‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 90 sur 114 · DÉMÉNAGEMENT LU « JOUR ET LA NUIT · texte numérisé non relu

DÉMÉNAGEMENT LU « JOUR ET LA NUIT

6 mai.

Jamais on n'a autant repris d'opérettes qu'en la présente saison théâtrale»

Parmi les directeurs qui exploitent ce genre , il en est qui paraissent ne pas trop savoir à quel compositeur se vouer. Ils sautent de Lecocq à Audran , reviennent à Offenbach en passant par Planquette, changeant d'affiche une ou deux fois par mois et prodiguent la Mascotte, la Fille de madame Angot, celle du Tambour-Major, Mesdames Favart, Boni/ace et C»* .

Il serait fastidieux de rendre compte en détail de toutes ces reprises, et si je fais une axception pour celle du Jour et la Nuit aux Folies-Dramatiques, c'est que c'est moins une reprise qu'un déménagement.

De même que M.^ Franconi a deux cirques et qu'il transporte ses écuyers , ses chevaux et ses clowns du boulevard des Filles- du-Calvaire aux Champs-Elysées et des Champs-Elysées aux Filles-du-Calvaire , de même M. Brasseur a deux théâtres et promène ses acteurs, ses divas, ses succès — que dis-je > se promène lui-même — du théâtre où brille Babolin à celui où brillait François les bas-bleus.

Un déménagement n'est jamais ine petite affaire. , Mais celui de l'opéra-comique de MM. Leterrier, Vanloo et Lecocq était autrement difficile à opérer que lorsqu'il s'agit d'un simple mobilier bourgeois.

C'est hier, à la première heure, qu'a commencé cette longue et délicate opération.

Au moment où le maçon matinal se rend au chan-

tier, trois énormes wagons de déménagement, solides et bien attelés, sont venus stationner devant le numéro ^36 du boulevard des Italiens, où se trouve Tentrée de l'administration des Nouveautés.

Chacun de ces véhicules portait cette inscription rassurante : Je suis capitonné.

De son côté, la direction s'était préoccupée des premiers préparatifs. Tout ce qui pouvait se faire avant l'arrivée des voitures avait été fait. Décors, costumes, artistes, accessoires et chœurs se trouvaient déjà rangés sous la porte cocher e. Rien de ce qui devait être transporté aux Folies n'avait été oublié sur la scène ou dans les loges des Nouveautés. Tous les clous avaient été soigneusement arrachés pour être replantés boulevard Saint-Martin et, comme ils sont fort nombreux dans le Jour et la Nuit^ ce travail ne fut pas le moins long à terminer.

A peine arrivés, leurs roues bien entravées et l'avoine donnée à leurs chevaux, les déménageurs, au nombre de vingt, se mirent à l'œuvre.

On connaît l'adresse, la vigueur et l'habileté de ces hommes. Le chargement fut mené rondement. Tandis que les uns plaçaient les décors au fond des voitures, les autres emballaient soigneusement les objets plus délicats dans des paniers remplis de paille et de papier de soie. Chaque accessoire, chaque article de toilette était d'abord enveloppé, et c'était merveilleux de voir avec quel tact ces travailleurs avisés empilaient tout cela sans rien abîmer, tirant admirablement parti de la place et comblant les moindres vides afin d'éviter les chocs de la route.

Bientôt les paniers allèrent, les uns après les autres, compléter le poids réglementaire des wagons qui, tous les trois, se trouvèrent à peu près remplis.

Le gros de la tâche était accompli ; mais le plus

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important, le plus difficile restait encore à faire.

D'abord les petites femmes du second acte. On les mit une à une dans du coton et dans un seul et même panier. Une fois en voiture, il fallut les caler solidement avec d'énormes choristes afin qu'il ne leur arrivât rien.

Puis les artistes, Montaubry, Tony Riom, Piccolo et les autres — sauf Noémie Vernon, depuis longtemps arrivée aux Folies — furent emballés à part. M. Brasseur, fidèle à ses habitudes , n'eut besoin de personne et préféra s'emballer lui-même.

