‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 67 sur 114 · LE COMPOSITEUR MARIÉ · texte numérisé non relu

LE COMPOSITEUR MARIÉ

4 avril.

Ce soir, à l'Opéra, violente déception des abonnés du vendredi qui n'ont pu entendre Sapho , par suite d'une indisposition de Mme Krauss.

2jH LES SOIRÉES PARISIENNES

Il a fallu changer le spectacle, à la grande désolation des admirateurs de Gounod qui se faisaient une fête, après le retentissement de la belle soirée de mercredi, d'assister à la seconde audition de l'œuvre acclamée.

Le moyen de faire autrement?

On ne peut rien contre un rhume. D'autre part, on ne remplace pas Mme Krauss à l'Opéra.

Ah! si la musique de Sapho avait été de M. Varney!

Cette exclamation, peut-être inattendue, m'est arrachée parle souvenir, encore tout récent, de ce qui s'est passé, la semaine dernière, aux Nouveautés, où se joue actuellement, avec beaucoup de succès, le Babolin^ de MM. Paul Ferrier, Jules Prével et du compositeur susnommé.

Voici les faits.

Mlle Juliette Darcourt, qui tient l'un des rôles importants de cet amusant opéra-comique, se trouva presque subitement indisposée, ni plus ni moins que Mme Krauss aujourd'hui, et ne put en informer son directeur que dans la journée.

Grand embarras au théâtre. Les rôles sont bien distribués en double, mais depuis trop peu de temps pour que la doublure de Mlle Darcourt fût prête à la remplacer au pied levé. Aucun expédient acceptable : impossible de faire tenir l'emploi des reines langoureuses par M. Brasseur père; impossible aussi de supprimer le personnage de Mirane sans obscurcir l'action.

Il fallait donc se résigner à faire relâche. Dure nécessité aux commencements d'une pièce qui avait si complètement réussi.

Par bonheur, un bon ange survint, sous les traits aimables de Mme Louis Varney.

Car M. Varney n'est pas seulement un auteur applaudi. Il est aussi Theureux époux d'une excellente femme , musicienne comme son mari , et douée en outre d'une fort jolie voix, qu'elle conduit avec beaucoup d'art.

Quand un musicien est marié à une telle femme , il est tout naturel qu'il aime à lui jouer sa musique et la lui fasse chanter.

Mme Varney savait, par conséquent, le rôle en souffrance.

Elle pouvait donc sauver la recette et la situation, ce qu'elle fit sans hésiter en chantant ledit rôle, comme elle aurait sans doute chanté au besoin celui de Mme Vaillant-Couturier.

Son succès — disons-le — fut digne de son dévouement lyrico-conjugal.

Et voilà comment on put continuer à jouer Babolin aux Nouveautés pendant les deux ou trois jours que dura l'absence de Mlle Juliette Darcourt.

Si le mariage n'était déjà considéré, depuis pas mal de temps , comme une institution fort estimable en elle-même, voilà un précédent qui, je pense, en recommanderait la pratique et les vertus à MM. les compositeurs de musique.

Voyez , en effet , quels avantages ils pourraient y recueillir à condition , bien entendu , de ne convoler qu'avec d'excellentes musiciennes, douées d'une voix au moins agréable.

Les compositeurs qui sont encore célibataires à l'heure où nous mettons sous presse sauront désormais ce qu'ils ont à faire, en ce qui concerne le choix d'une moitié.

En dehors des qualités purement féminines qu'un homme de cœur désire toujours rencontrer chez la

future compagne de son existence , ils devront imposer à leurs douces fiancées des examens de solfège et des exercices de chant offrant, pour l'avenir, toutes les garanties artistiques qu'on est en droit d'exiger d'une bonne doublure d'opéra, d'opéra-comique ou d'opérette — selon le genre auquel ils désirent euxmêmes consacrer leur talent.

Il est vrai que toutes ces précautions ne serviraient guère si le ténor est indisposé... mais on sait que ce cas-là ne se présente jamais.

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