‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 47 sur 114 · LA PEAU DU BONHOMME · texte numérisé non relu

LA PEAU DU BONHOMME

19 février.

Lorsqu*il n*a aucune première représentation . aucune reprise , aucune soirée classique d'Odéon à se mettre sous la plume, M. Francisque Sarcey ne laisse pourtant pas chômer son feuilleton hebdomadaire.

Suivant l'exemple de ses illustres prédécesseurs en critique, Jules Janin et Théophile Gautier, il remplace alors les nouveautés absentes par de copieuses études d'esthétique théâtrale. Tantôt il disserte sur la poétique des auteurs arrivés ; tantôt il discute la façon d'interpréter un rôle fameux; tantôt il entreprend un cours de mise en scène comparée. Examinant les procédés de chacun, il apprécie les résultats obtenus, approuve ou désapprouve, admet au besoin la controverse et se fait un devoir d'insérer toutes les lettres rectificatives ou complémentaires qui lui sont envoyées soit par les vieux copains de l'Université, soit par d'autres plus jeunes.

Cette méthode de travail est vraiment bonne. Outre qu'elle tire M. Sarcey d'embarras lorsqu'une semaine a été maigre, elle lui fournit l'occasion de formuler des

ï^2 LES SOIREES PARISIENNES

vérités utiles et de donner des conseils qui sont souvent écoutés.

Aussi, sur l'avis d'un certain nombre de lecteurs et de gens de théâtre qui pensent qu'il y a lieu de s'inspirer d'un procédé consacré par le succès , me suis-je décidé à imiter, à ma façon bien entendu, mon grave confrère du Temps.

A moi aussi l'esthétique !

Seulement, mon esthétique sera plus légère , plus superficielle, — ainsi qu'on va en juger par les quelques lignes que je vais tout d'abord consacrer à la t Peau du bonhomme ».

La peau du bonhomme, tout le monde connaît ça.

On sait que c'est là dedans qu'un comédien doit entrer pour interpréter sincèrement son rôle et donner au public l'impression vraie rêvée par l'auteur.

Or, pour entrer dans la peau d'un autre, il faut d'abord sortir de la sienne. Opération purement morale, d'ailleurs, mais pour laquelle un certain entraînement d'imagination s'impose à l'artiste qui veut réussir au théâtre.

Cela demande beaucoup de temps et pas mal de bonne volonté. Le plus fâcheux, c'est que l'entraînement en question, quoique nécessaire, n'est pas obligatoire. L'acteur peut s'y dérober au gré de sa paresse et faire néanmoins son métier, tant bien que mal.

Tel n'est point le cas de tous les artistes.

Le chanteur est soumis à des obligations d'ordre physique. Dès son réveil, il est astreint à des exercices. Il ne pourrait matériellement se faire entendre le soir qu'en travaillant sa voix le matin. Les barytons, notamment, passent une partie de la journée à dire :

— Cuivre! cuivrre! cuivrrre! cuivrrrre î...

En augmentant toujours le nombre des r, sous peine de ne plus avoir leurs moyens en public.

Dans un autre ordre d'idées artistiques, le clown, racrobate,et généralement tous ceux qui font des tours de force et de souplesse s'empressent, au saut du lit, de faire, sur les mains, trois ou quatre fois le tour de la chambre. Après quoi, ils soulèvent leurs tables de nuit à bras tendu, jonglent avec leurs petits, s'accrochent par les dents à la suspension de la salle à manger et font la pyramide humaine en famille .

L'acteur, qu'aucune nécessité d'hygiène professionnelle ne force à rentrer chez lui immédiatement après le spectacle, comme le chanteur, se lève généralement plus tard que ce dernier.

Le plus souvent, au lieu de songer de suite à son changement de peau , il sonne le domestique qui lui apporte les journaux.

L'acteur dévore la partie théâtrale des feuilles publiques ; il lit avec un égal plaisir les éloges qui lui sont adressés et les blâmes encourus par ses camarades.

Après cela, il parcourt les articles politiques, hausse les épaules, s'habille, déjeune ! puis — toujours sans changer de peau — allume un cigare et, s'il ne répète pas, va aux courses ou fait une promenade au Bois.

Vers six heures, il dîne, arrive au théâtre en retard, se dispute avec le régisseur , s'habille en hâte et se précipite en scène après avoir failli manquer son entrée.

Ce n'est qu'en présence du public qu'il s'aperçoit qu'il est encore dans sa propre peau.

Et comment voulez-vous qu'après une journée ainsi r:mplie , il ait eu le temps- d'entrer dans celle d'un

autre > Quelles que soient ses facultés d'assimilation, c'est tout au plus s'il y pénétrera un peu vers le milieu du second acte.

