‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 84 sur 114 · LA GLACE · texte numérisé non relu

LA GLACE

24 avril.

Lorsqu'on monta ta Dame aux Camélias à la Porte- Saint-Martin , ou voulut faire les choses grandement et donner aux moindres détails ce cachet de vérité qui ajoute taiit de charme aux pièces modernes. Pour la soirée du quatrième acte, Sàrah Bernhardt réclama donc la suppression des fameusesglaces en coton qu'on a l'habitude de servir aux invités de théâtre.

— On mangera de vraies glaces I

M. Derenbourg fit la moue. Une vingtaine de vraies glaces tous les soirs , c'était un supplément de frais, selon lui, bien inutile.

Mais comme Sarah tint bon, il proposa un biais :

Il y aura, tout à fait sur le devant de là scène , une

invitép à laquelle on servira une vraie glace. Et comme elle la mangera à petites cuillerées , sous les yeux du public, ce sera comme si toutes les glaces de la soirée venaient de chez un Tortoni quelconque.

On s'arrêtera à cette combinaison ingénieuse autant qu'économique.

Aussitôt le bruit se répandit dans le petit personnel féminin de la Porte-Saint-Martin qu'il y avait un rôlet fort original à distribuer dans la Dame aux Camélias, un rôle qui devait forcément attirer l'attention des spectateurs sur celle qui en serait chargée, et les compétitions furent nombreuses.

Non seulement toutes les petites femmes du théâtre s offrirent pour manger la vraie glace , mais il en vint du dehors.

On finit par en choisir une, fort gentille, qui n'avait jamais joué la comédie , mais qui avait été recommandée par des journalistes influents. Il va sans dire qu'on n'avait pas négligé de lui demander si elle aimait la glace.

— J'en raffole, avait-elle répondu, j'en ai toujours raffolé... Je vous assure que j'ai la vocation.

On lui fit répéter sa scène avec beaucoup de soin. Elle devait manger sa glace lentement, pendant que les conversations et les scènes de jeu allaient leur train autour d'elle ; elle devait arrondir le bras avec grâce, laisser fondre la glace dans sa bouche sans se passer la langue sur les lèvres en dirigeant de temps en temps un sourire aimable aux fauteuils d'orchestre.

Le soir de la première, cet épisode passa à peu près inaperçu. Mais aux représentations suivantes, il amusa et intéressa le public.

— Comme on fait bien les choses à la Porte-Saint- Martin ! dirent les bourgeois. On y mange de vraies glaces !

— Le prix des places y est si élevé I

Quelques habitués commencèrent à remarquer que la jeune mangeuse de glaces avait un physique agréable. Ils lui envoyèrent des déclarations. Sur les enveloppes des billets doux, on lisait Tinscription suivante :

A la demoiselle qui mange une vraie glace au quatrième acte^

A-t-elle de la veine, tout de même ! dirent ses camarades en parlant d'elle. Ah I elle n'a pas eu de mal à arriver celle-là !

Enfin, la demoiselle était très contente de Teffet qu'elle produisait. Le dimanche surtout, c'était considérable.

Mais toutes les médailles ont leur revers.

Au bout de quelque temps, l'obligation de manger une glace, tous les soirs, à onze heures très précises, commença à agacer l'artiste.

— Ne pourrait-on varier un peu, demanda-t-elle au régisseur, me servir de temps en temps de la pistache ou de la framboise au lieu de cette éternelle vanillegroseille?

— C'est impossible , répondit le régisseur , votre scène a été réglée une fois pour toutes. S'il fallait la changer maintenant, cela embrouillerait tout.

Alors elle se butta. Elle fut prise d'un violent dégoût pour les glaces. Un soir, elle voulut faire semblant de manger, mais elle sentit que le public avait les yeux sur elle et que, si elle hésitait ou trichait, sa carrière serait à jamais brisée. Il est impitoyable , le public ! Il ne tient pas compte des souffrances des artistes et exige d'eux tout ce qu'ils sont capables de lui

donner ! Elle mangea donc encore. Mais elle se dit que c'était la dernière fois et que , le lendemain , elle prétexterait une maladie , qu'elle exhiberait une ordonnance de médecin lui défendant la glace pendant une quinzaine de jours. On s'arrangerait, quoi! On lui donnerait une glace en coton en attendant son rétablissement. Elle ferait en sorte que le public ne s'apercevrait de rien.

Elle s'arrêta à ce programme, mais dès qu'elle voulut le mettre à exécution , dès qu'elle parla de sa maladie au régisseur , celui-ci lui répondit d'une voix extrêmement calme :

— C'est bien, mon enfant, ne te fatigue pas, je vais prévenir ta doublure 1

Une doublure ! Elle était doublée ! Une autre qu'elle mangerait la glace en public, lui prendrait sa première création sérieuse, un rôle auquel elle avait su donner un cachet si personnel! Non, non, cela n'était pas possible !

— Je jouerai. Monsieur! répliqua- t-elle , résolue à tout.

Et elle joue tous les soirs , et elle mange tous les soirs, et elle souffre tous les soirs, en . continuant à sourire au public barbare.

Mais c'est avec une bien grande satisfaction qu'elle voit arriver la fin des représentations de la Dame aux Camélias, Elle restera bien un an sans prendre de glaces. A moins qu'on ne vienne lui proposer de jouer son rôle en tournée !

CAMOT

26 avril.

