DÉBUTS DE MADAME PAUL MOUNET
28 mars.
Une chanteuse de l'Opéra qui déserte l'art lyrique pour jouer les reines de tragédie, cela ne se voit pas tous les jours, et l'on pourrait s'étonner qu'un événement aussi curieux n'ait pas attiré, rue Richelieu, un public plus brillant, plus nombreux que celui de ce soir.
C'est devant une salle médiocrement rempHe, en présence d'un Tout-Paris fort incomplet que Mme Paul Mounet vient d'aborder le rôle écrasant d'Agrippine, pour ses débuts de pensionnaire à la Comédie-Française.
On avait pourtant fait quelque bruit à l'avance autour de cette représentation de Briiannicus, et la personnalité de la nouvelle tragédienne a eu, pendant quelque temps , les principaux honneurs de tous les courriers dramatiques.
Il est vrai que les révélations publiées sur son compte ont été plus nombreuses qu'exactes, ce qui me permet de les augmenter ici de quelques détails biographiques destinés , s'il y a lieu , ayx Vapereau de l'avenir.
Mme Paul Mounet, dont le nom paraît pour la première fois sur l'afEche, fut engagée, il y a dix oii douze ans, à l'Opéra, par M. Halanzier. Elle s'appelait alors Mlle Barbot.
Il faudrait n'avoir pas lu un seul journal depuis quinze jours, pour ignorer qu'elle a épousé, il y a trois ans, M. Paul Mounet, le tragédien de l'Odéon, et qu'elle est, par conséquent, la belle-sœur de Mounet- Sully, le tragédien du Théâtre-Français.
A l'Académie nationale de musique, elle tenait très honorablement l'emploi de contralto et chanta Fidès, du Prophète^ Amnéris à'Aïda^ la Reine d'Hamlet. Ses créations lyriques se bornèrent à un rôle de traîtresse dans la Reine Berthe et au personnage de Virgile, du prologue de Françoise de ^imini, dans lequel elle fut néanmoins très remarquée.
En outre, pendant deux congés qu'elle obtint de M. Vaucorbeil, Mme Barbot alla faire de très heureusçs apparitions à Rouen, puis à La Haye. Sa vogue fut grande dans ces deux villes où elle a laissé d'assez bons souvenirs pour y retrouver, à l'occasion, comme tragédienne, le succès qu'elle y obtint d'abord comme chanteuse.
On pourrait croire que, femme et belle-sœur de tragédiens, Mme Barbot-Mounet n'a changé de genre que pour ne pas se singulariser au milieu des siens.
Sa seconde vocation est pourtant due à d'autres circonstances.
C'est au cours de répétitions sur la scène de l'Opéra que M. Régnier, spécialement chargé, comme on sait, de faire jouer la comédie à ses chanteurs, fut frappé des qualités dramatiques de Mme Barbot. Il lui fit alors apprendre iin ou deux grands rôles classiques, et cette
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expérience ne fît que confirmer l'opinion de réminent professeur.
Ce ne fut néanmoins que beaucoup plus tard, et après s'être retirée momentanément du théâtre, que r ex-pensionnaire de TOpéra songea sérieusement à aborder la nouvelle carrière vers laquelle la poussaient à la fois et son instinct et le désir bien naturel de faire de Tart en famille.
M. Mounet- Sully fut son professeur et, après six mois d*études assidues, la jugea en état de supporter une première épreuve.
Il vint alors trouver M. Perrin et lui dit :
— Je vous ai déjà parlé d'une artiste que je préparais pour notre scène. Je la crois prête maintenant. Cette artiste est ma belle-sœur. Voulez-vous l'entendre?
M. Perrin convoqua à la hâte quelques membres du comité et Taudition eut lieu le lendemain même. • Mme Paul-Mounet déclama le quatrième acte de Brïtannicus et la grande scène de la Tisbé dans Angelo.
Elle y produisit, à ce qu'il paraît, une impression favorable, puisque son engagement à la Comédie- Française fut immédiatement décidé et signé quelques jours plus tard.