En admettant que la substitution de peau soit faite à ce moment-là , il aura toujours joué le commencement de la pièce sans vérité, sans conviction, sans être entré, enfin, dans la « Peau du bonhomme ».

Pourquoi donc MM. les comédiens ne s'inspircraientils pas volontairement du zèle forcé des artistes lyriques >

Voici, selon moi, ce qui devrait se passer.

Prenons par exemple un acteur qui doit jouer le rôle d'Alceste, dans le (Misanthrope.

Qu'est-ce qu'Alceste >

Un être grincheux, un homme de fort méchante humeur.

Donc, l'interprète d'Alceste devra, dès le matin, montrer l'amabilité d'un dogue. Il pestera contre l'humanité entière , trouvera son café au lait exécrable, s'épanchera en une virulente indignation sur les laitières qui baptisent leur crème, les épiciers qui vendent de la chicorée pour du moka et les boulangers qui ne pèsent point leurs flûtes.

— Vous ne paierez ni le lait, ni le café, ni les flûtes, dira-t-il à sa cuisinière.

Et si cette femme lui fait remarquer que les fournisseurs le poursuivront en justice et qu'il faudra bien qu'il les paye, l'interprète du Misanthrope devra répondre, en s'enfermant dans la peau d'Alceste :

Soit ! j'aurai le plaisir de perdre mon procès I

Si des amis viennent le voir ce jour-là, il aura soin de les recevoir comme autantde chiens dans un jeu de

quilles, et de leur dire les plus cruelles vérités sans les épargner sur un seul de leurs défauts.

Qu'un auteur, désireux d'être joué, veuille lui lire son œuvre, il aura soin, au lieu de reconduire doucement avec quelques paroles banales d'encouragement, de lui dire que sa pièce est « bonne à mettre au cabinet », en ajoutant que, pour sa part, « il aime mieux sa mie, o gué ! »

Tout cela, bien entendu, sans préjudice des phrases désobligeantes et des reproches amers qu'il réservera pour l'agrément spécial des jolies femmes qui pourraient lui rendre visite et qu'il est de son devoir de traiter comme les dernières des dernières.

A ce manège-là, j'ignore s'il pourra conserver beaucoup de sympathies autour de sa personne, mais ce dont je réponds, c'est que le soir, au moment déjouer Alceste, il sera dans la peau du bonhomme.

Un second exemple, pris sur un emploi beaucoup moins important, n'en démontrera que mieux l'excellence de mon procédé d'entraînement.

Prenons, cette fois, un simple pensionnaire de l'un ou l'autre des deux théâtres français et supposons qu'il ait à jouer le rôle de Théramène. Certes, ce n'est pas un rôle étourdissant, mais enfin il comporte le fameux récit de la mort d'Hippolyte, et l'on n'entre pas comme ça, sans crier gare, dans la peau d'un reporter antique qui, de visu, vient raconter un accident de char à la famille du défunt.

Ce n'est qu^à force de songer à ce lamentable fait divers, qu'il croira que c'est arrivé. Aussi est-il nécessaire qu'il s'abandonne, du matin au soir, aux méditations suivantes :

— Ce pauvre Hippolyte, tout de même ! . . . qui aurait dit cela?., je le vois encore, bien portant, frais comme

l'œil; il était sur son propre char... nous sortions justement des portes de Trézène... en route pour Mycènes, quoi!.. Par exemple, il n'était pas gai, le jeune patron, nous non plus... Quant aux chevaux, ils n'en menaient pas large... on aurait dit qu'ils devinaient que les affaires ne marchaient pas... Enfin, n'importe! Tout à coup... grand chambardement du côté de la mer. . . un cri, je ne vous dis que ça !.. . Nous en avions perdu le Nord... Mais ce n'était rien encore... Qu'est-ce que nous voyons sur la plage?... un monstre énorme, un animal qui avait des écailles de poisson, une tête de taureau, des griffes de lion et un appétit de requin... Ah! la sale bête!... Il dégoûtait la mer, même que les flots défilaient bien vite la parade après nous l'avoir colloque là...

Et ainsi de suite jusqu'à la fin du célèbre récit.

Mais le meilleur moyen de bien s'entraîner pour ce rôle émouvant consiste encore à aller flâner quelque peu au carrefour Montmartre ou place de l'Opéra.

Quand l'interprète de Théramène aura passé une heure ou deux sur l'un ou l'autre de ces points trop fréquentés, il se trouvera tout entré dans la peau d'un bonhomme qui a vu écraser son semblable.

LA FLAMBOYANTK

22 février.

