VNE LACUNE COMBLÉE
28 avril.
Au risque d'avoir l'air de dire une énormité, j'affirme que le personnage le plus important d'Antony est le colonel d'Hervey.
On ne le voit qu'à l'extrême fin du drame, et c'est à peine s'il prononce un mot.
Cependant tout repose sur lui.
Supprimez le colonel, la pièce n'existerait plus :
Adèle ne serait pas sa femme ; elle pourrait épouser l'homme qu'elle aime et devenir Mme Antony ;
Antony ne serait pas réduit à rugir d'amour pendant cinq actes;
Il n'aurait plus besoin de tuer sa maîtresse pour la tirer d'un mauvais pas.
Et, voyez jusqu'où va l'importance de ce personnage presque muet, non seulement il ne peut y avoir de pièce que s'il existe, que s'il est le mari d'Adèle, mais tout dépend encore de ses faits et gestes ; les autres s'agitent et lui seul les mène.
D'abord , s'il ne vivait pas constamment loin de sa femme , il n'y aurait pas d'adultère. Lui présent, je répondrais d'Adèle.
D'autre part, il est hors de doute que, s'il n'arrivait pas avec cette rapidité fatale, au moment où sa femme ne l'attend pas, les choses se passeraient d'une façon moins tragique et que les coupables auraient le temps de trouver un autre moyen de sauver les apparences.
Donc, j'ai raison lorsque je soutiens que le véritable héros d* Antony est bien le colonel d'Hervey.
Ce point étant acquis , il faut reconnaître — sans vouloir refaire la critique d'une œuvre consacrée depuis un demi-siècle — que le grand Dumas a fait, dans Antony, une chose qu'aucun auteur n'avait tentée avant lui et que nul n'a osé recommencer depuis : il n'a point . posé son personnage principal !
Il ne nous dit ni ce que fut d'Hervey, ni ce qu'il peut être — nous ne savons que ce qu'il est comme mari. Aucun détail sur ses goûts, ses habitudes, son humeur, ses vices ou ses vertus .
Pourquoi le colonel est-il à Strasbourg ? Pourquoi sa femme n'y est-elle pas avec lui ?
Mystère et lacune ! . . .
C'est ce mystère que j'ai voulu éclaircir; c'est cette lacune que j'ai tenu à combler.
Hervey (Louis- Victor- Adolphe) — anobli plus tard par l'Empire — naquit à Marbache , près Nancy , le 16 janvier 1780. D'une famille de charrons aisés, il se destina dès l'enfance à la modeste profession de ses pères, jusqu'au jour où sa vocation lui fut révélée d'une façon toute fortuite. Un vieux soldat bancal, qui avait fait jadis la guerre de Sept Ans, vint un jour chez le père Hervey pour faire réparer sa jambe de bois. Les récits de bataille de ce vaillant débris enflammèrent le fils du charron. Son ardente imagination aidant, le jeune Adolphe s'enthousiasma pour le noble métier des armes et déclara à ses parents qu'il n'embrasserait jamais une autre carrière.
Engagé volontaire à douze ans, comme tambour, il grandit en force et en courage dans la rude vie des camps. Hervey prit une part glorieuse aux campagnes de la République et de l'Empire. 11 n'y eut pas de bonne guerre sans lui, et il était connu comme le loup blanc sur tous les champs de bataille de l'Europe. Officier après Lodi, capitaine en Egypte, c'est à lui que Bonaparte fit remarquer que quarante siècles les contem-* plaient tous deux du haut des Pyramides. Le fait a été dénaturé depuis par l'histoire , mais l'histoire se trompe.
Redevenu simple soldat pour avoir séduit la femme de son colonel, Hervey eut un jour l'honneur, étant en faction, d'imposer le respect de la consigne à Napoléon, en s'écriant la baïonnette croisée : « Quand même vous seriez le petit Caporal avec sa redingote grise, vous ne passeriez pas ! > Promu de nouveau capitaine après Wagram, puis nommé commandant sur le champ
de bataille de la Moskowa, il eut le nez gelé pendant la retraite de Russie. A Ratisbonne, il sut parer avce son épée une balle qui allait frapper l'Empereur à la tète; le projectile amorti retomba et ne fit qu'une légère blessure au pied de César qui, plus tard, à Sainte- Hélène, répéta souvent en rappelant ce tour d'adresse au général Bertrand : t Que n'ai-je trouvé cinq cents héros comme d'Hervcy ; je ne serais pas ici ! i Mais le plus beau titre de gloire du colonel d'Hervey est le mot héroïque qu'il prononça à Waterloo et qui fut attribué fa us sèment à son frère d'armes, le général Cambronne, par Victor Hugo, Thiers et quelques autres.
Complétons ces brillants états de service par le récit d'une aventure qui devait avoir sur la vie du mari d'Adèle une influence considérable.
A Waterloo, le colonel, démonté, épuisé de fatigue et perdant son sang par deux blessures, voulut s'enfuir. Mais ses forces le trahirent après trois quarts d'heure de marche, et il tomba bientôt sur la route. Une petite laitière belge, le trouvant évanoui, (lui prodigua ses soins, le ranima et l'accueillit dans sa petite voiture, traînée par deux gros chiens. Pendant un mois, le colonel fut soigné par cet ange du pot-au-lait avec un dévouement que rien ne rebuta.
