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LE CERCLE PIGALLE CLAUDE GUEUX

29 février.

Le Cercle Pigalle convoquait ce soir une partie de la presse. Habituellement, les représentations de ce coquet théâtre d'amateurs se passent en famille, sur

invitations personnelles fort recherchées, ma foi ! des petits commerçants du quartier.

Je n'ai pas à présenter autrement un cercle lyrique et dramatique qui existe depuis trente-quatre ans et dont le Figaro a eu l'occasion de parlera ses lecteurs. Rien de plus sympathique que cette association qui permet à de braves jeunes gens d'éviter les tripots et les brasseries. Ils sont eux-mêmes leurs propres comédiens, leurs propres musiciens , leurs propres décorateurs, voire parfois leurs propres auteurs ; mais, en général, ils jouent, de préférence à leurs propres œuvres, celles d'Augier, de Labiche, de Meilhac, de Gondinet et dç Pailleron. Quelquefois ils donnent une représentation extraordinaire, un gala. Alors, pour avoir une vedette, une étoile, ils s'assurent le concours d'une actrice appartenant aux théâtres de Montmartre ou des BatignoUes, mais ces grandes soirées sont rares.

Quant aux acteurs improvisés de la troupe, ils sont arrivés à une certaine habileté relative à force de travail et en étudiant sans cesse les véritables artistes dont ils savent s'assimiler les tics et la personnalité. Ils ont du reste cet avantage sur leurs grands frères de la Comédie-Française qu'ils sont tous sociétaires. Le grand intérêt, le clou du spectacle de ce soir n'est pas dans le programme. Les pièces inédites de MM. Chenevard, Adam, Bruneau et Copin, assez agréables à entendre et suffisamment bien jouées par les interprètes et amis de ces auteurs, ne constituaient pourtant pas l'attraction essentielle de la soirée.

On inaugurait un rideau , et c'était là l'important. Hâtons-nous d'ajouter que ce rideau est l'œuvre d'un jeune membre du cercle, M. Eugène Chaperon, digne fils du peintre de grand talent qui , avec son associé Rubé et M. Lavastre jeune, maintient si haut la décoration théâtrale française.

M. Chaperon fils, ayant à représenter divers personnages du théâtre classique et moderne, leur a donné les traits de ses camarades du cercle Pigalle, en ayant soin de les avantager. Tous sont ressemblants mais plus beaux que nature.

Grâce à ce rideau, le spectacle actuel pourra encore être donné deux fois. Un souper de troisième aura lieu sur la scène à l'issue de la dernière représentation.

Gadot Rollo est le nom bien authentique d'un jeune ingénieur qui a donné, ce soir, Claude Gueux au Théâtre-Beaumarchais.

M. Rollo est de Marseille, et Claude Gueux xïtsi pas sa première pièce, à ce qu'il parait. On affirme que l'auteur a déjà eu un succès dans la cité qui le vit naître. Seulement, pour avoir l'honneur de débuter à Paris, il a eu recours aux conseils' d'un poète, M. Elzéar, un compatriote devenu Parisien.

Claude Gueux est le développement en cinq actes du court roman de Victor Hugo; développement ultra-socialiste. On y voit les malheurs du pauv'peup' représentés sous les couleurs les plus noires. Rochefort, Vallès, Carjat et autres frères et amis sont venus tout exprès pour applaudir.

Ces éminents citoyens s'acquittent bien de cette mission de confiance.

Après le dernier acte, ils rappellent deux fois Taillade, chargé du principal rôle. Ils le rappellent quatre fois après le quatrième acte. Comme le remarquable artiste est chargé également de tous les crimes qui se commettent dans la pièce et que l'un des personnages a nom Clément, une plaisanterie facile vient sur les lèvres, chaque fois que celui-ci entre en scène :

— N'ayons pas peur : M. le commissaire aux délégations judiciaires est là.

I j8 LES SOIRÉES PARISIENNES

L'acte principal se passe dans un atelier où Ton forge du vrai fer, où l'on scie des vraies roues, où s'écroule, — dans la coulisse, — un vrai treuil. Si la pièce avait été jouée à l'Ambigu, c'est sur la scàjie que ce vrai treuil eût écrasé deux ouvriers.

A Beaumarchais , on se contente de raconter ce triste fait divers; un pendant au récit de Théramène.

La soirée d'ailleurs n'a été qu'une longue suite d'ovations pour Taillade qui a composé son rôle avec un réel talent.

Pendant les entr'actes, l'auteur recevait les félicitations de ses amis, au café du théâtre.

LES mois DE RESZKÉ *

ler mars.

