‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 35 sur 114 · LE RÉPROUVÉ · texte numérisé non relu

LE RÉPROUVÉ

Vous n êtes pas sans avoir rencontré quelquefois un auteur à la veille d'une de ses premières > En ce moment, il en circule plusieurs sur le pavé de Paris.

L'auteur est nerveux, agacé, préoccupé; un rien le

met hors de lui ; il a Taspect sombre , le visage contracté, l'œil égaré ; sa mise est négligée , il y en a qui oublient de se faire faire la barbe.

Le public ne comprend pas grand chose à cette agitation fébrile. Cette anxiété lui paraît exagérée.

— Tout ça, c'est de la pose !

Voilà comment, en général, il résume son impression. '

Le public est injuste. Il est injuste, parce qu'il ne sait pas. Il ne sait pas que ce n'est pas seulement de lui que le pauvre auteur a peur. Il craint la chute moins que les lendemains de chute.

. Terribles, ces lendemains !

L'auteur dont la pièce n'a pas réussi a positivement l'air d'avoir commis une mauvaise action, un inavouable forfait, quelque chose de honteux et d'épouvantable.

Il y a, au bagne , dans les maisons centrales , des gens qui ont assassiné, volé, violé, coupé des enfants en petits morceaux, et dont on s'entretient avec moins de mépris, avec moins d'horreur, que du pauvre écrivain dramatique venant de subir un échec.

Ou ne se dit pas qu'après tout il a dû se donner du mal, qu'une pièce — quelle qu'elle soit — représente un travail long et pénible, qu'il n'avait pas l'intention d'embêter les spectateurs, que, si cela lui est arrivé, c'est bien malgré lui, qu'en somme mieux vaut encore faire une mauvaise pièce qu'un faux, par exemple.

Non, on est impitoyable.

On traite l'auteur de crétin et de gâteux.

— Il est fini, vidé, il n'a plus rien dans le ventre ! Ou bien :

— II n'a jamais eu de talent ! Il n'existe pas! C'est le dernier des raseurs !

L'auteur a conscience de tout ce qui se dit de lui et

autour de lui. Il sent peser sur lui des regards ironiques et des sourires dédaigneux. Il évite, pendant quelques jours, de reparaître dans les endroits publics. Il ne remonte pas à son cercle ; c'est en tremblant et la tête basse qu'il entre à la Librairie nouvelle.

Et comme il a raison d'éviter les rencontres !

On a toujours des ennemis plus ou moins avérés, mais également féroces. Ceux-là ne résistent pas au plaisir de vous dire des choses très dures. Ils n'ont que l'embarras du choix en fait de remarques désobligeantes : « Où diable a-t-il pris ce sujet ridicule > Il pouvait faire moins mauvais ; ça n'a pas de bon sens ! C'est au-dessous de tout I II faut savoir dire la vérité aux camarades qui se trompent », et autres aménités charmantes.

Encore les ennemis sont de beaucoup les moins cruels.

Les indifférents, les gens de relations» courantes et banales deviennent terribles.

L'auteur qui n'a pas réussi va croiser l'un d'eux. Impossible de l'éviter. On est sur le même trottoir; on se rencontre souvent et l'on échange toujours quelques mots. Il faut donc faire bonne contenance. Déjà le pauvre écrivain a dompté sa mine maussade ; il sourit sans avoir, comme on dit, l'air de rien ; il s'apprête même à tendre la main. Préparatifs inutiles : lindifférent s'approche , l'œil plongé dans le vague , comme .absorbé par de profondes méditations. Le voilà à deux pas de l'auteur; il va passer; il passe... Faux myope! il n'a pas vu ou plutôt il n'a pas paru voir. L'infortuné paria reste sur place, immobile, hébété, la main encore tendue dans le vide.

Quant aux parents, aux amis... ils disparaissent momentanément. Cette discrétion subite, inspirée par des scrupules fort louables, montre cependant au ré-

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prouvé à quel point il est abandonné de Dieu et des hommes ; cette charitable pitié lui semble parfois bien amère.

