‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 64 sur 114 · LE TRAIN DE PLAISIR · texte numérisé non relu

LE TRAIN DE PLAISIR

ler avril.

Le « Monsieur de l'Orchestre » prend un jour de congé. Une vieille haine, existant entre lui et l'un des auteurs de la nouvelle pièce du Palais-Royal , ne permettrait pas à notre collaborateur de parler du Train de plaisir avec son impartialité habituelle. S'imaginet-on l'œuvre d'un Capulet jugée par un Montaigu?

Assurément, non. ,

Il y a bien quinze jours que le vaudeville de MM. Alfred Hennequin, Arnold Mortier et Albert de Saint-Albin aurait pu être représenté. Les rôles étaient sus et (Ma Camarade^ après un long et brillant succès, était prête à laisser passer le Train de plaisir. Mais on fut retardé d'abord par une sérieuse indisposition de Mlle Alice Lavigne. Puis, il fallut compter aussi avec l'importance exceptionnelle de la mise en scène.

Le Train de plaisir a complètement bouleversé le train-train courant du Palais-Royal. Dès le jour de la lecture aux artistes, on a parlé du nouveau vaudeville comme d'une pièce à spectacle. On a eu bien des lec-

tures rue Montpensier ; on en cite de gaies, de tristes, d^accidentées, d'orageuses et de piquantes. Mais on n*avait jamais vu pareil effet à la lecture des décors.

Lorsque Daubray et ses camarades apprirent que le premier acte se passerait dans une cour, avec grande porte charretière ouvrant, au fond, sur la place publique, qu'il y aurait, sur cette cour, une loge de concierge fort bien aménagée, un appartement où pourrait s'attabler une noce , une arrière-boutique de boucher avec un étal, "des têtes de veaux, des moitiés de bœuf et tout ce qu'il faut pour paner des côtelettes, sans préjudice d'un bureau de chemin de fer et d'un vaste pan de mur permettant de placarder toutes les affiches de P.-L.-M. , lorsqu'ils entendirent ces descriptions si nouvelles pour eux, ce ne fut qu'un cri :

— On va se croire au Châtelet !

Mais ils n'étaient pas au bout de leur étonnement. Le second acte, la place de la gare de Monte-Carlo, avec la gare, avec le grand escalier qui conduit à la terrasse du Casino, avec le panorama de Roquebrune, avec l'infini de la Méditerranée, là-bas, bien loin, tout au fond, leur fit pousser des cris de stupeur. Les anciens , les burgraves , Hyacinthe , Pellerin, Luguet , joignaient les mains en levant les yeux aux frises, et Mathilde se pinçait pour bien s'assurer qu'elle ne rêvait pas.

On vit même , raconte l'un des témoins de cette scène inoubliable, on vit le médaillon de la Montansier s'animer un moment pour prendre part à l'ahurissement général.

Le troisième tableau , une hôtellerie criblée des cabinets particuliers inséparables du répertoire Hennequin, avec une découverte grandiose sur les rochers gigantesques de Roquebrune et le gouffre béant du précipice insondable dans lequel se jette Raimond ,

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n était pas de nature à atténuer l'impression des deux premiers décors. Aussi, ce fut devant un auditoire décidé à ne plus s'étonner de rien, que le lecteur fit la description du dernier tableau : une cour de la prison monégasque ; mur praticable à gauche, porte garnie de barreaux de fer en retour au premier plan ; à droite, deux corps de bâtiment dont l'un avec fenêtre praticable au premier ; au fond deux grands cachots avec verrous réels.

Ajoutons, pour tout dire, q«e les artistes ont été bien plus étonnés encore , lorsqu'ils ont vu que le décorateur a pu, sans faire agrandir la scène du Palais-Royal , réaliser les quatre conceptions des auteurs.

Etait-ce l'influence du beau temps qu'il fît pendant les études du Train de plaisir ? Mais on ne vit jamais accord plus parfait entre directeurs , vaudevillistes et comédiens.

Hennequin et Mortier n'en revenaient pas et.se disaient après chaque répétition :

— Ça va trop bien!... ça ne durera pas !

Il est vrai que leur collaborateur Saint-Albin accomplissait ' des prodiges de complaisance pour faire le bonheur de ses artistes. En sa qualité d'auteursportsman, il les comblait d'entrées et de cartes de pesage pour toutes les courses urbaines et suburbaines. Grâce à lui, ils eurent l'occasion de perdre quelque argent sur un certain nombre de quadrupèdes, mais cela faisait leur bonheur tout de même, et plus d'un fut, de la sorte, ruiné et content.

Pour tout dire, il convient d'ajouter que la bienfaisante influence de M. René Luguet, l'habile régisseur du Palais-Royal, ne contribua pas peu à cette entente si rare au théâtre.

Une particularité qui enchanta toute la troupe, y compris même ceux qui ne sont pas de la pièce, c'est la bonne grâce avec laquelle les auteurs offrirent chacun un franc à la Caisse verte.

