LA RECHERCHE DE CHOPART
21 mars.
Ce soir , à la Gaîté, nouvelle réapparition du Courrier de Lyon,
Sans en avoir l'air au premier abord , cette reprise fait grand honneur à l'habileté de M. Debruyère. D'autres directeurs ont remonté ce drame célèbre bien avant lui; mais aucun n'avait eu à vaincre les mêmes obstacles.
Car jusqu'ici, pour donner /e Courrier de Lyon^il n'y avait qu'une chose à faire : engager Paulin Ménier, ce qui ne présentait pas de difficultés, l'éminent acteur étant toujours prêt à reparaître dans son beau rôle.
Malheureusement, les dispositions de l'incomparable Chopart ont bien changé. Ce rôle qu'il a tant aimé lui est odieux. Paulin Ménier était devenu Chopart, comme Chopart était devenu Paulin Ménier. Impossible à Paulin Ménier de jouer un rôle autre que Cho-
part sans qu'on» lui rappelât que Chopart restait toujours, et quoi qu'il fasse, sa meilleure créat^pn.
Cette scie avait fini par Tagacer au point qu'il s'était promis, une fois pour toutes, de ne plus jouer ce rôle de Nessus. Tant pis pour le Courrier de Lyon: on ne le reprendrait plus, voilà tout I
Déjà, la dernière fois qu'il avait endossé le carrick, le légendaire maquignon dut faire un violent effort sur lui-même. Depuis, se défiant de sa faiblesse de caractère et ne voulant plus s'exposer à céder aux sollicitations, il se tenait toujours sur la défensive envers les directeurs de drame.
Aussi, lorsque récemment on annonça la reprise de ce soir, M. Paulin Ménier, mis en éveil, se dit-il non sans quelque perspicacité :
— Debruyère remonte le Courrier, il va venir me trouver ; sachons l'empêcher de reprendre ce maudit spectacle.
Le Chopart perpétuel avait deviné juste.
A peine avait-il eu le temps de se préparer à cette visite, que le directeur de la Gaîté sonnait à sa porte.
Après une longue attente, un valet de chambre vint ouvrir à M. Debruyère. Superbe ce domesticjue: correction britannique; magnifiques favoris roux très bien taillés; livrée élégante ; tenue irréprochable.
— Good morning, sir I
— M. Paulin Ménier est-il chez lui>demandaM. Debruyère un peu interloqué.
— To be ornot to be!... English spoken hère.
De moins en moins renseigné, le directeur, tout en admirant le beau larbin anglais, se disait tout bas:
— Quel chic!... il a l'air à son aise, ce satané Ménier ! Pourvu qu'il ne me demande pas un cachet trop élevé !
Cependant, désireux d'en finir avec les pourparlers d'antichambre, il ajouta tout haut :
— Pardon, mon ami, mais votre idiome me trouble... est-ce que vous ne pourriez pas me parler en français ?
— Yes, Monsieur !... master à moa sorti; lui pas rentrer avant two days ; very well.
— Bien, je vais l'attendre.
— A le aise de vô... Willyou some papers publics?
M. Debruyère prit l'un des journaux qu'on lui tendait. Mais il lisait à peine depuis cinq minuters qu'il entendit tout à coup dans l'antichambre un tapage infernal : deux voix furibondes, dont celle du valet anglais.
^— Vô pas entrer... master Paulin pas là, répétait sans cesse ce dernier.
— Che fus dis, répondait un organe tudesque, que che feux le foir. Ch'attentrai !
— Moa pas pouvoir laisser vô attendre ici.
— Fus êdre eine filou et lui bareillement !
— Goddam !
— Tarteifle !
Ici la porte s'ouvrit violemment et laissa passer une sorte de bottier allemand qui, saisissant le directeur de la Gaîté au collet, s'écria :
— Tefoilà! I credin I ... bayes-moi donc mes pottesl
— Mais sapristi! s'écria l'imprésario d'une voix étranglée, il y a erreur... je ne vous connais pas... je suis M. Debruyère.
L'Allemand, reconnaissant la méprise, fit des excuses, mais comme il reprenait ses injures sur M.Paulin Ménier, M. Debruyère préféra payer luimême se disant :
— Bah ! je retiendrai cela sur les cachets de Chopart !
Le bottier une fois parti, M Debruyère, bien décidé à attendre jusqu'au bout, resta d'abord quelques instants seul; bientôt il vit entrer un vieux monsieur, aux allures graves , aux lunettes d'or et portant une cravate blanche.
Tous deux se saluèrent courtoisement ; puis le vieux monsieur demanda, après un silence de bon ton :
— Vous voulez voir M. Paulin Ménier >
— Lui-même.
— Grave imprudence , Monsieur , car il est atteint d'une affection terrible et contagieuse : la fièvre jaune.
— Ah ! mon Dieu ! où diable a-t-il pu attraper cela?
— Il y a longtemps ! en jouant dans la Case de V Oncle Tom. Vous savez sous quel climat ça se passe > Depuis on n'a jamais pu le guérir complètement, et cette fois la rechute est bien cruelle pour tous ceux qui l'approchent.
— Vous-même , Monsieur , ne l'approchez-vous pas?
— Moi, je suis médecin, le devoir professionnel avant tout !... Mais les autres auraient bien tort de risquer inutilement leur existence.
~ Bigre I je ne reste pas, s'écria le directeur en prenant sa canne et son chapeau. Et puisque vous le verrez, docteur, veuillez donc lui dire que M. Debruyère était venu lui demander de jouer le Courrier de Lyon,,, mais qu'en raison de son état de santé...
— Vous choisissez un nouveau spectacle ?
— Du tout ! je monte le Courrier de Lyon quand même.
— Et le rôle de Chopart?
— Tant pis ! je le ferai jouer par un autre.
-— Par un autre, mon rôle ! jamais de la vie! s'ex-
clama le soi-disant médecin, en jetant en Tair sa perruque et ses lunettes.
M. Debruyère, stupéfait, comprit tout. Le domestique anglais, le bottier, le vieux docteur, n étaient qu'un seul et même Paulin Ménier, qui, comme on sait, excelle dans l'art de se faire des têtes.
— Allons ! s'écria le grand comédien de sa plus belle voix de Chopart , allons 1 enlevez.' C'est pesé... C'est ma tête que vous me demandez >... prenez-la! et ce n'est pas un fier cadeau que je vous fais !