Trouvera- t-il du moins chez lui, dans l'intimité de son intérieur, sous le toit de son propriétaire , l'oubli de cet injuste opprobre ? Pas même ! Ceux qui le servent laissent tomber* sur lui des regards éloquents et lui répondent sur un ton dont la politesse affectée déguise mal l'impertinent dédain. Sa bonne a parlé de son four avec tous les domestiques de la maison; sa cuisinière a lu le T^etit Journal dont le compte rendu est sévère ; elle en a approuvé la critique. L'auteur se sent honni , méprisé de tout ce monde. Même dans son domicile l'atmosphère qu'il respire est saturée d'hostilités subalternes. Il le sait et, malgré lui, il en souffre.

Mille et un détails le heurtent, le choquent. Où sont ses lettres > le concierge, si empressé , si obséquieux hier encore, n'a pas daigner les monter. A quoi bon des égards?... le préposé du cordon sait bien à qui il a affaire maintenant. Il a lu les injures dont on accable son indigne locataire dans tous les journaux qu'il reçoit pour la maison. Elles lui font l'effet d'une faible expression de l'odieuse réalité , et si l'auteur prend le parti de descendre chercher ses lettres, il peut être certain d'entendre l'impitoyable concierge dire assez haut pour être entendu :

-— Vrai !... C'était pas la peine de faire tant le malin avant !

LA CHAMONNIÈRE

31 janvier.

Que faut-il faire pour ramener le public dans un théâtre discrédité >

D'abord une bonne pièce.

Mais cela n'est pas toujours suffisant. Il faut, outre la bonne pièce , inventer une attraction spéciale qui force l'attention. Ce clou nécessaire, MM. Hector Crémieux et Pierre Decourcelle ont pensé le trouver en faisant débuter Mme Pasca, l'une des comédiennes les plus distinguées et les plus aimées du théâtre moderne, dans l'emploi des mères de mélodrame que Mme Marie Laurent tient avec un si grand talent et une si incontestable autorité.

Le jour où M. Pierre Decourcelle, soumettant cette idée à son ami le directeur du Gymnase, lui dit :

— Je voudrais Mme Pasca pour jouer la Charbon^ nière.

Koning s'écria naturellement :

— Ça dépend du rôle.

— Eh bien ! répartit l'auteur , pour être plus sûr qu'il sera bon, aidez-nous à faire la pièce. * ^

Et voilà comment M. Victor Koning, dont le nom ne figurera pas sur l'affiche, est cependant de Taffaire.

Représentation animée. Salle assez brillante, où je remarque la famille Alexandre Dumas, le comte Potocki, Mme Aubernon et beaucoup d'autres personnages de marque qu'on ne voit pas toujours aux premières de la Gaîté. On ne se douterait guère que l'un des directeurs, M. Larochelle, vient de mourir et que

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Ton est dans un théâtre qui a dû faire relâche hier soir pour cause de décès.

La Charbonnière est un drame pittoresque, un spectacle très varié pour lequel le choix des milieux avait beaucoup d'importance. Aussi, les cadres des tableaux ont-ils été l'objet de la sollicitude spéciale des auteurs.

Il me suffira, pour raconter la soirée, de passer en revue les huit décors de la pièce.

Premier tableau : La noce de Madeleine, — Décor intéressant. L'arrière- boutique de la charbonnière avec vue sur la cour de la maison.

C'est le mariage de la fille de la patronne, Pasca- Catherine, c'est-à-dire de Madeleine (Mlle Malvau) avec Michel (M. Romain). Nopces et festins-! Une table aussi bien dressée que celle du fameux repas de V Assommoir^ à l'Ambigu, remplit le milieu de la vaste scène et réunit presque tous les personnages de la pièce.

Principal convive: M. Dumaine, qui fait son premier début dans les tambours-majors. Malgré sa haute taille et son grand bonnet, il représente un tambourmajor plus rond que long. Superbe prestance néanmoins. Auprès de lui, son tapin Narcisse, personnifié par M. Numès, un jeune et spirituel artiste qui vient du Palais-Royal et dont M. Koning a été si content, pendant les répétitions, qu'il lui a fait signer un excellent engagement pour le Gymnase. A M. Numès revient le périlleux honneur de chanter la ronde des Charbonniers^ musique de M. Varney, qui a également composé , et ma foi très adroitement , les deux autres morceaux intercalés dans l'ouvrage.

