‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 46 sur 114 · LE CHEF DE BANDE · texte numérisé non relu

LE CHEF DE BANDE

i8 février.

Il est devenu banal de dire qu'à Paris la police est mal faite.

Trop de crimes restés impunis, trop de méfaits identiquement répétés ont fait passer cette affirmation à l'état d'axiome. Est-ce défaut d'habileté? est-ce simple malechance > Il est certain que le personnel de la cité, jadis si dur aux délinquants, s'acquitte maintenant aussi mal que possible de son œuvre de pro-

téction sociale. C'est l'âge d'or des alphonses, des filous et des rôdeurs de nuit. Quant à messieurs les assassins célèbres, ils s'obstinent dans un anonymat bien regrettable, surtout pour le prestige de notre vieille préfecture de police.

Naturellement, c'est à M. Camescasse que s'en prend jusqu'ici l'opinion publique. L'impuissance administratwe de ce fonctionnaire peu amovible est expliquée, commentée chaque jour avec malveillance. Son bon vouloir, son désir de mieux agir font doute pour tout le monde.

Après tout, disent les uns , si ses agents n'étaient pas accaparés par la politique, la sécurité des contribuables serait mieux assurée.

Si les gardiens de la paix distribuaient moins de horions aux honnêtes travailleurs, affirment les autres, ils pourraient donner du casse-téte à ceux qui en sont plus dignes.

La police , s'écrient les plus grincheux, ferait bien mieux de laisser les chiffonniers tranquilles et de protéger la vie des citoyens !

On va même jusqu'à supposer une fois de plus que le gouvernement de la République a besoin de laisser impunis des forfaits qu'il pourrait aisément châtier, afin que le public, distrait par des faits divers palpitants, oublie de surveiller le mmistère. .

Eh bien!- on avait tort d'incriminer le zèle et les intentions du préfet de police.

M. Camescasse est un grand innocent.

Il faisait son métier avec conscience sans la moindre arrière -pensée politique. Et s'il ne trouvait jamais rien , c'est qu'il avait vraiment affaire à trop forte partie.

Car il luttait sans s'en douter contre un malfaiteur

de génie , contre le chef d'une association autrement organisée que sa propre boutique administrative.

Ce criminel était même d'autant plus redoutable qu'il occupait, dans la littérature dramatique de son temps, une situation qui devait dérouter les soupçons. Parvenu à un âge déjà respectable, entouré de l'estime et de la considération d'une foule de grands personnages, populaire avec cela et officier de la Légion d'honneur, ce grand coupable n'avait à son passif que certains changements de noms assez familiers à ses pareils de tous les temps. Né Adolphe Philippe, il s'était ensuite fait appeler d'abord Adolphe Dennery , puis Ad. D'Ennery (avec une particule). Il y avait là un indice qu'on n'eût peut-être pas dû négliger.

Qui donc a pu mettre M. Camescasse sur la piste de l'insaisissable criminel et de ses complices >

Oh ! mon Dieu , ce n'est ni son flair personnel ni celui de ses fins limiers de police, mais bien une note, une simple note de notre collaborateur Jules Prével. Sans Jules Prével et sa note, les crimes qu'on va punir en bloc seraient restés impunis comme par le passé.

C'est qu'elle était significative cette note élégante et concise annonçant que M. Macé quittait ses fonctions de chef de la sûreté pour se rendre auprès de M. Ad. D'Ennery et faire avec lui un drame judiciaire !

Il n'en fallait pas plus pour éveiller enfin les soupçons du préfet et motiver une prompte enquête.

De cette enquête, il résulte déjà :

1° Qu'Adolphe Philippe, dit D'Ennery, avait depuis longtemps fondé une association de dangereux malfaiteurs ;

2* Qu'il s'était assuré le concours de l'agent supérieur Macé dont il avait flatte les plus chères espé-

rances en lui disant un jour : « Vous devez être doué pour le théâtre », et en faisant briller à ses yeux de fonctionnaire Téventualité mirobolante d'une collaboration plus ou moins prochaine avec lui ;

3** Que si ledit sieur [Adolphe Philippe, dit D'Ennery, s'est plu à ne mettre à la scène que des assassins de bas étage, c'était en réalité pour avoir, auprès de Macé, un prétexte d'utiliser les connaissances policières de ce dernier ;

4® Que ces renseignements spéciaux étaient ensuite utilisés pour assurer l'impunité des opérations de la « bande D'Ennery » ;

5*» Que le théâtre n'était, par conséquent, qu'un moyen fructueux mais indirect de servir les plus noirs projets;

6** Que ledit sieur n'a rien mis à la scène qu*il n*eût essayé ou fait essayer par sa redoutable cohorte, que les innombrables crimes de son énorme répertoire ont donc tous été commis réellement par lui ou par eux, ensemble ou séparément ;

7° Que tous les meurtres dont les auteurs n'ont pu être découverts dans ces dernières années peuvent, en conséquence, leur être imputés;

8** Que l'assassin de la rue Blondel était le sieur Ad. Philippe, dit D'Ennery;

9*" Que l'assassin de Marie Fellerath, c'était lui;

lo** Que l'assassin de la place Beauvau, c'était lui (sous le pseudonyme de Walder ou « De Walder»);

II** Que Jud, c'était encore lui.

Etc., etc.

II est probable que lorsque ces lignes paraîtront, le trop coupable Adolphe sera entre les mains de la jus-

tice d' Amibes. Nul doute que le jury indigné ne le fasse condamner à la peine capitale.

Mais il est à prévoir aussi que le grand nombre et Ténormité de ses crimes lui fera obtenir sa grâce du Président de la République.

Page 1