NOUVELLE DISTRIBUTION DE « ROBERT LE DIABLE
Ah I Robert...
Toi, dont le papa
Jadis régnait en Normandie ,
si tu savais <lans quel embarras tu me mets toutes les fois qu'il farrive de nous faire entendre un ténor nouveau, une basse inédite ou un soprano qui ne t'a pas encore servi d'Alice, je suis sûr que tu supplierais M. Vaucorbeil de ne pas te remettre sur l'affiche.
Que diable veux-tu que j'apprenne au public sur ton compte ?
Que tu dois le jour à Scribe, Delavigne et Meyerbeer ; que voilà cinquante-trois ans qu'on te joue à rOpéra avec un certain succès , que Taglioni a réglé pour toi un ballet qui n'est vraiment pas mal , et que les décors de Cicéri passent pour reniarquables ?
Si j'avais l'air de vouloir lui apprendre cela sérieusement, le lecteur aurait le droit de hausser les épaules.
Mais que lui raconter alors >
La plume tremble» entre mes mains, et j'ai grande envie de crier :
Grâce I Grâce pour toi-même Et grâce pour moi !
Et puis, je me fais une raison. Je me dis :
— Prenons toujours du papier blanc , de Tencre et une plume. Ce sera au petit bonheur.
O fortune 1 à ton caprice, .
Viens, je livre mon destin.
A mes désirs sois propice Et viens diriger ma main !
Je ferais peut-être bien de reprocher à M. Vaucorbeil de n'avoir pas fait de service à la presse.
On en envoie souvent pour des représentations moins intéressantes.
Remarquez que la distribution de Robert le Diable est complètement renouvelée.
Escalaïs dans Robert, Mme Escalaïs dans Isabelle, Mlle Isaac dans Alice , il y avait là de quoi justifier une convocation sérieuse des critiques musicaux. •
Je sais bien qu'en ce moment les recettes sont belles à rOpéra, et qu'il est dur de les diminuer de la somme assez rondelette qu'absorbe le service des premières.
Mais
L*or est une chimère,
et M. Vaucorbeil ne saurait l'ignorer depuis le temps qu'on le lui chante.
Toujours est -il que les nouveaux interprètes de
tl ■■ I II I ■ rr ■ m.
Robert ont comparu devant Tauditoire ordinaire des lundis auquel s'était mêlé un certain nombre de provinciaux et d'étrangers.
Car il commence déjà à en arriver pas mal, des provinciaux et des étrangers. Ce qui distingue ces visiteurs du mois de mai de ceux qu'on va rencontrer à Paris pendant les mois d'été, c'est qu'ils voyagent généralement en garçons, sans la moindre épouse , ni l'ombre de famille. Plus d'un,
Brûlant pour d'autres dieux un encens impudique, Où régnaient les vertus, fit régner le plaisir. .
Tous sont venus pour s'amuser :
Le vin, le jeu, les belles, Voilà nos seuls amours.
On peut les voir, aux deux portes qui conduisent sur la scène, regarder d'un œil d'envie les privilégiés que les huissiers laissent passer.
Ils échangent leurs réflexions entre eux :
Quand je quittai la Normandie,
dit l'un, je croyais qu'il était plus facile que cela 'd'entrer à ce fameux foyer de la danse !
Et un autre s'écrie :
Nonnes qui reposez sous cette froide pierre,
je ne vous verrai donc pas de près !
Tous ces exotiques, dès l'entr'acte, se retrouvent au foyer :
Du rendez -vous voici l'instant !
De là, les uns s en vont au buffet :
Versez à tasse pleine Versez ces vins fumeux, £t que Tivresse amène Uoubli des soins fâcheux.
Plus loin.:
Voici le lieu témoin d'un terrible mystère.
Un Monsieur en sort et donne vingt sous à la préposée.
Ah I Thonnête homme , Le galant homme ; Mais voyez comme Je me trompais !
s*écrie cette femme qui n'en espérait pas autant.
La représentation s'achève enfin. Mais la critijque n'ayant pas été appelée à se prononcer, je ne veux pas prononcer de critique.
Constatons cependant qu'une notable partie du public s'en va enchantée. Ce sont les parents et amis, composant toute la noce de M, et Mme Escalaïs :
Frappez les airs, cris d'allégresse, Cris de victoire et chants d'amour I Par nos accents, par notre ivresse.
Célébrons tous un si beau jour.