UNE PREMIÈRE DE MEILHAC
13 février.
Une vive émotion a régné toute la journée, place de la Madeleine. Dès le matin, les voitures s'y succédaient, s'arrêtant devant le numéro 10, stationnant autour de la petite fontaine qui décore la place , prolongeant leurs triples files jusque dans la rue Royale, si nombreuses et si encombrantes que , dans l'aprèsmidi, les omnibus ont dû prendre par la rue Duphot.
— Qu'arrive-t-il donc ? se demandaient les passants.
— Un riche mariage, probablement.
Mais le suisse de la Madeleine avait déclaré qu'il n'avait entendu parler de rien, en ajoutant ces paroles dédaigneuses :
— A moins que ce ne soit un mariage civil!
Ah ! si les passants avaient pu savoir ce dont il s'agissait.
Depuis la veille, une nouvelle étrange, imprévue, incroyable, s'était répandue dans Paris.
Henri Meilhac , le plus Parisien des Parisiens , le boulevardier obstiné et enragé, Meilhac qui n'avait jamais quitté Paris que pour aller à Saint-Germain en
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voiture, Meilhac qui passait sa vie à déclarer que le plus beau panorama du monde ne valait pas la vue dont il jouissait des fenêtres de son appartement sur le marché au fleurs de la Madeleine , Meilhac partait pour l'Italie, pour Naples, et les mieux informés ajoutaient ce détail inouï qu'il s'y rendait d'une seule traite. On se racontait qu'il avait été pris subitement d'une envie folle de voir Pompéi, çie se promener dans la maison de Diomède , d'aller rêvasser dans le temple d'Isis, de fouler les jardins du théâtre grec en songeant à la Belle Hélène
Personne n'en voulut rien croire, et c'est parce que le fameux Tout-Paris que vous savez a voulu connaître l'origine de ce que l'on prenait pour une colossale mystification, qu'un défilé ininterrompu de fiacres, de landaus , de dog-cars et de coupés capitonnés a interrompu aujourd'hui la circulation sur la place de la Madeleine.
Les visiteurs se sont précipités en masse dans l'escalier qui mène au premier de Meilhac. A deux heures, on s'y écrasait littéralement. Rien ne paraissait changé dans la maison. Evidemment, le bruit de ce départ était faux. Peut-être Meilhac allait-il à Dijon, mais à Naples — jamais !
Dès l'entrée de son appartement, pourtant, il fallut se rendre à la stupéfiante vérité.
Il y avait une valise dans cette entrée et, auprès de la valise, Ernest, le fidèle valet de chambre, répondant aux interrogations de tous :
— C'est vrai, je vous assure que c'est vrai !
Puis, il n'y avait pas que la valise et l'affirmation d Ernest. Il y avait le billard couvert d'une housse, la bibliothèque fermée; il y avait Meilhac lui-même en tête-à-tête avec une énorme malle toute neuve.
A ceux qui arrivaient, il disait :
— Comment cela se fait-il donc , une malle ? Moi je ne sais pas, Ernest non plus ; depuis le temps qu'il est chez moi... il a oublié, ce garçon! Me conseillezvous de mettre les chaussures sur les chemises ou les chemises sur les chaussures >
Et on lui donnait un coup de main.
Bischoffsheim l'aida à plier les redingotes , Narrey lui apporta les pantalons , Cartier plaça les chemises, Delavigne les faux cols, tandis que le père Dupin voulait à toute force faire entrer deux queues de billard dans la malle.
— Vous verrez que vous n'en trouverez pas une convenable là-bas , murmurait-il. Le général Championnet me Ta raconté cent fois. « A mon entrée à Naples, me disait-il, je fus surtout embêté de ne pouvoir jouer au billard, faute de bonnes queues. Si j'avais su, je me serais précautionné d'avance ! »
Quand la malle fut faite, Halévy entraîna son ancien collaborateur dans un coin pour lui apprendre quelques mots d'italien , tandis que Cille lui fourra des guides dans toutes ses poches.
Vers six heures , Meilhac monta dans un simple fiacre avec son ami RebouUaud, qui partait avec lui. Beaucoup d'autres voitures suivaient , emportant les fidèles, les collaborateurs et quelques charmantes artistes appartenant à divers théâtres.
— La voilà enfin, la noce I dirent les badauds qui stationnaient depuis le matin pour essayer de savoir ce qui se passait.
Les voitures s'éloignèrent rapidement dans la direction de la Bastille.
Boulevard Beaumarchais, Meilhac donna quelques signes d'impatience. Mais il sut se contenir. C'est seu-
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lement en passant devant la colonne de Juillet qu'il laissa échapper cette exclamation :
— C'est tout de même bien long, les voyages I Cinq minutes après , on était à la gare de Lyon.
L'obligeant et charmant chef de gare, M. Regnoul, avait mis un salon spécial à la disposition du voyageur. C'est dans ce salon qu'eurent lieu les adieux, scènes touchantes que le défaut d'espace seul m'empêche de raconter. Disons seulement que des marchands de billets avaient trouvé le moyen de vendre très cher, à de simples curieux, des cartes qui leur ont permis d'assister au départ de Meilhac.
Enfin, quand l'auteur eut pris place dans le compartiment qu'on lui avait réservé, les artistes de l'Opéra- Comique entonnèrent un chœur, composé pour la circonstance par M. Massenet, avec soli par Marie Heilbron et Talazac.
— Télégraphiez-moi les recettes de Ma camarade, de îManon et de la Cosaque ! s'écria le débutant voyageur en se penchant à la portière.
Le chef de gare donna le signal du départ.
Un fort coup de sifflet retentit.
Alors Meilhac, se tournant vers son compagnon de route, lui dit d'un air consterné :
— Cela commence mal ! Si nous descendions?
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