GESSLER EXPLIQUÉ
Il février.
J*ai bien fait d'aller ce soir à TOpéra entendre Guillaume Tell !
D'abord, j'adore la partition de Rossini; ensuite, les interprètes actuels du vieux chef-d'œuvre sont excellents ; enfin — et c'est pour cela surtout que j'ai bien fait d'aller entendre Guillaume^ à l'Opéra, ce soir — je crois avoir trouvé enfin l'explication d'un point
IIÎVRIKU I I ^
important qui me préoccupait depuis longtemps, et qui a dû préoccuper d'autres que moi.
Toutes les fois que j'ai vu Guillaume Tell, je me suis demandé pourquoi les librettistes de Jouy eWBis avaient fait Gessler si méchant.
Ce caractère m'avait toujours paru insuffisamment expliqué.
Le gouverneur de l'Helvétie pourrait aussi bien être un brave homme, joyeux d'avoir été envoyé par l'Empereur, son maître, dans un des plus charmants pays du monde, ne songeant qu'à se rendre populaire, doux pour les vieillards , aimable avec les femmes , bon et tendre envers les enfants. Il a des administrés qui ont Tair fort agréable , presque toujours en fête — ce qui indique de très heureuses natures ; — il devrait vraiment se montrer satisfait de son sort et faire ce qui dépend de lui pour plaire à tout le monde.
Au lieu de cela, il rage du commencement à la fin. Il n'entre en scène qu'en fronçant les sourcils; il n'ouvre la bouche que pour'proférer des menaces ou pour donner des ordres d'une inexplicable rigueur; il a constamment l'air grognon et n'est pas bon à prendre avec des pincettes.
Pourquoi > C'est ce que je me demandais. C'est ce que chacun a dû se demander, au moins une fois dans sa vie, depuis que l'on joue Guillaume Tell.
Et c'est ce que je crois avoir découvert.
Vous avez remarqué que tous les décors de l'opéra rossinien sont ensoleillés, éclatants de verdure et de fleurs. Les habitants d'Altorf sont vêtus d'étoffes légères; les Suissesses qui se livrent aux plaisirs de la danse sont presque toutes décolletées ; au premier acte se chante la barcarolle célèbre :
Accours dans nia naccUe!
ce qui indique, comme tout le reste, que nous sommes en été, car on ne fait pas de parties de canot lorsque les lacs charrient des glaçons. Déplus, les jeunes gens tirent à l'arc ; en hiver, ils auraient les doigts gelés et seraient dans l'impossibilité de montrer leur adresse.
Enfin, il n'y a pas à discuter, l'action se déroule en été, en plein été.
Et, cependant, Gessler est couvert de fourrures. Son vêtement de velours très épais est bordé et probablement doublé de martre plus ou moins zibeline.
Donc, il a froid.
Et il est agacé d'avoir froid quand tout le monde a chaud.
N'essayez pas de vous demander pourquoi Gessler est seul à avoir froid en plein été; c'est inutile; le point important, le point qu'il convenait de fixer, c'est qu'il a froid , qu'il est seul à avoir froid , que personne n'a froid autour de lui et que cela le rend méchant. Il enrage de voir partout des Suisses qui ont chaud, alors qu'il gèle et qu'il est obligé de mettre sa fourrure.
Et voyez comme le reste du livret découle logiquement de ce point de départ.
Gessler n'a que l'embarras du choix parmi les mille et une espèces de vexations qu'il pourrait infliger aux bons Suisses.
Quelle est celle qu'il choisit ?
Il exige que ses administrés se découvrent, en plein air, devant sa toque qui se balance en haut d'Un mât.
Evidemment, il espère que ces braves gens auront froid comme lui — qui sait, peut-être, qu'ils s'enrhumeront.»
Tell est un chaud patriote, et c'est ce qui l'exaspère.
Chacun tremble quand le père enlève la pomme sur la tête de son fils, et évidemment Gessler a compte sur cette petite émotion pour jeter un froid.
Placez-vous à ce point de vue, et vous trouverez, dans le poème de MM. Jouy et Bis , des beautés encore inconnues.
Comme j'ai donc bien fait d*aller, ce soir, à TOpéra, entendre Guillaume Tell!