette voiture?

— C'est celle qui m'a amené, répondit le monsieur décoré, en tirant de plus belle.

— Vous êtes arrivé.

— Est-ce une raison pour ne songer qu'à moi et ne puis-je aider ce pauvre cheval à sortir d'affaire?

— Le cheval ! . . . intervint alors un marchand de billets, ah! malheur!... faites-le monter dans la voiture pendant que vous y êtes !

— Pourquoi pas > s'écria Gondinct.

Car c'était lui.

Venu à la Renaissance pour causer de Mam'zelle Gavroche , il n'avait pu , selon son habitude , s'empêcher de négliger ses propres affaires pour s'occuper de celles d'une pauvre bête dans 'l'embarras.

Et remarquez que l'auteur du //owari, piéton infatigable, n'avait pris une voiture que parce qu'il était pressé.

C'est que cet auteur détalent possède,' outre ses remarquables qualités d'homme de théâtre , de nombreuses qualités d'homme privé dont la principale est. une bonté que rien ne déconcerte , que nulle ingratitude ne lasse, une bonté qui, comme celle du bon Dieu, dans Athalie^ s'étend

... sur toute la nature.

On sait qu'il possède une collection d'animaux qui transforment sa mystérieuse maison de campagne en une sorte de succursale du Jardin des Plantes. Toutes ses bêtes le ruinent ; ce sont elles qui dévorent ses droits d'auteur en pâtées, et il entretient des chiens, des chats , des ânes , des pigeons , des paons , comme d'autres entretiennent des danseuses ou des horizontales.

Fait-il partie delà Société protectrice des animaux) Je l'ignore, mais il serait digne de la présider.

Les anecdotes édifiantes formeraient une publication en plusieurs tomes.

Quelques-unes prises dans le tas.

L'autre semaine, il prend à la gare d'Orléans un de ces fiacres borgnes qu'on ne rencontre qu'aux débarcadères parisiens. Le cheval étique trébuchait à chaque pas, malgré les encouragements du cocher — un véritable Callot moderne — qui s'efforçait de lui don-

ner un peu d ardeur en le fouettant à tour de bras et en rappelant « sale carcan ! »

Impatienté, Gondinet met sa tête à la portière :

— Comment voulez-vous que votre cheval marche ? s'écrie t-il, il n*a pas mangé...

— De quoi, de quoi, pas mangé >... il a eu sa suffisance, c'est un feignant, que je vous dis.

— Non, 'il n a pas mangé... et je veux qu'il mange. Aussitôt dit, aussitôt fait. L'auteur s'élance hors du

véhicule, cherche une boulangerie, la trouve assez loin de là et revient avec deux livres de pain tendre.

A sa grande surprise, la triste bête ne touche pas à cette miche providentielle.

Un cheval affamé qui ne prend pas le pain : il y avait là une anomalie que Gondinet s'efforçait vainement d'expliquer, lorsque la voix gouailleuse du cocher vint. le tirer d'incertitude :

— Vous êtes rien chouette, vous, avec votre pain!,.. Bijou n'a plus de dents !

— Alors, demanda le client déconcerté, pourquoi m'avoir laissé acheter ce pain ?

— Parce que moi, j'en ai des quenottes, mon bourgeois, et que votre pain ne sera pas perdu pour tout le monde.

Une autre fois, un de mes amis rencontre Gondinet et le voit triste, soucieux, préoccupé.

— Qu'avez- vous donc? luidemande-t-il avec intérêt, un quatrième acte qui ne vient pas?

— Oh ! si ce n'était que cela... Vous savez que j'ai des chats que j'adore...

— Et des chiens que vous aimez beaucoup.

— Justement. Figurez-vous que mes chiens mangent mes chats.

— Mettez des muselières aux chiens.

— Pauvres bêtes, cela leur ferait mal.

— Alors, sacrifiez vos chats... laissez-les manger.

— Plutôt ma mort, protesta le bon auteur.