Si j'ai bien compris l'idée-mère du refrain de la

ronde, les auteurs y expliquent que les charbonniers ne sont pas blancs.

Mme Pasc\ nous a prouvé le contraire, dès son entrée fort applaudie. La charbonnière de la Charbonnière est débarbouillée et porte une robe de satin marron avec petit cachemire français, bonnet à fleurs et rubans, grande broche avec le portrait de « son défunt ».

Dans cette toilette, elle pourrait tout aussi bien représenter une quincaillière, une épicière ou une boulangère. Il est vrai qu'un jour de noce, quand on marie sa fille, on est tout au blanc, même dans le charbon.- Attendons ! Nous avons encore sept tableaux pour voir notre héroïne aussi noire qu'une négresse.

C'est au milieu de ce premier tableau qu'apparaît Mme Jane May en petite chanteuse des rues, tombant d'inanition dans la cour, avant d'avoir terminé sa romance. Avec ses cheveux blonds, tout défaits, l'intelligente artiste a l'air d'avoir seize ans au plus. Costume très bien composé et d'une indigence assez pittoresque.

Après son grand succès dans la Revue des Variétés^ Mme May a pu se montrer ce soir dans un genre tout différent. Je voudrais voir cette vaillante jeune artiste fixée une bonne fois dans un théâtre où l'on saura l'apprécier à sa valeur.

Deuxième tableau : Le Bois de Vtncennes. — Artilleurs, lignards, sous-ofiîciers et soldats y rencontrent naturellement les bonnes et les nounous de rigueur, qui s'en laissent conter par Tarmée tout en poussant le petite voiture du mioche. Des enfants jouent ici et là et traversent la scène en courant les uns après les autres.

Dumaine apprend à de vrais tambours, engagés

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pour la circonstance, les rra et les fla que troublent les sonneries des clairons placés à la cantonade.

C'est ici que la charbonnière apparaît;, avec toute sa famille, dans une tapissière qu'elle conduit et que traîne un malheureux cheval blanc.

Mme Pasca aussi est blanche. A la rigueur, cela s'explique encore. Elle se promène, elle va dîner sur l'herbe , jouer à cache-cache dans le bois : son noir de tous les jours la gênerait.

Attendons encore ; après tout il reste six tableaux.

Troisième tableau : Le Magasin des Quatre-Satsons, — Le hall immense d'un grandissime magasin de nouveautés. Au fond, l'escalier monumental laissant voir le premier étage où grouille tout un monde de clients ; devant l'escalier , les rayons du rez-dechaussée : gants, dentelles, parapluies, ombrelles. Les étalages sont très bien faits. A gauche, l'amorce d'une grande ga'erie, avec plusieurs guichets de caisse, tous numéro es. A droite, e:itre deux allées surchargées de pyramides de soiries et d'étoffes, un superbe ascenseur qui ne cesse de monter et descendre marchandises et gens. Des acheteurs vont, viennent, s'arrêtent, circulent, achètent ou discutent incessamment. Inspecteurs et garçons de magasins parcourent la foule en tous sens. La mise en scène de ce mouvement réaliste est très heureuse et très bien combinée'.

Vous savez combien il est difficile de recruter des figurants convenables; Koning se plaignait — à l'une des dernières répétitions — du peu. d'élégance de ceux qui représentent les acheteurs et les acheteuses au Magasin des Quatre-Saisons.

— Cellç-ci pourtant me paraît assez bien ! lui dit Debruyère en lui montrant une grande personne qui,

le dos tourné à ravant-scènc, se faisait essayer des gants à un comptoir.

— En effet, répliqua Koning, où diable Tavez-vous prise ?

— Ma foi, je n'en sais rie:, c'est Baudu qui est chargé de cela.

A ce moment, la figurante se retourna et Ton recon^ nut. . . Marie Magnier, qui, étant venue voir Mme Pasca, n'avait pu résister au plaisir de faire une petite plaisanterie.

C'est au Magasin des Quatre-Saisons que le drame se noue. Malgré l'endroit, un voisin grincheux trouve que ça manque de nou\ eautés.

