‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 94 sur 114 · IX DUCHESSE MARTIN · texte numérisé non relu

IX DUCHESSE MARTIN

16 mai.

Mieux partagé que les marchands de bois et les fourreurs qui se plaignent à l'envi de l'hiver 83-84, M. Henri Meilhac aura eu, cette année, une magnifique saison théâtrale. On le considère actuellement comme l'auteur heureux par excellence, et le fait est qu'il l'est autant que le mérite son grand talent, ce qui n'est pas peu dire. Son nom paraissait simultanément sur trois, quatre et jusqu'à cinq affiches importantes; il a été béni par les plus notables caissiers auxquels il ne laissait même plus le temps de se frotter les mains ; les courriéristes ont publié les chiffres fantastiques de

ses droits d'auteur , et Sarcey a posé sa candidature éventuelle à l'Académie française.

Eh bien ! au milieu de ses succès , Meilhac n'était pas encore tout à fait au septième ciel. Une préoccupation constante l'obsédait.

— Je ne serai vraiment content, disait-il,' que lorsqu'on aura joué ma pièce du Théâtre-Français.

Car cet acte, qu'on vient de représenter ce soir, a tenu une large place dans son existence depuis pas mal de mois. La Duchesse (Martin dure à peine une heure, et pourtant Meilhac y a travaillé autant qu'à une grande pièce. Vingt fois il abandonna sa comédie, dans un moment de découragement, pour la reprendre ensuite avec une nouvelle ardeur, poussé d'ailleurs par M. Perrin qui , lui , avait une foi absolue. En plein mois de décembre, pour bien s'isoler dans cette tâche de prédilection, il partait tout à coup pour Saint -Germain, là-bas, là-bas, au pavillon Henri IV. C'était l'exil en Sibérie, l'hivernage loin de la vraie patrie, mais c'était aussi la tranquillité pour ciseler, sans être distrait ou dérangé, l'une des scènes de la Duchesse Martin,

Cet acte n*a pas d'autre histoire.

Je n'y vois à décrire que le décor, qui est vraiment joli et artistique.

Figurez-vous la grande salle d'un domaine dont les murs gris et tristes ont conservé leur aspect féodal qu'un viveur parisien a corrigé de son mieux en les tapissant, en les couvrant de tableaux, en mettant un peu partout des bibelots anciens, des grès garnis de fleurs, des cuivres repoussés, de vieux bahuts et de ces horloges qu'on paie des prix fous, parce qu'elles ont bien marché du temps de Louis XV.

Ce qui complète encore ce décor original, c'est la saillie de la tourelle dans laquelle s'ouvre une petite

^^2 I.F.S SOIRKES PARISIEXMES

porte cintrée; c'est aussi la fenêtre basse à petits carreaux donnant sur un bois touffu; c'est s.urtout la porte d'entrée précédée d'une véranda rustique, toute rayonnante de soleil et de fleurs.

Le viveur parisien qui est venu peupler cette solitude se présente sous les traits un peu austères de M. Worms. L'excellent comédien, qui n'a jamais joué les viveurs, pas même les viveurs ruinés, éprouvait, ce soir, une très forte émotion.

Pas plus forte pourtant que celle de M. Meilhac, dont les Iracs sont légendaires.

Bien que la répétition générale d'hier ait été excellente, Meilhac est arrivé au théâtre préoccupé , nerveux, inquiet. Puis, il a — selon son habitude — disparu pendant qu'on jouait, et ce n'est qu'après de longues recherches qu'on est parvenu à le dénicher dans un des coins les plus reculés de la scène pour lui annoncer que tout marchait à merveille.

Détail amusant.

Il y a dans la pièce de Meilhac une chienne invisible qui, d'après le dialogue, s'appelait d'abord Nana.

Nana... c'était naturaliste à l'excès et peu digne de la Comédie-Française. Aussi Meilhac fut-il, au dernier moment, invité à changer décidément ce nom à la Zola.

Rien de plus embarrassant que le choix des noms au théâtre, et l'auteur, ne sachant auquel vouer sa bête de la cantonade, consultait depuis deux jours tousses amis.

Dès que l'un d'eux arrivait chez lui, c'était sa première question :

— Avez-vous (ou as-tu) un nom de chienne à me donner?

Tant ce chien de nom le préoccupait !

On lui efi a du reste fourni plus d'un, et il devait choisir dans le nombre sans rien laisser deviner à Tavance.