La convalescence fut longue; le colonel et la laitière eurent le temps de s'aimer, de se le dire, et, depuis, la laitière ne quitta jamais le colonel., Quand le colonel dut se marier, il n'eut ni le courage de rompre, ni la franchise d'avouer sa liaison avec la laitière. 11 vivait avec elle à Strasbourg, usant de tous les moyens pour empêcher sa femme d'y venir et de les surprendre, prétextant les ennuis de la vie de garnison pour Mme d'Hervey, le mauvais climat des bords du Rhin et une foule d'autres raisons dont se contentait Adèle.
Il ne serait même jamais venu déranger les amours de sa femme, si celle-ci ne lui avait annoncé son arrivée à Strasbourg.
Loin de songer à la prendre en flagrant délit, il n'accourait si lestement que pour n'être pas pris lui-même et empêcher un voyage redouté. Je crois même, étant donné les torts réciproques, qu'Antony, toujours trop pressé, s'est un peu hâté de poignarder la tendre Adèle.
Il est infiniment probable que, chacun y mettant du sien, on aurait fini par s'entendre.
UÎNVENTEUR
29 avril.
Une note qui est en train de faire le tour de la presse nous apprend qu'à la liste déjà longue des inventeurs célèbres il va falloir ajouter un nom nouveau : celui de M. Victor Koning.
Gutenberg est Tinventeur de l'imprimerie, Denis Papin est l'inventeur de la machine à vapeur, le moine Schwartz est l'inventeur de la poudre, Guy d'Arezzo est l'inventeur des notes de musique, Alexandre Spina est l'inventeur des lunettes, Palissy est l'inventeur de Témail, Jansen est l'inventeur du microscope, Galilée e^ l'inventeur du pendulç , Debain est l'inventeur de l'harmonium, Carcel eât l'inventeur de la lampe de ce nom et Victor Koning est l'inventeur de Damala.
La note est précise. On y parle du succès énorme du Maître de/orges, des triomphes que les rôles de Claire et de Philippe ont valu à leurs interprètes , et on termine ainsi :
t M. Damala doit bénir son inventeur : Victor Koning ! »
Donc , il n'y a pas à discuter : Damala est une invention.
Une invention de M. Victor Koning.
Ceux qui vivent dans l'intimité du directeur du Gymnase me racontent que M. Koning n'a pas inventé Damala en un seul jour.
Il a passé par des phases cruelles.
Il y a eu d'abord une période indécise pendant laquelle il paraissait en proie à une violente surexcitation nerveuse. Il était pâle, il maigrissait, il avait des insomnies fréquentes et perdait l'appétit.
C'était le besoin d'inventer qui le tourmentait.
Quand un homme est pris de ce besoin, il est à peu près impossible de l'en distraire. C'est comme les poules quand elles ont envie de couver.
Un jour, M. Koning disparut. C'était , fort heureusement, pendant la fermeture de son théâtre. Où étaitil? Personne ne le savait. On le chercha partout ; on commenta sa disparition ; ses amis parlaient de le faire afficher en promettant une récompense honnête à celui qui le rapporterait chez le concierge du Gymnase.
Or, M. le directeur était tout simplement chez lui, en train d'inventer Damala.
Quel travail laborieux, que d'angoisses, que d'incertitudes, que de désespoirs !
Il commença par faire les pieds et les jambes.
AVRIL 29 ï
Les pieds , pas très grands , mais bien cambrés , les jambes ni trop grosses, ni trop minces, fines et fortes avec des genoux non cagneux et des mollets d*un diamètre convenable. Le difficile était de les faire exactement de même longueur ; l'adroit inventeur y parvint avec un coup d'œil , une précision remarquables. Autre détail très important au point de vue de Tarchitecture générale du produit inventé et de ces conditions physiques de durée : il fallut donner à toute cette base l'équilibre et la force nécessaires pour supporter un buste élancé sans maigreur, surmonté d'une tête de poids moyen destinée à couronner agréablement l'édifice.
Les jambes établies, et avant de pousser plus loin sa tâche, le chercheur de Damala songea à leur fonctionnement et réussit à leur donner l'agilité et la souplesse qui font dire d'un homme ingambe : « Il est taillé pour la course. »
Sans entrer par le menu dans d'arides détails de construction humaine, disons que le même soin présida à la facture du corps dont le développement, très limité à la taille , fut surtout ménagé à la hauteur des épaules, que Koning fit droites et de hauteur symétrique, afin de pouvoir y attacher le cou selon les principes rigoureux de l'anatomie.
La tête avait été finement travaillée à part, et il ne restait plus qu'à la poser sur le tout, lorsqu'au dernier moment, par suite d'une distraction qu*excusaient ses grandes fatigues, l'inventeur faillit tout compromettre : il avait mis cette tête à l'envers...
Heureusement, il put la retourner peu à peu par un travail patient.
Tout était fini et pourtant tout restait à faire. '
C'est alors que Koning inventa le principal. Oh î bien peu de chose : un simple bruit, une voix, mais
une voix d'un son particulier , une voix d'homme du monde qui pût servir à jouer la comédie sans devenir la voix d'un comédien.
Il était là le trait de gçnie !
Dès qu'il eut terminé cette voix, Koning la plaça dans le corps, en plein coffre...
Et Damala était inventé.