‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 58 sur 114 · BABOUN · texte numérisé non relu

BABOUN

19 mars.

Tout bon directeur prend son bien où les autres le trouvent. M. Brasseur avait depuis longtemps demandé une pièce aux heureux collaborateurs des tMousquet aires au Couvent, mais ces trois messieurs couraient après un sujet.

Ils n'en cherchaient même plus, lorsqu'un beau samedi, ils découvrirent, dans un supplément du Figaro, l'idée première de Babolin,

Ce point de départ providentiel subit , comme toujours, de telles modifications , qu'on aurait peine à le retrouver maintenant dans l'œuvre définitive.

Mais il avait été le moteur, mettant en action les trois forces Ferrier, Prével, Varney, et ceux-ci, s'ils ne l'ont pas conservé intact , ont tenu du moins à faire encadrer le numéro littéraire où ils le dénichèrent dans un jour de bonheur.

La pièce terminée, les auteurs vinrent ensemble

l'apporter à Brasseur, auprès de qui ils obtinrent un succès de lecture intime.

Sans désempzu-er, on parla mise en scène.

— Où ça va-t-il se passer? demanda la direction.

— Mon Dieu ! dit Ferrier, l'action nous laisse toute latitude.

— Et toutes les latitudes, compléta judicieusement Prével.

— Je pencherais, reprit l'auteur de Chez V avocat^ pour l'Espagne.

— L'Espagne, impossible! s'écria Brasseur, je l'ai déjà eue avec le Cœur et la Main,,, Qu'en penses-tu, ami Prével?

— Moi, répondit l'auteur du fMari qui pleure, je propose le Portugal.

— Comme pour le Jour et la Nuit !.. Cherchons autre chose.

. — La Suisse ?...

— Jamais... ça rappellerait le Premier baiser...

— PcU-is ?..

— Nous retombons dans le Roi de carreau.

— Alors, s'écria Ferrier avec une légère impatience, nous n'en sortirons pas. Ça ne se passera nulle part I

— Bravo! s'écria Brasseur enthousiasmé, vous avez trouvé.

— Quoi? f

— Nulle part!... 'je n'ai jamais eu cela; nulle part !.,. C'est là que se passera la pièce.

Le directeur des Nouveautés avait vu juste. Rien de plus agréable à mettre en scène qu'une pièce qui n'est d'aucun pays, d'aucune époque. Cela permet au décorateur, au costumier de se servir adroitement de tous les styles, sans s'astreindre à aucun. On a donc pu, pour Babolin^ combiner une foule de modes histo-

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riques sans s'exposer au moindre anachronisme. Nous retrouvons dans les costumes la fantaisie de la Hollande jointe à l'éclat de TOrient. Certaines petites femmes portent des chapeaux typiques du Bourbonnais sur des coiffures frisonnes ; d'autres , à côté , ressemblent à des juives mauresques. Les uniformes abondent dans la pièce ; mais , en vertu des mêmes commodités, ils sont d une variété sans pareille. Des dragons de Villars coudoient des volontaires de la République sous l'œil bienveillant de gendarmes départementaux.

Même diversité pour les artistes : Berthclier rappelle le grand Frédéric par sa tenue austère et étriquée ; Albert Brasseur, le joyeux Jocrisse des Nouveautés, est en incroyable ; la jolie Vaillant-Couturier est extrêmement gracieuse dans son ravissant costume de paysanne Louis XV; Morlet est un Méphistophélès Henri II, tandis que leurs partenaires sont indifféremment en personnages Louis XV ou Louis XVI. C'est Draner qui a composé tous ces costumes, et vous pensez si sa brillante fantaisie a pu se donner car-^ rière.

Les décors de Robecchi sont aussi jolis, aussi fantaisistes que les costumes.

Au premier acte, dans l'auberge du Faisan d'or^ la grande salle à panneaux de bois clair, toute enguirlandée et toute fleurie , a un petit aspect d'intérieur danois ou norwégien.

Au second acte, les jardins du palais, avec leur charmant petit lac au fond et l'immense tente sous laquelle se repose la princesse Darcourt, rappellent le parc de Chenonceaux. Ils nous l'ont rappelé d'autant plus ce soir, 'que précisément pour ce second acte Madame Wilson est arrivée dans la grande avant-

scène de gauche, accompagnée du général Pittié — ce qui a donné à la première de Brasseur comme un petit air de gala.

