QUESTION MINISTÉRIELLE
5 mars.
Parmi les théâtres parisiens, il en est d'heureux et de malheureux, de bien et de mal situés. Ceux-ci ont une étoile qui assure souvent le maximum , ceux-là sont affligés d'artistes guignards qui font le vide dans la salle de leur patron; certains ne jouent généralement que des pièces agréables, certains autres ne donnent presque jamais un spectacle attrayant. En un mot, si les derniers ne sont pas à prendre — même avec des pincettes, — les meilleurs constituent de magnifiques affaires fort désirables pour tout aspirant directeur.
Les théâtres les plus enviés sont naturellement les théâtres subventionnés.
Diriger Tune des premières scènes de France et recevoir pour cela les deniers publics, c'est le rêve, n'est-ce pas?
Malheureusement, ce rêve perd beaucoup en devenant une réalité. Ce n'est pas que la subvention soit
i;6 LES SOIRÉES PARISIENNES
désagréable par elle-même, mais ce qu'elle engendre d'abus et de servitudes !
Elle est notamment grevée d'un impôt plus révoltant encore que celui que la République veut mettre sur la rente française.
L'impôt en question se paie , il est vrai, en nature, mais il n'en est pas moins onéreux.
Il s'agit des demandes de places faites par le personnel administratif à tout directeur subventionné.
Tout directeur subventionné devient, en effet,'la proie d'une armée de fonctionnaires et d'employés.
Il reçoit, d'abord, des demandes du ministre, de son sous-secrétaire d'Etat, de son secrétaire général, des directeurs et de leurs sous^directeurs. Mais ces hauts personnages ne travaillent pas seuls, et chacun de leurs petits états-majors personnels se compose d'une certaine quantité de chefs, de sous-chefs et d'attachés de cabinet, qui ne sont pas moins friands de billets de théâtre que leurs maîtres respectifs.
Les bureaux constituent une vaste fourmilière de spectateurs de bonne volonté. Chefs de divisions, chefs de sections , chefs de bureaux se mettent , dès qu'ils sont en fonctions , à écrire de belles demandes de places sur du beau papier officiel. Ce n'est pas tout. Il reste encore une armée avide et quémandante , comprenant sous-chefs, commis principaux, commis, expéditionnaires , surnuméraires et auxiliaires temporaires ou définitifs , tous joyeux vivants , sachant apprécier le plaisir d'aller au théâtre sans bourse délier.
Si j'ajoutais que les gens de la livrée administrative, les huissiers, facteurs et garçons de bureau y mettent plus de discrétion que leurs supérieurs, vous ne me croiriez certes pas — et vous auriez bien raison.
Jamais on ne vit semblable âprcté. C'est une véritable curée dont on ne connut même pas d'exemple isolé aux temps honnis où le privilège théâtral plaçait tous les théâtres sans exception sous la dépendance absolue de l'État.
Les demandes de places envoyées par cette légion debudgétivores effrontés ont cet inconvénient qu'il est difficile de ne point les satisfaire.
Dans tout autre cas, les secrétariats ont leurs coudées plus franches. La presse n'est pas gênante. Les journalistes qui valent qu'on les ménage sont justement les plus discrets , et quand on leur refuse des places, pour une cause plausible, ils ne songent même pas à s*en formaliser.
Mais, allez donc, vous, directeur ou administrateur subventionné, allez donc vous aviser de faire accepter là fameuse réponse : « Impossible. Mille regrets » à un simple garçon de bureau de ministère !
Ce subalterne infime peut avoir de l'influence sur l'employé dont il sait au besoin dissimuler l'absence ou les inexactitudes.
Or, l'employé, s'il est intelligent, peut être fort utile au commis principal, au sous-chef dont il fait toute la besogne, neuf fois sur dix. Le froisser indirectement dans la personne de son fidèle garçon, c'est donc comme si l'on s'attaquait directement au sous-chef. Un souschef dans l'administration française, c'est déjà quelqu'un, presque un chef; un chef, c'est-à-dire un important, un Monsieur que son grade rapproche des directeurs, lesquels ont l'oreille du secrétaire général et du chef de cabinet, autant dire Monsieur le Ministre lui-même.
Allez donc vous mettre à dos, fût-ce par ricochets, tout ce monde d'amateurs de théâtres?
Franchement il n'y faut même pas songer, avec cette éventualité des propositions budgétaires auxquelles grands et petits travaillent chaque année.
Autant se fâcher tout de suite avec toutes les Chambres, tous les Sénats existants.
Conclusion :
Pourquoi les employés de ministère demandent-ils tant de places ? Parce qu'ils adorent le théâtre.
Du moment qu'ils adorent le théâtre, il est évideat qu'ils ne se priveraient pas d'y aller en payant, s'ils ne pouvaient se procurer des placés gratuitement.
Il en résulte donc, au bout de l'année, une perte sèche en fauteuils et en loges que les employés auraient pris aux bureaux si on ne les leur avait donnés pour rien.
Des calculs sérieusement faits établissent que la recette perdue de ce chef dépasse sensiblement — à rOpéra excepté — la somme officiellement allouée .
Ce qui fait qu'il est permis de dire que les théâtres subventionnés ne le sont pas.
Et qu'ils auraient tout bénéfice à ne recevoir aucune subvention, puisqu'alors ils ne craindraient pas de refuser des places aux grands et aux petits personnages de l'administration.
JP. S. — Il m'a été impossible d'assister, ce soir, à , la reprise d'Henri III et sa cour au théâtre de la Gaîté, maison m'affirme qu'elle a été très brillante. Il est plus que probable qu'elle sera aussi fructueuse, car le drame si intéressant, si varié, si empoignant, qui compte parmi les chefs-d'œuvre d'Alexandre Dumas, n'a été joué que vers la fin de la saison dernière, en
pleine canicule, à un moment où les Parisiens ne vont plus guère au théâtre. Cette nouvelle reprise a donc fait l'efTet d'une véritable première. Il paraît que Léonide Leblanc a été charmante, ce soir, et que M. Volny a joué avec beaucoup de talent le rôle d*HenriIII, dans lequel M. Raphaël Duflos s'est révélé Tan dernier. M. Debruyère débute très heureusement comme directeur-so/o.