Mme Pasca, quoique mise avec plus de simplicité qu'aux tableaux précédents, est plus blanche que jamais. Après cela, me direz- ous, elle vient pour voir sa fille dans son magasin , elle a dû se débarbouil er avant. Elle nous apprend aussi qu'elle se lance dans le commerce en gros. C'est évidemment moins salissant. Et puis enfin il reste encore cinq tableaux.

Quatrième tableau : La loge de Pompon.,, — C'est dans le théâtre de l'avenir que se trouve cet:e loge-là. Aussi est-elle coquette et bien installée.

Un type de directeur. L'artiste Léon Noël a voulu reproduire la physionomie bien connue de M. Cantin, mais le directeur des Bouffes qu'il nous présente n'est pas des plus ressemblants. On le reconnaît à peine à son accent.

Trois types d'auteurs : un très vieux ; un mûr ; un tout jeune. Quels sont les trois collaborateurs auxquels ont pensé les auteurs de la Charbonnière ?

Dumaine et Numès se font passer pour des rédacteurs de la Soirée théâtrale dans un journal dont le premier numéro doit paraître le lendemain. Aussitôt

le directeur se montre familier avec eux et leur tape sur le ventre en leur recommandant de « bien le soigner )). M. Koning, directeur, et M. Pierre Decourcelle, ancien faiseur de Soirées^ ont bien pris sur le vif ce petit tableau de mœurs théâtrales.

Cinquième tableau: La première d*une féerie. — Ici, plusieurs spectatrices, qui avaient déjà versé quelques pleurs sur les infortunes conjugales de Madeleine, sont un peu déroutées en entendant parler de la princesse Arc-en-Ciel, du prince Croquignole, et en voyant entrer des petites femmes peu vêtues , portant les nouvelles boîtes réglementaires pour les ordures municipales.

Chœur de petits grooms anglais, — toujours par M. Varney.

Mme Jane May , en étoile de féerie, meurt subitement en essayant de chanter le (( rondeau des amoureux ».

Il est dit que, dans la Charbonnière, cette agréable chanteuse ne chantera rien jusqu'au bout.

Sixième tableau : Chez la charbonnière. — Décor en deux parties : à droite, le quai de la berge du canal Saint-Martin avec un bateau de charbon amarré; à gauche, la chambre de la charbonnière. Etant chez elle, Mme Pasca aurait le droit d*être aussi noire que le charbon qu'elle vend ; mais elle ne songe guère à manier sa marchandise. Elle attend la police qui doit venir arrêter Madeleine, soupçonnée d'avoir empoisonné la pauvre Pompon. Elle ne se noircit que moralement en s'accusant d'un crime qu'elle n'a pas commis. Se noircirait-elle pour de vrai dans les deux derniers tableaux î^

Septième tableau : L ^infirmerie de la Maison Cen-

traie, — Il s'est écoulé cinq ans pendant le dernier entracte. On s'explique, cette fois encore, pourquoi Mme Pasca est si blanche. Depuis cinq ans, elle n'exerce plus pour cause de détention à Clermont. La propreté règne dans les prisons, et Mme Pasca n'aurait pas voulu se débarrasser du charbon qui recouvre, en général , les visages de charbonnières , qu'on l'eût contrainte à se débarbouiller.

Ce tableau encore très réaliste— un peu trop peutêtre — a vivement impressionné bon nombre de spectateurs et de spectatrices sensibles. Après la chute du rideau sur la mort affreuse de Pélagie (Honorine) et l'attaque d'aliénation mentale de Mme Pasca, on parlait bas dans les couloirs de la Gaîté — comme dans les couloirs d'un véritable hôpital.

Huitième tableau : A Saint-fMandé. — Au moins, cette fois , Mme Pasca a les meilleures raisons du monde pour ne pas être noire comme une charbonnière. Non seulement elle a fini son temps à Clermont, mais, en outre, elle n'a pu reprendre son commerce pour cause de folie persistante. Comme c'est le dernier acte, nous n'avons d'espoir de la voir en vraie charbonnière que si l'on s'avise jamais de lui écrire ua nouveau drame intitulé la Farinière,

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