‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 38 sur 114 · LE PHILANTHROPE DE MONTÉLIMAR · texte numérisé non relu

LE PHILANTHROPE DE MONTÉLIMAR

5 février.

C'était un brave homme. Il habitait Montélimar. Il était bon comme le nougat de son pays. Avec cela, il adorait le théâtre, les gens de théâtre, les directeurs de théâtre et tout ce qui touche au théâtre. Très riche , veuf et sans enfants.

Voici ce qu'il avait remarqué :

Il y avait, à Paris, un tas de fondations charitables, d'oeuvres pieuses, de sociétés de bienfaisance. Les unes venaient en aide aux filles repenties, aux récidivistes, aux petits vagabonds. Les autres adoucissaient le sort des condamnés à temps, des forçats libérés et des braconniers en chômage. On s'occupait de secourir les chiffonniers sans ouvrage. On logeait les gens sans domicile. On allumait des fourneaux pour les affamés. On habillait les enfants pauvres. On médicamentait les malades indigents. Chaque corps d'état avait son organisation de secours mutuels. Seuls, les directeurs de théâtre étaient abandonnés à eux-mêmes.

On lui avait pourtant bien souvent parlé, à Montélimar, des misères de quelques-uns d'entre eux. Celuici s'était ruiné en deux pièces. Celui-là avait mangé la fortune de sa famille et de tous ses amis. Un tel était mort de désespoir. Un autre tel s'était suicidé. Et cela sans que personne au monde songeât jamais à les sauver,

•Alors, il s'était dit ceci :

— Je vais aller à Paris. Je tâcherai de savoir quels sont, à l'heure présente , les directeurs malheureux, et je leur viendrai en aide. Ma fortune me le permet.

Aussitôt, il se mit en route, emportant une forte somme.

A Paris , bien entendu, il ne voulut faire aucune démarche directe.

^ Le véritable philanthrope fait le bien discrètement.

— lime suffira, pensait-il , de vivre quinze jours de la vie parisienne pour savoir à quoi m'en tenir. Dès que je connaîtrai les directeurs nécessiteux, j'agirai.

C'était un homme de bon sens. Pour se renseigner exactement, il lut les Courriers de théâtre que publient les journaux du soir.

Et il y vit :

Chaque jour.

Invariablement,

— Que le théâtre de tenait un immense succès

avec le et avait encaissé dans sa semaine près de

quarante-cinq mille francs de recette ;

— Que la vogue de , au théâtre de , se ralentissait si peu qu'en une seule journée on avait fait quinze mille francs ;

— Que le théâtre des avait envoyé à la caisse

des Dépôts et Consignations une somme de cent cinquante mille francs, représentant la location d'avance pour la pièce en vogue ;

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— Que le théâtre du venait, avec sa pièce nouvelle, de faire dix mille francs de plus en deux jours que la pièce précédente n'en avait fait en une semaine ;

— Et que tous les caissiers se frottaient les mains, et que toutes les préposées à la location étaient sur les dents, et que toutes les pièces s'acheminaient allègrement vers la deux-centième, et que tous les directeurs étaient plus heureux les uns que les autres.

Alors il retourna à Montélimar , remportant la forte somme.

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