Au troisième acte enfin , la scène représente une salle ouverte de laquelle on découvre une partie du palais ressemblant énormément à un coin du Kremlin.

Comme on voit, il y en a pour tous les goûts.

Un interprète que le public des premières a vu débuter avec plaisir dans le coquet théâtre du boulevard des Italiens, c'est M. Morlet.

L'ex-pensionnaire de l'Opéra-Comique, le Pippo de la (Mascotte , était enchanté de son rôle et des morceaux que M. Varney a spécialement écrits pour lui. Dès la deuxième leçon , il savait tout , rôle et musique.

— J*ai la mémoire des choses qui me plaisent, disait- il à ceux qui s'étonnaient de ce tour de force.

^11 a fait son entrée pendant que « Torage faisait rage, » comme disent les chœurs de MM. Ferrier et Prével, Tonnerre, éclairs, pluie, comme pour l'orage du Roi s amuse ou de Monte-Cristo.

L'orage de Baboîin — bien qu'ayant eu lieu dans une soirée sans nuage — restera comme un modèle dans le genre lyrique, se combinant avec l'orchestre et les chœurs, sans jamais couvrir la musique.

Il paraît que cet orage a fait, pendant les répétitions, le désespoir de M. Varney.

— Je voudrais un orage très doux, ne cessaitil de dire, qui n'empêchât pas d'entendre mes chanteurs.

Et on est parvenu à régler un orage mignon, très gentil et pas effrayant du tout.

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Les artistes des Nouveautés ont appelé cela : un orage Watt eau!

La triomphatrice de la soirée, c'est Milly Mcyer.

L'amusante petite actrice, avec ses façons comiques de se plier en deux pour saluer sa souveraine, avec ses gestes de marionnette, sa voix qui a l'air de sortir du nez, ses soupirs qui ressemblent à des miaulements de chatte amoureuse, ses petits. claquements de doigts, ses trépignements pour rire, et son plaisant bagage d'originale fantaisie, a fait pâmer toute la salle, dans toutes ses scènes.

On lui a bissé tous ses morceaux , et notamment un duo avec Mlle Darcourt. Parmi ceux qui l'acclamaient le plus fort, se trouvait M. Francisque Sarcey, assis au premier rang du balcon. On sait le peu d'estime que le critique du Temps professe pour l'opérette. Or, pendant qu'il s'abandonnait à l'entraînement général, son chapeau — qu'il tenait devant lui, comme pour protester contre les applaudissements de son maître — est allé tomber dans l'orchestre. Là, des âmes charitables en ont eu soin. Ce n'est qu^ vers la fin du spectacle qu'on l'a rendu à son propriétaire. Cela ne lui arrivera plus, à M. Sarcey, d'applaudir des morceaux d'opérette, ou bien il laissera son chapeau au vestiaire.

La pièce, commencée à l'heure dite ou à peu près, s'est terminée avant minuit.

Cette exactitude est dans les traditions de la maison. M. Brasseur, qui aime les journalistes comme ses enfants, craindrait de les retenir trop tard.

Et puis, personnellement, il tient, autant que possible, à pouvoir prendre le dernier train pour Maisons- Laffitte, où il demeure toute l'année. Autrement, il

est forcé de prendre une voiture et, dit-il, les routes ne sont pas sûres.

Hier et avant-hier, les répétitions générales Tayant réduit à cette extrémité, il s'est avisé, pour parer à l'éventualité d'une attaque nocturne, d'armer tous ses compagnons de route à l'aîde d'une garniture de cheminée. Il tenait le tisonnier, son fils Albert, la pelle à feu, et le cocher, outre son fouet, brandissait la paire de pincettes.

Ce soir, il n'aura pas besoin de tant de précautions, car avec Baboltn, il n'a pas manqué le train.

LVCIÀ

20 mars.

Il n'est guère plus facile de parler de Lucia diLammermoor que de la Fille de Madame Angot ou des Cloches de Corneville.

Comme les opérettes de Lecoq et de Planquette, l'opéra de Donizetti fait partie du répertoire courant des orgues de Barbarie et , pour qu'il puisse trouver un regain de vogue , il lui faut des interprètes hors ligne.