Décidément, la mode est aux pièces montées à toute vapeur. Il y a trois jours, je signalais la rapidité avec laquelle M. Debruyère a pu nous donner la reprise du Droit du Seigneur à la Gaîté, et voilà qu'aujourd'hui son confrère de l'Ambigu, M. Simon, nous fournit encore un nouvel exemple de cette activité directoriale sans précédents.

Lorsque Gatienne lui fut retirée au profit de la Porte- Saint-Martin, M. Simon se trouva tout aussi dépourvu que l'imprévoyante cigale de la fable. Pas le plus petit spectacle à mettre en répétition.

Il se souvint alors de Carnot, d'abord parce que Carnot fut un grand patriote dont le nom s'imposait de lui-même à sa mémoire de bon Français ; et puis, parce que cela lui rappelait un certain Carnot dont lui avaient parlé MM. Blondeau et Jonathan.

Une seule chose le préoccupait. Il craignait la couleur révolutionnaire que pouvait avoir la pièce :

— Pas de politique à mon théâtre ! disait-il.

Mais M. Blondeau le rassura bien vite. Ancien collaborateur de M. Monréal et homme de revues avant tout, il n'aurait jamais consenti à faire de Carnot autre chose qu'une pièce exclusivement militaire.

— La meilleure preuve , ajoutait- il , c'est que Carnot est rempli de « Vive la France ! » de « Vive la nation ! » mais qu'on n'y crie qu'une seule et unique fois : « Vive la République ! »

Dans les deux premiers tableaux, cependant, la pas-

sion révolutionnaire s'accuse un peu; mais cela se passe de si bonne h£ure que les réactionnaires ne sont pas encore arrivés.

M. Simon, avant de se décider tout à fait, fit appeler son décorateur.

— On me propose, lui dit-il, un grand drame militaire pour lequel il me faut cinq décors neufs...

— Cinq décors neufs... tant mieux! interrompit le décorateur charmé.

— Laissez-moi parler:... le temps presse. Ces décors sont très importants. Pouvez-vous me les livrer dans quinze jours >

— Je le puis.

— Donnez-m'en votre parole d'honneur? Sinon j'aime mieux ajourner la pièce.

L'artiste étendit la dextre en signe de serment, ce qui, contrairement à l'usage, ne l'empêcha pas de tenir parole, car les cinq décors furent livrés douze heures avant le terme fixé.

Et il en fut de même pour tout, ce qui permit de monter la pièce en vingt-trois jours.

Les costumes, au nombre de plus de trois cents, furent également prêts à l'avance ; mais on dut y travailler le jour et la nuit. Naturellement , il ne fallait pas songer à s'adresser à un dessinateur, on était trop pressé. On fit des recherches dans certains ouvrages illustrés de la Bibliothèque.

Au sixième tableau , intitulé V Organisateur de la victoire, on voit Carnot communiquant avec ses quatorze armées à l'aide de quatorze courriers de quatorze tenues différentes .

C'est d'un effet pittoresque et martial qui a fait dire :

— On dirait un Détaille en action.

2^4 f'ï^-*^ SOIRÉES PARISIENNES

Il n y a pas de bonne pièce militaire sans la chanson de rigueur.

On n'a donc eu garde de l'oublier, et c'est naturellement à Mlle Marie Kolb, qui a déjà chanté rSigne à 'Mamzelle Bousquet ^ de M. Serpette, qu'a été confiée la Légende du colonel Portugais^ du même compositeur.

• Beaucoup d'effets décoratifs, entre autres le Départ des volontaires', qui reproduit assez exactement le fameux tableau de Léon Cogniet.

Le superbe moulin du dernier acte fournit un effet de mise en scène des plus saisissants lorsqu'il s'écroule sur Mlles Antonia Laurent et Patry (nom prédestiné pour une pièce Patryotique).

Plusieurs spectateurs et presque toutes les spectatrices ont poussé un cri de terreur en les voyant disparaître toutes deux sous ces énormes décombres.

Hâtons-nous de rassurer les personnes trop impressionnables en leur disant que M. Courbois , le très habile machiniste de la Porte-Saint Martin, auquel a été confiée la charpente de ce truc émouvant, a su ménager sous les débris une (( chambre » qui protège les deux sympathiques englouties.

Petite déception au tableau final de la bataille de Wattignies.

On nous avait annoncé que Mlle Marie Kolb jouerait du clairon. Elle avait même très consciencieusement étudié cet instrument pour perfectionner encore le talent qu'elley avait déployé dans Li/t, en province. Mais, aux dernières répétitions, on s'est aperçu qu'on ne l'entendait pas en scène.

Vaines études ! efforts superflus 1 impossible de conserver un effet aussi complètement perdu, et Mlle Kolb, qui est vraiment devenue de première force sur les

sonneries militaires, n'a plus qu'une ressource, celle de sonner la charge pour appeler ses domestiques.

Les clairons n'ont pas de chance au théâtre , cette année!

Du reste , comment pourrait-on entendre celui de Mlle Kolb pendant cette bataille de Wattignies , où deux cent quatre-vingt-seize comparses font parler la poudre, où six canons sont mis en batterie sur la scène de l'Ambigu >

Je sais bien que, sur les six, il y en a trois qui figurent, qui restent absolument muets.

Mais les trois autres suffiraient à nous rendre sourds.

Il faut avouer que les Autrichiens ne sont pas forts en perdant la bataille avec une artillerie aussi tintamarresque; ils se laissent prendre comme des enfants le praticable de Wattignies et tout ce qu'il y a dessus.

En revanche, les volontaires de M. Taillade se sont couverts de gloire.

Sont-ce des volontaires d'un an >

C'est ce que l'avenir de Carnot nous apprendra.

Page 1