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LE DROIT DU SEIGNEUR

20 avril.

Dieu fit le ciel et la terre en six jours. Il est vrai qu'il se reposa le septième. Mais c'est tout de même un tour de force qui n'a jamais été refait par d'autres.

Après ce précédent sans pareil, je crois qu'il serait juste de citer désormais la rapidité avec laquelle M. Debruyère, aidé du fidèle et incomparable Baudu, vient de monter le Droit du Seigneur.

Il y a juste aujourd'hui trois semaines, le 2 avril, que l'impétueux successeur de Larochelle et Debruyère s'est mis à la besogne. Ce temps lui a suffi pour licencier sa troupe de drame , changer de fond en comble l'organisation intérieure de la Gaîté, former

un nouveau personnel, donner un millier d'àudiiions, engager un grand orchestre, réunir près de cent choristes, trouver des artistes de genre, des chanteuses, faire exécuter des monceaux de jolis costumes et mettre en scène l'opérette de MM.Burani, Boucheron et Léon Vasseur.

Notez que ce diable d'homme trouvait encore le temps de donner audience aux nombreux jeunes gens qui venaient, avec des larmes dans la voix et un drame sous le bras , le supplier de ne pas sacrifier le grand art et la haute littérature dont ils se croient les représentants.

J'ai lu un ou deux articles émus et indignés sur cette prétention de M. Debruyère de changer le genre de son théâtre.

Mais je veux me hâter de rassurer les partisans du drame.

Le directeur de la Gaîté n*a pas Tintention de l'abandonner tout à fait. Il veut jouer de tout, l'opérette ce soir, la féerie demain, après-demain un drame si Ton vient lui en présenter un bon. L'idée n'est pas mauvaise, et je ne vois pas pourquoi elle ne réussirait pas.

En attendant , M. Debruyère s'est dit qu*il a brillamment inauguré sa carrière directoriale par U Droit du Seigneur^ joué je ne sais combien de centaines de fois au théâtre Beaumarchais, et que, par conséquent, cette opérette devait .encore lui porter bonheur à la Gaîté. Non seulement il a espéré faire une bonne opération en remontant cette pièce, mais il a compté sur elle comme sur un fétiche.

Naturellement il n'a pas regardé à la dépense. U a entouré d'un grand luxe cette reprise solennelle.

Je dis « solennelle », parce que l'orchestre est dirigé

parM. Léon Vasseur lui-même, et qu'aujourd'hui c'est à cela que Ton reconnaît le degré de solennité des reprises lyriques.

Pour avoir été composée t;*ès hâtivement, la troupe lyrique de la Gaîté n'est pourtant pas la première venue.

Elle contient des éléments excellents.

Et d'abord deux jeunes chanteuses , peu connues du public des premières.

L une, Mlle Jeanne Caylus, sort de la Renaissance. Mais, bien qu'elle y ait remplacé Granier au .pied levé dans Fanfreluche et qu'on lui ait fait chanter cet opéra-comique à Nantes, dans la patrie même de son compositeur, Gaston Serpette, la presse théâtrale n'a pas eu encore à la juger.

L'autre, Mlle Blanche Arall, vient de l'Opéra- Comique. Comme Marguerite Ugalde et Thuillier, elle a quitté ce théâtre , impatiente de se créer une situation. Rue Favart, elle s'appelait Lardinois, Mais les auteurs et le directeur de la Gaîté ne trouvèrent pas ce nom à leur goût. On l'appela Arall , et l'une des clauses de son traité lui fît défense de porter le nom de Lardinois.

Sans faire oublier la créatrice du rôle, la jolie Humberta, disparue aujourd'hui du firmament dramatique, Mlle Arall est gentille et mignonne. Le costume de mariée luî sied on ne peut mieux.

— C'est la plus belle de toutes mes vilaines ! dit le Baron en parlant d'elle.

Le mot est juste.

Si l'apparition de deux nouvelles chanteuses d'opérette présente quelque attrait pour le public blasé des

premières, ce public a eu, en outre, la primeur d'un début lyrique d'une importance exceptionnelle :

Celui de M. Montrouge comme chanteur.

