LES PETITES MAINS
Le ce Tout-Paris » des premières a eu fort à faire aujourd'hui. Dans la journée sa présence a été sollicitée au Trocadéro, où l'on inaugurait la série des concerts donnés par l'Union internationale des compositeurs. Matinée d'un intérêt énorme et d'un effet im-
mense ; magnifique exécution de la Rédemption de Gounod ; ovations enthousiastes pour le maître, qui jamais ne s'est montré plus grand, plus génial ; acclamations pour les interprètes, pour Faure, pour Albani, pour Rosine Bloch, très belle dans une délicieuse toilette noire constellée de paillettes de nacre.
Le soir, on s'est retrouvé en partie à l'Odéon, pour la reprise des Petites mains de Labiche et de Martin.
M. La Rounat avait une foule de raisons pour reprendre cette comédie :
1° Elle est jolie;
2° La reprise du Voyage de M, Perrichon, du même M. Labiche, avait été très fructueuse à l'Odéon;
3° L'interdiction de jouer les Danichejff et la nécessité morale de remplacer la pièce de l'académicien Dumas par une autre pièce d'académicien qui ne fût pas du même genre que le Severo Torelli, de Tacadémicien Coppée.
Car M. La Rounat a si longtemps accueilli les jeunes écrivains qu'il veut maintenant faire quelque chose pour la Grande Institution qui est au bout du pont dès Arts. On dit même qu'il songerait à commander une pièce à l'académicien de Lesseps , et cela ne saurait nous surprendre. Il est tout naturel que l'Odéon, après avoir joué tant d'auteurs qui n'ont pas percé, s'adresse à un auteur qui a percé sans avoir été Joué.
La reprise des Petites mains , Tune des agréables comédies de Labiche, a fourni à Téminent auteur l'occasion de s'amuser beaucoup pour son propre compte.
Cette œuvre est l'une de celles qu'il aimait le plus dans son propre répertoire. Mais comme elle n'a pas été jouée depuis 1859 au Vaudeville, et que le maître ne se relit jamais, il l'avait quelque peu oubliée.
Aussi prenait-il un vrai plaisir de spectateur aux
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répétitions, à en suivre les amusantes péripéties, à souligner gaiement chaque réplique et à rire aux bons endroits — c'est-à-dire sans jamais s'arrêter. Avec sa bienveillante bonhomie et sa modestie habituelles, il ne manquait pas d'attribuer cette succession d'effets sur lui-même à la supériorité de l'interprétation.
Pas de développement quant à la mise en scène. Un seul décor pour les trois actes ; il est, du reste, simple et de bon goût selon la vieille et bonne formule.
Quant aux toilettes de cette pièce bourgeoise, il va sans dire qu'elles ne comportent pas un luxe exagéré. Cependant, Mlle Nancy Martel, tout en restant dans le ton de son rôle, a su donner aux siennes un tour d'élégance et de bon goût, qui a été fort remarqué. Jolie à ravir dans son déshabillé du premier acte, en cachemire bleu ciel à revers en satin de la même couleur, la jupe de dessous coljante en satin bleu sur laquelle flotte une dentelle blanche pointillée de jais blanc, la jeune pensionnaire de l'Odéon a encore conquis tous lès suffrages avec sa toilette d'intérieur du second et du troisième acte : costume russe en peluche gris argent garni de plume loutre sur une jupe en satin vert bronze. On comprend que le mari d'une femme aussi charmante passe son temps à l'aimer et ne veuille pas d'autre occupation. La beauté de Mlle Nancy Martel ajoute de la vraisemblance à la pièce de Labiche.
Mlle Real est tout habillée de bleu, mais d'un bleu clair et distingué, indiquant une ingénue à son aise, une ingénue qui sera convenablement dotée.
Grande conscience dans le choix des accessoires. C'est à se croire non pas au second, mais au premier Théâtre-Français .
Ainsi, lorsqu'on apporte à M. Clerh le journal où il
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cherche le cours des savons et des huiles, c'est bien le bulletin des Halles et [Marchés qu'on lui donne.
Je ne suis même pas éloigne de croire que, dans une autre scène , c'est avec de véritables billets de bafique de mille francs — prélevés sans doute sur la subvention — que Porel allume effectivement son cigare.
Un mot qui a été souligné — et qui devait l'être.
Au troisième acte, le même Porel, déguisé en employé d'assurance, parlant d'un procès qu'il soutient et dans lequel il a vraiment le bon droit pour lui, s'écrie :
— Très bon ce procès, il n'a encore été perdu que deux fois, mais pas en France : à Romorantin.
Tout le monde a cru voir ici une allusion au récent procès des T>anicheff; mais, comme les Petites mains datent de près de vingt-cinq ans, tout porte à croire que M. Labiche n'a pas songé, en écrivant sa pièce, aux futurs démêlés d'Alexandre Dumas et de M. de Corvin.
Moralité :
Avec des petites mains on peut avoir de grands applaudissements.