Aussi tous ses amis, émus, s'abordaient-ils ce soir, avant la pièce, en se demandant avec anxiété :

— Quel est celui d'entre nous qui aura collaboré ?

MA VFANE!

17 mai.

Je n'apprendrai rien à personne en disant que chez les artistes et les hommes de lettres la bosse de l'amour-propre atteint généralement des développements excessifs. Si l'on en doutait, ce qui n'est guère probable, il suffirait de jeter les yeux sur le « document humain » que les lignes suivantes ont la prétention de renfermer.

Il y a environ dix jours, je rencontrai, dans une maison amie, l'excellent et sympathique auteur de la comédie la plus en vogue du moment. La pluie tombait à torrents, il faisait un vent glacial et , du salon bien chauffé où nous étions, nous voyions passer des gens qui grelottaient sous leurs fourrures.

— Eh bienl dis-je à l'auteur, voilà un joli supplément d'hiver pour les théâtres !

— Je vous crois.

— Malheureusement, cela ne va pas durer. La chaleur va éclater tout à coup, et alors adieu les recettes grasses !

— Allons donc!...

— Cela ne vous paraît pas probable >

— Cela ne me paraît pas possible. Voug ne con» naissez pas ma veine. Tant qu'on jouera ma pièce, il fera froid.

Et il me développa son idée avec beaucoup de verve et une grande sincérité, me prouvant, clair comme le jour , qu'il exerçait sur la température une influence tout à fait décisive.

Je fus convaincu.

Le même soir , je me trouvai avec le directeur du théâtre où l'on joue la pièce de l'auteur en question.

— Eh bien ! vous êtes content > lui-dis-je !

— Enchanté, ravi, et quel temps !

— Le fait est qu'on gèle.

— C'est ma veine, mon cher.

— Comment cela?

— Toutes les fois que j'ai eu un succès sur Tafliche, en été, il n'y a pas eu d'été !

— Pas possible ?

— Puisque je vous le dis. *

Et il me cita des exemples. Je dois avouer que tous me paraissaient concluants.

— Après tout , me disais-je , ils ont probablement raison tous deux, l'auteur et le directeur. Comme ils sont associés, cela leur fait une veine double ; le froid va s'accentuer encore.

Et je commençai à ruminer des projets de voyage à Cannes.

Le lendemain , en revenant de la librairie Dentu , je traversai le jardin du Palais-Royal. J'y croisai l'un des auteurs d'un vaudeville fort applaudi, et fort couru, qui a fait son apparition sur l'affiche en même temps

que les premières fleurs s'épanouissaient aux marronniers.

Il était rayonnant.

— Deux degrés de moins qu'hier ! me cria-t-il de très loin.

— Quel bonheur !

— C'est ma veine !

— Ah!

— Je vous assure. On ne m'a pas souvent joué en cette saison-ci, mais quand cela m'est arrivé par hasard...

— Eh bien?

— Des trombes d'eau, de la neige, des cataclysmes !

— C'est extraordinaire ....

— Cela peut se contrôler... Vous rappelez-vous le printemps de 1881 > Horrible, n'est-ce pas? C'est qu'on me jouait Fifine, Et l'été de 1878?... Quatre-vingts jours de pluie ! On donnait ma Fille du pharmacien,.. Ma veine, mon cher, ma veine!...

Quelques heures après, le hasard me mit nez à nez avec le collaborateur de l'auteur de Fifine.

— Cela marche, hein ?

— Merveilleusement. D'ailleurs , le temps nous est bien favorable.

— Oui, c'est la veine de votre complice.

Mon interlocuteur me parut vexé.

— Je ne sais si c'est la sienne, mais, à coup sûr, j'en suis encore à me demander ce que c'est que le beau temps quand j'ai une pièce en cours de représentations!

Mais dimanche le soleil était radieux. Tout Paris, affolé de verdure, de grand air et de divertissements

-^^à I-KS SOIRÉES PARISIENNES

champêtres , était dehors , fuyant les salles de spectacle .

Je vis plusieurs de mes auteurs et mon directeur aux courses.

— Eh bien> fis-je en les apercevant. Et cette veine?

— Parbleu! s ecrièrent-ils en chœur, on vient de reprendre une vieillerie de Chose^quiest en pleine guigne...

— Dans le théâtre de Machin, le plus grand déveinard de la terre ! ajouta le directeur.

Et tous conclurent ainsi :

— Impossible de lutter !

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