Rarement nouveau spectacle aura fait moins de tapage avant son apparition que celui du Vaudeville. Il y a cependant trois auteurs pour un dans l'affaire,

trois Méridionaux dont Tassemblage pouvait faire prévoir des répétitions mouvementées ou des (>otins de foyer ; mais rien à glaner dans cet ordre d'indiscrétions. Seul, M. Valabrègue (Albin) eut quelques accès d'exubérance que calmait aussitôt Tautorité du collaborateur en chef, M. Ferrier (Paul). Quant à M. Cohen (Félix), il est revenu au Vaudeville avec la vénération que lui inspirait le théâtre de son premier succès : le Club, une comédie amusante, en collaboration avec Gondinet, et dont nou^- avions gardé un excellent souvenir.

Pièce maritime. Quelque chose comme la Smilis de la Chaussée-d'Antin.

Seulement, les marins du Vaudeville ne le sont pas autant que ceux de la Comédie-Française. Ce sont des marins pour rire et dont on a énormément ri. Sur deux capitaines, il y en a un de faux. En outre, il ne s'agit plus de la marine de TEtat, mais de la marine marchande.

Cela a même causé une certaine déception aux trois auteurs.

Ecrivains de valeur, mais ignorants comme un trio de carpes sur les questions maritimes, ils avaient rêvé, pour leurs interprètes, des costumes étincelants et couverts de galons d'or. Mais M. Raymond Deslandes, en pur Dieppois qu'il est, leur a appris que les capitaines marchands n'avaient pas d'uniforme et portaient tout au plus une petite ancre dorée à la casquette et quelques boutons de cuivre à leur vareuse de drap bleu.

C'est ainsi que sont habillés M. Dieudonné, le faux capitaine au long cours, et M. Carré, le vrai. Quanta M. Parade, il joue un simple matelot, comme M. Got dans le drame de Jean Aicard. Pas plus que le doyen

des Français, le doyen du Vaudeville ne recherche le panache.

Un début modeste, mais intéressant.

Mlle Juliette Arnault, une gracieuse et fluette petite personne, qui joue le rôle de Mathilde, la femme du faux capitaine Dieudonné , appartient à une sympathique famille d'artistes. Son père dirigea même avec une sollicitude assez éclairée un petit théâtre d'amateurs, le théâtre des familles, où il produisit des auteurs, des poètes et des conférenciers d'avenir.

Mlle Juliette Arnault nous arrive du théâtre du Parc, à Bruxelles. Elle a débuté à Tâge de quinze ans, à Londres, par Catherine de Valois dans le Henri K, de Shakespeare. Rôle assez original en son genre, puisque, tandis que les autres personnages s'expriment en anglais, cette princesse française, seule, parle toujours en français.

La voilà, la vérité au théâtre. Cela ne date pourtant pas d'hier, et l'on avouera que M. Zola lui-même n'oserait pas aujourd'hui pousser les choses aussi loin.

Un effet imprévu, auquel MM. Ferrier, Cohen et Valabrègue sont étrangers, a fortement égayé le premier acte.

Au milieu d'un récit du matelot Parade, un petit chien plus ou moins havanais est entré en scène, sautil'ant, frétillant, dressant les oreilles, puis, surpris par la vue de la salle, s'arrêtant soudain et regardant le plus drôlement du monde le public qui riait aux éclats.

La maîtresse du petit intrus, Mme Grassot, Ta expulsé non sans peine.

Comme le public était en train de s'amuser, cet intermède comique n'a pas nui à la marche de la pièce. Mais voyez-vous pareil incident se produisant dans

une comédie sérieuse, au milieu d'une scène importante sur laquelle Tauteur aurait compté pour avoir un succès ?

Il est question, dans la Flamboyante^ de l'agacement que cause au locataire d'une maison bourgeoise l'odieux voisinage d'un pianiste qui l'assomme de ses gammes perpétuelles.

Au milieu des récits de toutes sortes qui fouiTnillent dans la pièce, celui-ci a presque passé inaperçu, et si je m'y arrête, c'est parce que l'idée de cette situation a dû certainement être fournie aux auteurs par M. Raymond Deslandes lui-même.

Le directeur du Vaudeville est torturé, dans son appartement de la rue de Provence, par toute une collection de pianos voisins qui commencent toujours leur terrible charivari dès le matin, juste à l'heure où il se met à travailler.

Homme de lutte, il a résisté par tous les moyens possibles après s'être assuré, hélas 1 que la loi reste impuissante contre les délits de claviers.