La Caisse verte du Palais-Royal pourrait, mieux que beaucoup d'institutions analogues, être reconnue d'utilité publique, car elle a pour but de constituer un fonds de secours à d'anciens serviteurs de la maison. Tout le monde peut y verser son offrande et les pensionnaires de MM. Briet et Delcroix sont des premiers à l'alimenter généreusement. Les étrangers obtiennent, en récompense de leurs dons, l'autorisation de pénétrer dans cette loge qu'on appelle « le Bain à quatre sous » et dont il a été déjà parlé ici même. Ce n'est pas tout. Lorsqu'ils ont pénétré dans ce sanctuaire artistique, on leur fait voir les merveilles — impossibles à décrire , fût-ce en latin — qui composent le musée secret.

En outre, MM. Hennequin, Mortier et de Saint- Albin, furent honorés d'un remerciement collectif selon le cérémonial de la Caisse verte.

Après avoir versé leurs trois francs, ils virent subitement les artistes se grouper au fond de la scène en rang d'oignons. Puis le doyen, M. Hyacinthe, sortit des rangs et interpellant ses camarades :

— Mes enfants, leur dit-il, ces messieurs ont donné chacun vingt sous à la Caisse verte ; ça fait trois francs. Saluez!

Et tous avant salué en criant : « Merci bien » , le groupe se dispei*sa, tandis que les auteurs se serraient la main, émus jusqu'aux larmes.

C'est simple et touchant.

Le Train de plaisir fournit une excellente rentrée à une des plus charmantes artistes du Palais-Royal,

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Mlle Dinelli, qui fut déjà, au Gymnase, dans Bébé et dans Nounou, Tune des principales interprètes d'Hennequin. Avec de pareils précédents, l'auteur des Dotninos roses ne pouvait songer à une autre interprète pour sa romanesque Ophélie.

Ce nom shakespearien d 'Ophélie n'entraîne pas forcément la présence d'un Hamlet. Ce farouche rêveur serait déplacé sur les planches du joyeux Palais- Royal. Aussi rOphélie du Train de plaisir n'est-elle entourée que de gais partenaires : le mari et l'amant.

Si je vous disais que Tamant n'est pas M. Raimond, vous auriez raison de ne pas me croire , car la destinée, fort agréable d'ailleurs de ce jeune premier comique, est d'être adoré de toutes les femmes mariées du répertoire. Le sémillant Chennevis — joli nom d'oiseau ! — est chargé , outre ses répliques amoureuses, d'escalader un mur et de topiber dans un précipice, ce dont M. Raimond s'acquitte avec la grâce et la légèreté d'un gymnaste exercé.

Quant au mari, qui n'est autre que le chef de la police de Monaco, M. Milherlui prête une tête de solennelle ganache des plus originales. La tête est tellement méconnaissable, qu'un instant les spectateurs n'ont pas reconnu le créateur de Géromé et de Valentin.

La constellation de croix qui embellit sa redingote est expliquée par lui d'une façon abracadabrante.

— Comment avez-vous gagné tout cela? lui demande quelqu'un.

— Oh! d'une façon bien simple, répond l'étonnant fonctionnaire, je n'en avais d'abord qu'une seule. Je l'ai mise sur un numéro plein à la roulette ; le numéro est sorti et l'on m'a donné trente-cinq fois ma mise.

Ce soir encore, la veine de ce symphatique gagnant

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s'est brillamment soutenue, car le public a fort apprécié son jeu.

La fantaisie domine dans la distribution de cette pièce fantaisiste.

Où trouver, même à Monaco, un sous-chef de gare plus fantaisiste que Hyacinthe, dont la seule apparition suffit à mettre tout le monde en gaieté > Quel gargotier plus fantaisiste que l'excellent Ravioli-Pellerin, un des meilleurs comédiens de la maison > Et Numa? on me dit qu'il a accepté son petit rôle de secrétaire du chef de la police par dévouement et pour satisfaire à une fantaisie fort habile des auteurs. Mais il faut avouer que cette fantaisie-là a été du goût de tout le monde.

Deux types bien particuliers aussi que les cavaliers servants de Mme veuve Agathe. Avouez qu'on ne rencontre pas souvent deux soupirants aussi tenaces que MM. Munie et Garon, spécialement chargés de prouver qu'au théâtre il n'y a jamais de trop petits rôles.

Mme veuve Agathe , parfumeuse , c'est Alice Lavigne.

Car les auteurs n'ont pas voulu se passer de cet incomparable « Lassagne femelle » — comme l'appela Sarcey dans un jour de belle humeur, — et je crois que le public ne s'accommoderait plus désormais de son absence dans une pièce du Palais-Royal.