Mais un emballage qui demanda des soins tout particuliers fut celui de Marguerite Ugalde. Un accident est bientôt arrivé quand on déménage, et rien n'était plus précieux à protégçr que l'incomparable Manola, le sourire, la gaieté, la fortune de la troupe. Aussi , avait-on fait fabriquer tout exprès , pour y mettre l'étoile des Nouveautés, une caisse en bois des îles excessivement capitonnée à l'intérieur et portant sur chacun de ses côtés les indications suivantes :

Cette caisse, une fois fermée, sauf un petit grillage ménagé pour la respiration, fut portée et placée en •voiture par les trois auteurs eux-mêmes (avec quelles précautions, je le laisse à deviner!) tandis que Mme Ugalde, anxieuse et redoutant les cahots pour sa chère fille, suivait en répétant:

— Attention!... N'allez pas trop vite!... Prenez garde de lui çassçr la voix !

^o8 LKS SOIRKES PARISIENNES

Enfin, les déménageurs, après un déjeuner sommaire, purent se mettre en marche.

Le chemin est direct des Nouveautés aux Folies ; mais le service de la voie publique s*y livre actuellement à de tels travaux que la route fut dure et périlleuse. Dès le coin de la rue Drouot, l'un des wagons faillit être broyé entre deux omnibus monstres des BatignoUes et de la Madeleine. Heureusement, le cocher de déménagement eut la présence d'esprit de monter sur un refuge , malgré les vociférations des piétons qui s'y trouvaient. On en fut quitte pour une forte secousse.

Au carrefour Montmartre, il fallut accrocher deux ou trois fiacres pour se frayer un passage. Un instant on craignit que la bagarre eût causé quelques dégâts.

Mais on en fut quitte pour la peur , car , à destination, il n'y eut qu'un Portugais un peu cassé ; il était gai tout de même.

Aux Folies , l'aménagement se fit encore plus vite que le déménagement aux Nouveautés.

Les artistes surtout se trouvèrent de suite là comme chez eux, et l'on a pu constater ce soir qu'ils espèrent y rester longtemps.

PAR AUTOmTÉ DE JUSTICE

8 mai.

Tout le monde sait vaguement qu'il existe à Paris des conférences, réunions de jeunes gens, avocats ou sur le point de l'être, qui, pour la plupart se destinent

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surtout à la vie politique. Ces messieurs se groupent de temps à autre pour délibérer, d'une façon d'ailleurs platonique, sur des sujets graves parfois, frivoles souvent.

C'est ainsi que ces conférences ont décidé que les créanciers d'un auteur dramatique devraient avoir le droit d'exploiter son répertoire malgré lui pour tenter de se rembourser.

A première vue, cette délibération fantaisiste n'a aucune importance.

Mais qui sait? Par le temps qui court, tous ceux qui l'ont prise peuvent devenir plus ou moins députés. S'ils n'ont pas changé d'opinion alors, ou s'ils en ont assez changé pour être revenus au même po'int, ils pourront à cette époque faire voter une loi conforme à leur décision.

Et cela introduira au théâtre des usages nouveaux, qui ne manqueront pas de joyeuseté.

Comme Tauteur ne s'empressera pas de venir diriger les répétitions et que les créanciers n'auront jamais l'intelligence de lui abandonner une petite part , un morceau de pain , pour s'assurer son utile concours , lesdits créanciers seront bien forcés de remplacer leur débiteur à l'avant-scène, ce qu'ils feront très volontiers étant données la suffisance et les sottes prétentions de la boutiquaille parisienne en matière théâtrale.

On verra donc sur le théâtre le tapissier, le tailleur, le bottier, le chemisier, le chapelier, la gantière, le marchand de vin , le pâtissier , l'épicier , le charbonnier , le marchand de chevaux , le carrossier et autres fournisseurs généralement quelconques.

Supposez, maintenant, qu'au lieu d'avoir été écrite par M. Dunfas fils, la Dame aux Camélias soit l'œuvre d'un auteur endetté. Il est certain que , dans quelques années, la loi en question étant promulguée,

les créanciers de l'auteur exigeraient la reprise immédiate d'une pièce aussi fructueuse.

Voici très exactement ce qui se passerait aux répétitions.

Supposons — au hasard — que Ton en est à la scène IV du dernier acte.

M. DuvAL PÈRE, siir le seuil de sa porte, son chapeau à la main. — « Mademoiselle Marguerite Gautier? »

Le chapelier, r interrompant. — Pardon, monsieur Facteur, pourquoi tenez-vous votre chapeau à la main?