Ce n*était pas une mince surprise pour les abonnés des Italiens que de revoir, sur l'affiche de la place du Châtelet, VHérodiadeàt M. Massenet. Le jeune maître, après la brusque interruption que l'on sait, avait naturellement épousé la querelle de Mme Fidès-Devrics, et l'on pouvait supposer que ni lui ni ses collaborateurs ne donneraient à MM. Maurel et Corti l'autorisation de faire chanter leur œuvre sans le concours toutpuissant de la grande artiste si malheureusement partie.

Seule, l'intervention de Mlle Joséphine de Reszké a dû décider les auteurs à faire une concession que la direction n'eût peut-être pas obtenue par ellemême.

L'auteur du Î?oî de Lahore ne pouvait rien refuser à la sympathique créatrice du rôle de Sita, à l'Opéra.

Pour la première fois, les trois de Reszké chantent ensemble.

Nous avons toujours vu Joséphine de Reszké à part.

150 LES SOIREES PARISIÇINNES

Jean deReszké à part, et Edouard de Reszké à part. Il nous est bien arrivé d'entendre Edouard et Jean dans Hérodiade , mais il n'avait été donné ni à vous , ni à moi , ni à qui que ce soit d'assister à la réunion scénique de Jean, d'Edouard et de Joséphine.

Avouez qu'en dehors de l'intérêt artistique de cet assemblage, il faut avoir vu, une fois dans sa vie, cette petite réunion de famille.

D'autres, la famille Patti, la famille Devriès-Dereims, la famille Marié, qui comptent également de nombreux artistes lyriquçs, n'ont et n'auront probablement jamais l'occasion de se grouper ainsi en public.

Aussi, les deux frères et la sœur étaient-ils ravis.

L'omnibus est complet ! disaient-ils en riant.

Cette plaisanterie a son complément.

Certain baron, bien connu pour sa mélomanie et qui apprécie beaucoup leur talent, le recommande toujours en bloc à ses amis.

Ils lui ont décerné par reconnaissance le grade de « conducteur de l'omnibus ».

Les trois de Reszké unis par l'affection la plus vive, étudiant ensemble, se donnent mutuellement la réplique et même, au besoin, quelques bons conseils. Chacun ne parle jamais que du talent des deux autres ; un véritable assaut de modestie.

Ils ont naturellement un répertoire unique de trios d'opéra. Mais ils devraient pouvoir chanter des quatuors car il est resté, en Pologne, un jeune frère doué d'une admirable voix de ténor. Malheureusement, ce dernier ne veut pas aborder la scène , disant « qu'il y a déjà bien assez de fous dans la famille ».

Jean, Edouard et Joséphine sont, en effet, d'une gaîté folle, et leur belle humeur ne contribue pas peu

à leur faire, de tous ceux qui les approchent, autant d*amis dévoués.

Par exemple, si leurs cœurs battent à Tunisson, leurs estomacs ont des exigences bien différentes.

Le jour où ils chantent ensemble, il faut leur servir trois repas séparément : Jean dîne à trois heures, Edouard à quatre heures et Joséphine à cinq. Après dîner, tous trois s'étendent sur trois canapés énormes, choisis à leur taille. Puis, jusqu'à l'heure du spectacle, il restent immobiles , ne soufflant pas mot, et — ce qui est le plus dur — ne riant même plus.

Costumée avec goût, Mlle Joséphine de Reszké semble avoir quelque peu perdu de l'embonpoint qu'elle possédait à l'Opéra. Physiquement, elle y a beaucoup gagné.

Depuis son départ de l'Opéra, la nouvelle Salomé n'a cessé de chanter à l'étranger avec un succès soutenu.

En Pologne, son pays natal, elle a notamment fourni à ses compatriotes des preuves de son excessive bonté en prenant part, ici et là, à vingt-cinq représentations données pour les pauvres , et qui ont produit, grâce à elle, un total de trente-cinq mille roubles, soit deux cent mille francs* environ.

La reconnaissance de ses compatriotes s'est traduite , à cette occasion , d'une façon parfois bien touchante.

A Posen, on lui a offert un gros diamant en disant :

— C'est la larme des malheureux; vous l'avez essuyée, il est juste que vous l'emportiez.

A Cracovie, on lui a dit :

— Nous sommes trop pauvres pour vous offrir des bijoux, mais permettez à notre meilleur peintre de faire votre portrait. Nous le conserverons dans notre musée.

Mlle de Reszké est d'autant plus digne de cette reconnaissance de tout un peuple , qu'elle n'a jamais voulu chanter en Pologne autrement que pour rien.

— Une seule fois pourtant elle accepta un cachet.

Le gouvernement russe, ayant organisé une représentation de gala en l'honneur du couronnement du czar, on lui fit demander quelles seraient ses conditions pour y figurer.

Elle demanda huit cents roubles.