Or, c'est par là précisément que la brillante représentation de ce soir m'échappe. Mon éminent collaborateur Vitu vous dira comment Gayarjçé et Nevada ont chanté Edgardo et Lucia; moi, cela ne me regarde pas.

Alors, que me reste-t-il ?

La mise en scène. Elle ne présente qu'un intérêt

médiocre. La plupart des décors ont servi aux précédents opéras. Au dernier décor des Puj-itani , qu'oa avait déjà revu dans Lucre:{ia , on a ajouté une fontaine devant laquelle les fiancés échangent leurs serments au premier acte , et , à la salle des armures des mêmes Puritani^ on a ajouté un escalier, fort raide, à en juger par les chutes qu'y ont esquissé plusieurs dames choristes. Les costumes sont à l'avenant. Les seigneurs écossais ont certainement figuré , dans la journée, sur les chars qui ont défilé devant le Printemps, Mais ce sont là des détails insignifiants dont personne ne songe à se choquer aux Italiens. Ces petits côtés imprévus de la représentation y ajoutent même un charme de plus. Quand il s'agit de monter aussi rapidement qu'on le fait aux Italiens un tas d'ouvrages importants, il faut nécessairement savoir se contenter d'à peu près.

Pour souhaiter la bienvenue à Gayarré, on atout de suite raconté à son sujet tout ce qu'il y avait à en raconter. On a fait son portrait, sa biographie, indiqué approximativement le nombre de cigarettes qu'il fumait par jour, peint son caractère, détaillé ses qualités, ses petites habitudes , analysé son accent, et ce soir, pendant que le grand chanteur nous ravissait tous , je me disais — pauvre chroniqueur ! — que le moindre débutant eût mieux fait mon affaire.

Je noterai cependant qu'au fameux et superbe finale du second acte, Gayarré , complètement emballé, a si fortement bousculé sa Lucia, que celle-ci , pendant l'entr'acte „ en était encore toute tremblante et a eu toutes les peines du monde à se remettre de la peur qu'elle a eue.

La nouvelle Lucia est Mlle Nevada , qui a quitté l'Opéra-Comique, où elle n'a réussi qu'à moitié, pour se consacrer définitivement à Fart italien...

On a fait autant de récits sur la cantatrice américaine que sur le ténor espagnol. On a dit — naturellement — qu'elle était née en Amérique, que son véritable nom est Wixon, que son père, qui ne sait pas le français et ne se fait guère comprendre que par geste, l'accompagne toujours , que sa famille est fort nombreuse et qu'elle la soutient, que son petit frère chante déjà, à l'âge tendre de deux ans , tout son répertoire.

Que n'a-t-on révélé encore > Qu'elle s'est trouvée de bonne he.ure livrée aux seules ressources de son art, à Vienne, où Mme Marchesi, qui la rencontra alors, fut à la fois un éminent professeur et une seconde mère pour elle.

En admettant même qu'il fût resté quelque anecdote après les racontars de ses débuts, on n'eût pas manqué de la recueillir dernièrement lorsque sa conversion, son baptême, remirent Mlle Nevada à l'ordre du jour de l'actualité parisienne.

On a raconté que Mlle Nevada s'était brouillée avec M. Carvalho pour une question de costume. Elle désirait s'habiller à sa guise dans une reprise projetée de Don Pasquale, et le directeur de l'Opéra-Comique n'entendait pas de cette oreille-là.

Pour prouver à quel point iJ avait raison, Mlle Nevada s'est costumée ce soir d'une façon si singulière que, dans les situations dramatiques, on ne parvenait à la prendre au sérieux qu'en fermant les yeux.

Après la scène de la folie, qui lui a valu des ovations assez sérieuses, deux laquais en grande livrée sont venus apporter à la cantatrice une immense corbeille de fleurs.

Mlle Nevada a fait un grand geste d'étonnement, puis , après avoir mis la main sur son cœur , elle a détaché de la corbeille un camélia blanc qu'elle a fait

passer au, flûtiste qui tient, dans Tair de la folie, le rôle important que l'on sait.

Cette petite scène a fait beaucoup d'effet.

Mlle Nevada n'aurait jamais pu la jouer à l'Opéra- Comique.

Entendu» dans un couloir, pendant un entr acte : — Quand j'ai chanté ce rôle.. . il y a quarante-neuf ans... à San-Carlo...

Je me retourne et me trouve en face de Duprcz .

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