M. DuvAL PÈRE. — Il me semble que quand on entre chez une femme...

Le chapelieh. — Eh bien! quoi? chez une femme! J'ai vu ça dans le temps , à la Porte-Saint-Martin. M. Lafontaine , qui savait son métier aussi bien que vous, entrait le chapeau sur la tête. Au moins, de cette façon, on pouvait voir si le chapeau était bien en forme, luisant d'apect, et si les bords se relevaient avec élégance.

M. DuvALPÈRE. — Soit, Monsieur ! {^prenant son rôle, cette fois le chapeau sur la tête.) « Mademoiselle Marguerite Gau... »

Le bijoutier, V interrompant. — Pardon, monsieur Tacteur, pourquoi gardez-vous vos gants ?

La gantière , avec vivacité. — Monsieur Tacteur a raison. Quand un « homme bien » est en visite, il doit mettre des gants.

Le bijoutier. — Mettre des gants pour parler à cette traînée!... et ses bagues alors, comment les verrat-on ?

Le directeur, impatienté. — Voyons, Messieurs, Mesdames, la répétition ne marche pas.\. enchaînons! enchaînons !

Le régisseur. — Oui, c'est cela... enchaînons!

M. DuvAL PÈRE. — Du reste, je vais arranger cela : je mettrai un gant à la main droite* et toutes mes bagues à la main gauche. {T{eprenant,) « Mademoiselle Marguerite Gautier? »

{La scène se continue pendant quelques répliques,)

Le tailleur, profitant d*un petit temps que prend Marguerite Gautier. — Pardon , mademoiselle Tactrice, je voudrais faire une observation à monsieur Tacteur.

Le directeur, vivement, — Plus tard... Enchaînons ! enchaînons !

Le régisseur. — Enchaînons I

Le tailleur, se récriant, — Permettez, je n'ai encore rien dit, moil... J'ai bien le droit de faire aussi ma petite observation. Je remarque que Monsieur est toujours tourné du côté du public.

Le directeur. — C'est l'usage... Quel mal voyezvous à cela ?

Le tailleur. — J'en vois et je n'en vois pas. Certes, une redingote qui tombe bien par devant est bonne à voir, mais il faut qu'on la voie aussi de l'autre côté pour savoir si la coupe est correcte, si la taille est bien prise...

M. DuvAL PÈRE, un peu nerveux. — Je vais arranger cela: je jouerai la moitié de la scène de face, l'autre moitié de dos...

(Quelques répliques s'échangent sans interruptions.)

Marguerite. — « Je n'accepte rien d'Armand. » M. DuvAL PÈRE. — « Ce qui veut dire... car votre luxe... »

Le TAPISSIER. — Puisqu'on parle de luxe, il s'agit évidemment du mobilier. Je voudrais donc, qu'en disant cela» monsieur l'acteur enfonçât ses doigts dans

les sièges pour indiquer que c*est tout crin. Monsieur l'acteur pourrait de même tirer sur les rideaux pour qu'on voie bien que Tétoffe en est solide.

Le directeur, de plus en plus agacé. — Oui, Monsieur, mais marchons.

Le BOTTi^K, furieux. — Marchons! c'est bientôt dit. Mais j'espère bien que monsieur l'acteur ne marchera pas avec des bottines pareilles : c'est de la vache !

Le directeur, se contenant avec peine. — Messieurs, loin de moi la pensée d'oublier les égards que je dois aux représentants de l'auteur. Vous avez tous raison; vos observations sont justes; seulement, si nous continuons ainsi, la pièce passera dans six mois. Enchaînons, de grâce, enchaînons !

Le régisseur. — Enchaînons !

{On reprend le dialogue.)

Marguerite. — € J'ai engagé ou vendu : cachemires, diamants, bijoux, voitures... »

Tous les créanciers, se levant : — Arrêtez!... arrêtez !

Marguerite, cherchant à continuer, — « Et quand, tout à l'heure, on m'a dit que quelqu'un me demandait , j'ai cru recevoir un homme d'affaires à qui je vends les meubles, les tableaux, les tentures... »

Tous, parlante la fois. — Faites voir!.. Montrez les bijoux!.. Faites circuler les chevaux, les voitures!.. Dépliez les cachemires ! . . Exposez les meubles !

Le directeur, exaspéré. — Messieurs, Messieurs! {Un silence.) Combien vous doit-on >

Le doyen d'âge des créanciers, dépliant un bordereau. — Six mille huit cent quatre-vingt-quinze francs trente-huit centimes.

Le directeur. — Passez à la caisse et... fichezmoi la paix ; j'aime encore mieux cela !

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