La débutante n'est âgée , me dit-on , que de vingthuU ans. Sa physionomie régulière, expressive, mais quelque peu virile, lui assure cependant les apparences de la quarantaine, ce qui, après tout, ne saurait être un inconvénient pour les rôles généralement marqués qu'elle voudrait jouer, d'ailleurs, sur notre première scène littéraire.
Mlle Barbot n'avait pas besoin de devenir Mme Paul Mounet pour vivre dans un milieu artistique. Son
père est un professeur de chant très célèbre dans le xMidi, et son oncle, le ténor Barbot, eut l'honneur de créer le Faust de Gounod.
M. Emile Perrin attachait une grande importance à cette soirée. Administrateur patriarcal, il croit à Timportance des dynasties artistiques dans ce Théâtre- Français où , de tout temps , le même nom fut porté par des frères , des sœurs , des mères , des filles , des tantes, des nièces, également célèbres.
La maison de Molière possédait déjà un Mounet aîné; cela lui fait deux Mounet avec Mme Mounet cadet, et bientôt peut-être pourra-t-on aller, jusqu'à trois avec M. Mounet cadet lui-même. Ajoutez à ce groupe en formation deux Coquelin et deux Samary, et vous reconnaîtrez que, comme le bon Dieu, M. Perrin bénit les nombreuses familles.
RÉOUVERTURE DE VHIPPODROME
29 mars.
On peut n'avoir jamais dansé sur la cordeau cirque Molier;
On peut n'avoir jamais vu danser sur la corde au même cirque Molier;
On peut n'avoir jamais figuré dans une revue du Cercle des Mirlitons ;
On peut n'avoir jamais fait blanchir son linge à Londres ;
On peut n'avoir jamais porté d'habit rouge en soirée ;
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On pçut ne s'être jamais abonné au Théâtre-Italien- ;
On peut n'avoir jamais fait la bête dans \xn Rallye paper ;
Et être un homme chic tout de même.
Mais on n'est pas un homme chic si l'on n'assiste pas régulièrement, tous les ans, à la réouverture de l'Hippodrome.
C'est ce qui explique :
Qu'il y avait ce soir près de sept mille personnes dans l'immense salle de l'avenue de l'Aima; Qu'oa s'est battu pour entrer; Qu'on s'est battu pour èe faire contrôler; Qu'on s'est battu pour se placer; Qu'on s'est battu pour voir; Qu'on s'est battu pour circuler; Qu'on s'est battu pour consommer; Qu'on s'est battu pour sortir ; Qu'on s'est battu pour avoir sa voiture.
Le spectacle , bien entendu , est ce qui importe le moins dans ces solennités.
Pourtant, nous avons eu : des courses en char, des courses romaines, des courses de dames plates, des courses de haies d'hommes , des courses de cruches de jeunes filles, des courses à pied, à cheval et en voiture; des chevaux dressés, des chiens dressés, des ânes dressés, des écuyères insuffisamment dressées ; de la haute école , de la moyenne école et de la basse école; des entrées de clowns, des sorties de clowns, des rentrées de clowns et des ressorties de clowns ; des frères Albertinos, des frères Girard, des frères Jacquemin : un M. Pétrescu et Mme son épouse ,
Mars 2 î 9
accompagnés sur le trapèze d'un ménage de leurs amis.
Le grand succès de la soirée a été partagé entre un clown qui nous a présenté deux ânes dont l'éducation laïque ne laisse rien à désirer , ot des chevaux du Mexique dressés par un monsieur habillé en mexicain et qui leur parle anglais.
En revanche , la grande manœuvre par trente-deux dames que commande un général civil, a provoqué un de ces chahuts classiques dont la tradition semblait disparue avec le théâtre Taitbout.
L'inexpérience de ces trente-deux dames n'a eu d'égale que la sérénité du général civil à cheval, dont les saluts s'accentuaient d'autant plus qu'on sifflait plus fort.
Ce petit boucan, d'ailleurs fort joyeux, s'est surtout manifesté au buffet, où Ton a gaiement cassé un nombre incalculable de bocks , de demi-tasses et de petits verres.
Cet entrain des consommateurs s'expliquait du reste par ces deux lignes du programme :
«Buffet. — Les ^consommations doivent 'être de premier choix. »