Je sais bien que Tex-directeur de l'Athénée a déjà fait preuve de virtuosité à l'occasion de François les bas bleus.

Mais il n'avait guère, dans l'opérette des Folies, que des couplets à détailler. A la rigueur, c'était dans les attributions d'un ancien compère de revues. Dans l'œuvre de M. Léon Vasseur, sa mission musicale est bien autrement difficile : chants de guerre, déclaration d'amour, duos, ensembles, sextuor, finales, il a presque autaht à chanter que M. Maurel , aux Italiens , dans Simon Boccanegra.

La tâche était rude au premier abord. Mais Montrouge , sans avoir passé par les classes d'opéra au Conservatoire, était guidé par une vocation jusqu'alors méconnue. Il se mit à piocher la grande déclamation lyrique, consulta Duprez, suivit les représentations de Gayarré et fit, en peu de jours, des progrès qui étonnèrent son professeur lui-même.

Ce professeur ne s'étonne pourtant pas aisément de grand'chose, car il n'est autre que Mme Macé-Montrouge, qui est tout simplement une pianiste hors ligne et une musicienne fort instruite.

L'amusante comédienne, une wagnérienne émérite qui passe des après-midi entières à son piano, en compagnie de Tristan et Iseult, des Maîtres chanteurs, des Niebelungen et autres partitions du feu maître de Bayreuth, apprit à son mari des passages entiers de musique transcendante; puis, après cette première période préparatoire, entama les études de la partition du Droit du Seigneur.

Aujourd'hui, Montrouge songe sérieusement à prendre la carrière italienne en commençant, pour

s'}'^ mettre, par une adaptation du Cabinet Piper lin.

A côté de Numès qui avec sa barbe de bouc rouge et ses cils rouges ressemble à Scipion — ■. un Scipion g^ras — et de Scipion qui, naturellement, nous fait Teffet, ce soir, d'un Numès maigre, je dois signaler un débutant qui n'en est pas un.

Il y a un rôle de jeune marié persécuté dans le Droit du Seigneur. Dans une opérette moderne, ce person nage eût été confié à un. baryton. Mais à l'époque où fut créée la pièce, les ténors avaient encore le privilège exclusif des amoureux, et Bibolais fut écrit pour un ténor.

On devait donc en chercher un , et ce n'était pas la tâche la plus facile.

M. Debruyère demandait son ténor à tous les échos et, vu la rareté de l'espèce, on songeait déjà à transposer le rôle pour un vulgaire baryton, lorsque le peintre Robert Mois lui adressa M. Thual, l'un des élèves préférés du professeur Saint-Yves Bax.

M. Thual abordait le public pour la première fois ce soir, et pourtant il vient de chanter dans une pièce qui a eu les honneurs de la centième. C'est lui qui chantait à la cantonade la sérénade de Severo Torelli. Aussi sa situation était-elle très spéciale : il ne savait plus s'il débutait à la Gaité ou s'il avait débuté à rOdéon, s'il avait ou n'avait pas droit à la légendaire et inséparable émotion que vous savez.

Les décors représentent : au premier acte une vaste place de village, très bien peinte et d'une plantation heureusement comprise; au second, une salle de château ouverte sur un parc, et, au troisième, le carrefour d'une forêt assez semblable à la maquette fort réussie de la création, dont l'auteur fut le décorateur Cornil.

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Quant aux costumes, ils sont de Grévin : c'est tout dire. Les pages aux maillots gris-perle, aux pourpoints et aux manteaux blancs doublés de mauve sont absolument délicieux; les piqueurs de la chasse ducale sont également réussis; tout cela est très chatoyant, très gai à l'œil, de fort bon goût. Au premier acte, on a prodigué les chapeaux de paille aux paysannes : on voit que la rue du Caire n*est pas loin de la Gaité.

Un luxe, assez sérieux aussi, de calembours — surtout dans le rôle de Montrouge.

Ce qui excusera ce mot de la fin :

— On ne peut pas dire que M. Debruyèrc se soit fourré le Droit dans l'œil !

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