Une seule personne ne soupçonne pas cet engouement universel. C'est Lavigne elle-même. La modestie de cette artiste en vogue a quelque chose de farouche. Jamais contente de ce qu'elle fait, elle s'accable d'injures graves et se couvre de mépris après chaque répétition. Malheur à l'auteur qui veut la féliciter, car elle prend les compliments comme autant

d'ironies. Et si, d'aventure , quelqu'un s'avise de lui faire un reproche, elle s'attendrit, serre^lamain du débineur et lui dit avec reconnaissance :

— A la bonne heure ! vous êtes un ami, vous !

Et pourtant que de mal elle se donne, la consciencieuse Lavigne, pour les moindres détails de mise en scène ! Il faut la voir au second acte , descendant de chemin de fer, les cheveux collés aux tempes, avec la plume de son chapeau toute défrisée, son manteau de voyage couvert de poussière ! On voit bien qu'elle a passé cinquante-sept heures en chemin de fer.

Il faut mentionner aussi le parfait naturalisme de son costume de garçon jardinier du dernier acte.

L'élément coquet et gracieux est représenté, à part Mlle Dinelli déjà nommée, par la charmante Berthou, spécialement chargée d'exprimer les tendresses discrètes et les impatiences contenues de la nouvelle Mme Cassegrain qui, depuis cinq jours de mariage, n'a pas encore eu l'occasion de rester seule avec le robuste et tendre boucher qu'elle vient d'épouser. En voyant cette délicieuse petite mariée, victime d'une foule de complications imaginées par MM. les auteurs, on ne peut s'empêcher de déplorer la situation passive et délicate où l'ont placée les péripéties du Train déplaisir.

Une artiste qui s'impose désormais pour toute distribution locale , c'est Mme Mathilde , que sa création de la tireuse de cartes de Ma Camarade a si bien mise en vedette.

Seule des interprètes du Train de plaisir, elle ne prend pas le train et reste à Paris, où sa grandeur et son cordon de concierge la retiennent après le premier acte.

Elle aurait pourtant bien sa place dans un voyage d* agrément.

Très drôle, sa robe, qui semble faite d'un rideau à ramages, et que complète un étonnant bonnet de portière en goguette.

Mais la grande réjouissance de la soirée , c'était Daubray dans son rôle de boucher.

J*ai gardé pour la fin Tinterprète principal du Train de plaisir. Daubray a pris au Palais-Royal une situation d'étoile; c'est la grande vedette, [le Gayarré de la rue Montpensier. Une circonstance particulière donnait en outre à sa création d'aujourd'hui un intérêt exceptionnel. Il devait quitter le Palais-Koyal ; c'était certain, et rien ne semblait devoir empêcher cette rupture si fâcheuse pour tout le monde, lorsqu'un beau jour on apprit qu'il venait, contre toute attente, de signer un nouvel engagement avec MM. Briet et Delcroix.

La création du rôle de Cassegrain est donc la première conséquence de cette réconciliation inattendue.

Aussi, Texcellent comédien a-t-il apporté une sollicitude particulière à la composition de ce personnage naturaliste qui diffère quelque peu des types de joyeux viveurs et de gros mondains qu'il reproduit habituellement.

Son entrée fait sensation.

Lorsqu'il apparaît, avec sa face rutilante, ses boucles d'oreilles d'or (qu'il a soin de remplacer, aux actes suivants, en voyage, par des boucles d'oreilles en argent dont il ne pourrait tirer parti dans sa détresse pécuniaire), lorsqu'on le voit avec sa petite mouche sous la lèvre inférieure, les bras nus, en te-

nue d'étal, l'illusion est absolue : on lui demanderait un carré de veau ou un gigot de présalé.

Et il servirait au besoin le carré de veau et le gigot de présalé.

Artiste consciencieux et chercheur , Daubray a eu en effet la constance d'étudier son nouveau métier. Tous les matins, levé avant le coq , il est allé depuis deux mois chez son propre boucher où il s'est exercé dans l'art difficile de désosser le mouton et d'enlever le bœuf.

Autres entraînements. Pour jouer, au premier acte, un solo de clarinette qu'il rendra légendaire, il a pris des leçons d'un virtuose célèbre; puis ayant à chanter à sa noce deux morceaux très différents , il a su, à force d'exercices vocaux, assouplir son talent de chanteur au point d'interpréter la romance de Mignon et le refrain fameux : // a zun œil qui dit, de façon à faire pâlir de jalousie Mlle Van Zandt et M. Paulusà la fois.

Avec toutes ces préoccupations," tous ces travaux joints à l'étude d'un rôle énorme, Daubray trouvait encore le moyen de donner, à l'occasion, quelques conseils à de jeunes camarades et de seconder les au-leurs dans certains détails de mise en scène. Aussi, l'un de ces Messieurs, voulant reconnaître par un mot aimable mais juste cette activité, ce zèle infatigables, lui disait-il hier :

— Décidément, mon cher Daubray, c'est vous qui chauffez la machine de notre Train de plaisir.

Un train de plaisir , d'ailleurs , qui va rapporter , pendant longtemps, de beaux dividendes aux actionnaires de sa Compagnie.

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