Et il promena mon ami de bourrelier en bourrelier, parcourant Paris pour trouver un système de muselière qui sauvât les chats sans contrarier les chiens. Recherches vaines ! Aucun modèle, si breveté qu'il fût, ne put le satisfaire. Il trouvait bien] des muselières qui auraient empêché les chiens de manger les chats, mais elles lui semblaient barbares pour les chiens ; il trouvait aussi des appareils qui ne gênaient nullement les chiens , mais avec lesquels ceux-ci auraient mangé les chats avec grâce et facilité.

La muselière rêvée par Gondinet n'existait pas.

De guerre lasse, Tauteur de Gavant^ Minard fit construire au bout de son jardin un pavillon dont l'accès fut poliment interdit aux chiens et dans lequel les chats vivent heureux sous la maternelle protection d'une bonne femme payée pour cela.

Non moins affectueux pour les bipèdes que pour les autres animaux , Gondinet devait être fatalement exploité par ses semblables.

C'est ainsi que, depuis fort longtemps, certain bohème reçoit de lui, chaque année , un louis... pour renouveler, au Mont-de-Piété , une reconnaissance sacrée :

Celle de la montre de Baudelaire.

— Cette montre m'a été léguée par le grand poète, lui répète le bohème une fois l'an, avec des laones dans la voix, la misère m'a forcé delà mettre au clou... je ne puis pas laisser vendre la montre de Baudelaire!

— Ni moi non plus ! répète Gondinet avec conviction.

Et il y va de ses vingt francs.

8o LES SOIRÉETS PARISIENNES

La facilité avec laquelle il prodigue ses conseils aux jeunes et aux inconnus est déjà légendaire.

Toutefois, on abuse tellement de sa bonté en pareille matière qu'il a dû prendre des mesures pour condamner sa porte.

Un jour , cependant , malgré toutes les recommandations faites à son concierge, il trouve, en arrivant à Paris, une femme de lettres dont il redoute particulièrement les assiduités.

— Cen est trop ! dit-il le soir même au concierge, avoir laissé monter Mme X.... après les recommandations que je vous avais faites !

— J'aime mieux tout dire à Monsieur, balbutia le trop coupable Pipelet, cette dame me donne vingt francs pour oublier la consigne... et j'ai de la famille!

— C'est différent, répondit Gondinet ému jusqu'aux larmes, vous pouvez la laisser monter chaque fois... je ne veux rien vous faire perdre, mon brave.

Résultat : une collaboration forcée... cinq actes et un prologue!...

Au ministère des finances, notre philanthrope, alors sous^chef , avait un garçon de bureau qu'il chargeait de faire ses courses personnelles en dehors du service.

A la fin de chaque mois , il lui réglait en bloc ses pourboires et ses déboursés. En outre, ce subalterne étant très friand de billets de théâtre, il lui donnait souvent des demandes pour en obtenir.

Le 31 d'un mois, il s'aperçut que le petit livre où le garçon inscrivait ce qui lui était dû portait plus de courses qu'il n'en avait noté de son côté. D'où venait cette différence ?

— Monsieur oublie, lui objecta le garçon, qu'il m'a

JANVIER 8l

envoyé chercher plusieurs fois des places dans les théâtres.

— C'était pour vous !

— Les places , oui ; niais les courses étaient pour Monsieur.

Gondinet paya sans souffler mot, s'accusant in petto d'avoir fait une observation un peu cruelle.

Encore une fois, les faits semblables se comptent par centaines dans l'existence courante de Gondinet. Ceux qui l'aiment réellement, ses. amis, ses parents, ses proches , n'ont jamais pu l'empêcher de se faire ainsi plus ou moins duper. Il vivra toujours avec cette bienveillance naïve, et je conçois l'indignation d'un de ses jeunes et sympathiques collaborateurs , M. Hippolyte Raymond, qui, après l'avoir vu faiblir vingt fois en faveur de gens qui ne le méritaient guère, s'écria :

— C'est abominable ce que vous avez fait là... Vous êtes un monstre... *

— Moi 1 balbutia Gondinet très étonné , moi , un monstre...

— Oui... un monstre de bonté !

Page 1