En dernier lieu, il fit l'acquisition d'une grosse caisse , d'une paire de cymbales et d'une trompe de tramway. A la première heure, pour répondre aux hostilités du piano matinal, il frappait les cymbales, sa bonne embouchait la trompe et son coiffeur tamponnait la grosse caisse. Il en résultait un vacarme étrange, effroyable, wagnérien. Mais, après une demiheure de cet exercice violent, les trois virtuoses étaient brisés, harassés, vaincus par la fatigue, tandis que le piano, triomphant, reprenait de plus belle ses arpèges homicides.

A ce sujet, que M. Raymond Deslandes me permette de lui indiquer le moyen plus ingénieux dont l'un de nos confrères s'est avisé tout dernièrement.

Martyrisé par un implacable tapoteur et ayant, lui aussi, reconnu l'impossibilité d'en avoir raison à la force des poignets, le journaliste en question acheta un de ces tambours que Ton fait résonner par Télectricité. 11 le plaça ensuite dans une armoire mitoyenne de son bourreau de pianiste , le relia à une forte pile voltaïque, établit le courant... puis s'en alla tranquillement dîner au cercle , d'où il ne rentra qu'à une heure fort avancée de la nuit.

Les rrra et les fla avaient si vigoureusement ronflé pendant sou absence , qu'au retour , il trouva devant son seuil un homme qui attendait, à genoux, demandant grâce.

C'était le pianiste, humiliî, battu, repentant, auquel il put imposer à son gré un traité réglant un minimum quotidien d'heures de piano.

Comme il y a trois auteurs pour la Flamboyante, le service de premièirea été un peu restreint pour chacun d'eux.

Un des trois avait cependant trouvé un truc assez ingénieux pour obtenir quelques places supplémentaires.

- — Vous ne pouvez pas me refuser un fauteuil de plus, disait-il, c'est pour un créancier !

Et il a extorqué de la sorte, au candide M. Bertrand, une vingtaine de fauteuils.

Mais ce soir, comme on le félicitait après le deuxième acte et qu'on lui disait :

— Eh bien ! vos créanciers doivent être contents ! Vous allez faire de belles recettes !

Il avoua tout et répondit avec cynisme :

— Cela m'est bien égal, je ne dois rien à personne !

FLVRirR 141

r A-PROPOS DE LA CHARBONNIÈRE

2$ février.

On a annoncé qu a l'occasion du 82* anniversaire de Victor Hugo, Dumaine doit réciter un à-propos en vers, entre deux actes de la Charbonnière.

Une coupable indiscrétion me met à même de publier cette remarquable poésie :

Chalut, maître, chalut ! Toi nochtre pure gloire. Le coke des j auteurs, dont le nom dans Thichtoire, Va flamboyer, fouchtra ! comme un feu de charment , <lui nous j'a faitchouvent pacher un bon moment, Les j'autres , près de toi , chont du pouchier de motte. Pach un cheul dans le tas ne t'iraît à la botte. Les charbougnias, vougri I te fêtent à bon droit, Victor, tu liens j*à nous par un lien étroit. Le diamant n'est-il pas du charbon ? Toi, maître. N'es-tu pas diamant ? Ta chplendeur nous pénètre. Comme au chein du bouleau, Thâche du charbonnier. Tous tes ouvrages chont le déchus du panier.

Ils t'ont, chacun chait cha« donné beaucoup de braise, Et nous chommes heureux de te voir à ton aise. Et puis, che- n'est pas tout. Que voit-on dans charbon ? On y voit d'abord char et puis on y voit bon. Ton char à toi, fouchtra I ch'est le char du poète; Nul n'est plus bon que toi, cha che voit à ta tête. Donnant à ton pays un juste fîerta, Tu te gliches vivant dans l'immortalita.

Ta gloire emplit la ville ainchi que la campagne, Et va jusqu'à l'ochtra cochta de la montagne. Chelui qui fit Ruy Blach, ^Ancheloy Hernani, Lucrèche Borchia — et cha n'est pas fini !

Et les Feuilles d'automne^ et la fiente qui vole, Et le Roi qui ch'amuje, et VHomme qui rigole^

Chelui-lâ, mes j'enfants, n*est pas j*un galapia.

Car il cherait, vougri ! digne d'être auvergnat,

Etant bien pluch qu'un homme!... En écrivain de rache,

Dans la littérature Hugo tient de la plache :

Che n'est pas qu'il choit chale. Il n*eut jamais de four,

Ni plus ni moins que ch'il était fils de Chaint-Flour.

Auchi, comme pays, en beaux j 'habits de fête,

Tous, nous chantons ta gloire, au chon de la mu jette ;

Oui, pour te chouhaita beaucoup de lendemains,

Nos j 'éponges, fouchtra ! che chont lavé les mains.

Et tous en rond, devant ta chtatue honorée,

Les charbougnias, vougri ! danchent une bourrée !

PETITE ESTHÉTIQUE

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