On s'empressa de les lui donner et, une h^ure après, ils étaient dans la caisse d'un établissement de charité — polonais.

REPRISE m « MXhXME FAVART »

4 mars.

La conduite de M. Cantin mérite d'être donnée en exemple aux directeurs présents et futurs. Elle pourrait servir de sujet à un vaudeville d'après Labiche qui aurait pour titre : M, Cantin , V homme infifiiment poli. Elle figurerait dans les vieux anas parmi les anecdotes exemplaires de notre temps.

Dès maintenant même , elle pourrait servir de leçon à tous les directeurs qui se font un malin plaisir de s'entendre pour donner leurs premières le même soir, malgré les nombreuses protestations des critiques contre un procédé aussi discourtois.

Voyez, en effet, jusqu'où l'aimable directeur des Bouffes a poussé le désir de ne pas manquer d'égards envers la presse théâtrale.

La reprise de fl/a^ame Fa var/ était pour lui une partie agréable, facile à gagner, et qu'il devait être, par conséquent, fort impatient de jouer. Il y à ^rès de trois semaines que la pièce, prête à passer, était annoncée officiellement par les colonnes Morris. Un beau jour, lavant-veille de la date fixée, M. Cantin apprend que les débuts de M. Gayarré aux Italiens auront lieu le même soir. Vite, il s'empresse de céder le pas à ses confrères de la place du Châtelet. En vain le régisseur lui affirme que tout est bien su , bien fini, qu'il est temps de jouer (Madame Favàrt.

— Qu'importe! dit-il, nous ne passerons que lundi, annoncez encore deux représentations de la (Mascotte.

— Mais Montbazon a quitté le rôle... elle ne peut le reprendre pour deux fois avant une nouvelle création.

— Tant pis, gardons la doublure.

— Vous sacrifiez un dimanche...

— Je ne le sais que trop !

— C'est bien de l'argent perdu.

— J'aime mieux manger de l'argent que d'être impoli avec les journalistes. Si nous passions en même temps que le grand ténor espagnol des Italiens, ils seraient obligés de se diviser. Ces messieurs n'aiment pas qu'on les divise.

Le lundi, ce fut autre chose : un second ou un troisième début de lauréats du Consei*vatoire à TOdéon , puis, le mercredi, une rentrée à l'Opéra, puis la Flamboyante slu Vaudeville, puis un anniversaire d'Hugo à la Gaîté , puis un lever de rideau nouveau à Cluny , puis une courte apparition de Baron dans une pièce du Gymnase reprise à la Renaissance, puis jusqu'à des spectacles de moindre importance : une petite inauguration dans un cercle d'amateurs, une fugue de Taillade à la Bastille, la présentation d'un nouveau

cheval dressé en liberté par M. Loyal , l'arrivée dans l'espace d'un nouveau trapéziste aérien , que sais-je encore? Toute soirée infime, la moindre exhibition servait à M. Cantin pour donner à la presse une preuve de sa haute considération.

— N'y aurait-il, disait-il, qu'un seul critique qui eût envie de se diviser, cela suffirait pour me donner des regrets !

Et cependant ^Madame Favart était plus prête que jamais, et chaque jour perdu lui coûtait gros.

A ceux qui trouvaient qu'il escomptait ainsi les bénéfices de la reprise, il répondait avec noblesse :

— Le plus beau bénéfice d'un directeur de théâtre, c'est le doux plaisir d'être agréable aux journalistes.

Enfin, ce soir, tous les autres théâtres ayant bien pris leur temps, grâce à cette politesse pleine d'abnégation, M. Cantin a abandonné la ïMascotte et nous s donné la reprise tant retardée de (Madame Favart^ sans que son spectacle concorde avec aucun autre, sans que cela puisse gêner un seul d'entre nous.

Sa belle conduite méritait une récompense. Sans aucun concurrent , il a accaparé une partie de Teffectif des premières, qui ne se montre pas toujours aussi empressé aux reprises.

Il est vrai que les reprises des opérettes d'Offenbach, même d'Offenbach sur le déclin, ne sont pas des reprises quelconques. On n'en entend plus assez, de cette musique toujours jeune et alerte, et quand, de loin en loin, un directeur a l'heureuse idée de nous en offrir un peu, c'est bien le moins qu'on lui fasse fête.

A rinconvénient de retarder lui-même sa première de semaine en semaine, M. Cantin a ajouté celui de

refaire des décors , des costumes qui existent dans le matériel des Folies, où t^a^ameFavarf fut créée sous sa fructueuse administration. Souvent, il lui arriva de dire en soupirant, après avoir soldé un mémoire quelconque pour la mise en scène :

— Dire que je paie cela une seconde fois !

Puissent les recettes le consoler de cette nouvelle dépense !

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