LE CÉLÈBRE TÉNOR STAGNO
13 mai.
Après le succès qu'on a fait à Gayarré, il n'était pas commode de lancer un nouveau ténor italien.
Cependant M. Maurel a fait tout ce qu'il a pu pour cela. Il a eu une idée qui a fortement contribué à attirer l'attention sur le célèbre ténor Stagno, extrêmement célèbre, paraît-il, en Espagne, en Italie, en Amérique , mais hier encore totalement inconnu à Paris.
Le directeur des Italiens a fait placarder sur tous les murs une affiche de proportions colossales sur laquelle il annonçait pour ce soir le début du « célèbre ténor STAGNO » — mais un STAGNO en lettres gigantesques, un STAGNO si énorme qu'on l'apercevait à plusieurs lieues de Paris, avant le Panthéon et l'Arc de Triomphe.
L'autre soir, pour la reprise de Lakmé, M. Carvalho a imprimé le nom de M. Degenne en caractères beaucoup plus modestes sur l'affiche de l' Opéra-Comique,
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et cela n'a pas empêche le jeune débutant d'avoir un grand succès.
Mais, aux Italiens, on ne fait rien comme ailleurs.
On y a jugé que Q-y a O VT/^ avait droit à le célèbre ténor ^ i A VJXlN W une vedette monstre, à une vedette comme on n'en a jamais vue, à une vedette comme on n'en verra jamais.
Et, grâce à cette vedette , Paris a su tout de suite qu'un ténor célèbre chantait ce' soir Rigoletto au Théâtre-Lyrique international de la place du Châtelet et que ce ténor s'appelait :
STAGNO
Ce chanjteur, nouveau pour Paris, est Sicilien.
Sa famille (les Andreqli Stagno) dirige une des importantes maisons de banque et de commission de Palerme.
Dès sa plus tendre enfance , le futur célèbre ténor était travaillé par deux passions égales :
La musique et les armes.
Il se dit:
— Je serai musicien, mais je commencerai par être soldat.
Son père, naturellement, opinait pour le commerce.
Mais en 1 860 — Stagno avait alors dix-huit ans — le jeune homme, malgré l'opposition de sa famille, courut rejoindre Garibaldi. Au combat de Milarro, il fut blessé très grièvement. Cela refroidit son enthousiasme guerrier. Il rentra chez son père, jurant de ne plus se consacrer désormais qu'à son autre passion : la musique.
Cela ne l'empêche pas d'ailleurs de cultiver l'escrime et le tir.
"-'S»" STAGNOl ^i'IlSi
ses passe-temps favoris consiste à abattre d'une balle de pistolet une pièce de monnaie qu'il a placée sur le bout de sa bottine.
Le nouveau pensionnaire de M. Maurel, qui ne donnera que très peu de représentations à Paris , est un homme des plus aimables , qui a su se créer parmi tous ceux qui ont chanté à ses côtés de très solides amitiés.
C'est surtout avec Mario que l'excellent chanteur a entretenu des relations amicales.
L'illustre ténor a non seulement donné à son jeune ami des conseils excellents, mais il lui a légué un certain nombre d'objets qu'il conserve comme des reliques et comme des fétiches.
C'est ainsi que ce soir, au dernier acte de Rigoletlo^ le célèbre ténor
STAGNO
portait une toque , une cuirasse et des bottes ayant appartenu à Mario, ce qui faisait dire à l'un de ses amis :
— Il est entré dans les bottes de Mario !
C'est toujours cela.
Car, il faut bien le dire , les ovations que l'on espérait en faveur du débutant ont complètement fait défaut pendant cette soirée quelque peu houleuse.
Une annonce tardive survenant, après un second entr'acte interminable, pour informer les spectateurs que M. Maurel , blessé à la main, se voyait dans la
nécessité de supprimer le troisième acte, a fait prendre une attitude fort malveillante, à certaine partie élevée — et mal élevée — du public des. Italiens.
Il en est résulté, au dernier acte, des manifestations qui ont troublé les artistes et particulièrement gêné le célèbre ténor stagno.
un
Mme Anna Judic désirait ne reparaître aux Variétés qu'à la saison prochaine. De son côté, M. Bertrand s'était bien promis de lui accorder la liberté qu'elle lui avait demandée. C'est même dans cet espoir qu'il avait repris la Vie Parisienne un peu hâtivement, sans une interprétation complète, et l'on sait par quelle chaleur.
Forcé de changer d'affiche, le directeur des Variétés chercha vainement à remonter un spectacle quelconque, sans recourir à l'étoile de son théâtre. Impossible d'y parvenir, tous les décors dont il avait besoin pour cela ayant été récemment brûlés dans un grand incendie. D'autre part, Mme Chaumont, obligée de partir avec plusieurs artistes , ne pouvait lui accorder une seule représentation. Il fallait alors se résigner à faire la clôture annuelle le 10 mai , chose absolument inadmissible.
M. Bertrand préféra naturellement reprendre Lili; il se vit donc contraint de prier Mme Judic de revenir et réclama d'elle l'exécution de son engagement. La
diva ne pouvait refuser le service qu'on attendait de son dévouement amical, malgré les tristes circonstances qui la portaient à rester plus longtemps éloignée de la scène.
Et voilà comment, après un jour de relâche, la pièce de MM. Hennequin et Millaud a pu reparaître, dès ce soir, sur Taffiche des Variétés. '
Très émue en reparaissant^ devant le public qu'elle avait quitté si douloureusement il y a quelques jours, Mme Judic a été, dès son entrée, accueillie par des témoignages de sympathie qui ont dû lui être bien doux. Il y a eu dans cette manifestation touchante et spontanée un tact, une délicatesse, une cordialité qui font autant d'honneur à la grande artiste, à la femme cruellement éprouvée qui en était l'objet, qu'à ses amis et admirateurs de la salle.
Il nous a semblé, du reste, ce soir, que tout le monde, aux Variétés , avait à cœur de rappeler à Lili qu'il lui reste du moins un public pour l'aimer et l'applaudir, car la première manifestation a été suivie d'ovations répétées et , comme à la création , il n'est pas un couplet , pas une chanson que Ton n'ait fait redire deux et trois fois de suite à l'incomparable diseuse. Après le baisser du rideau, Mme Judic, rappelée avec tous les artistes, a été ensuite redemandée deux fois de suite par tout le public, qui, debout et unanimement, a accueilli l'artiste par des applaudissements répétés.
Mhie Judic a été profondément émue de ces marques de sympathie.
Auprès de Judic, on a chaleureusement fêté la triple incarnation d'Antonin Plinchard, etM.Dupuis a triomphé aussi brillamment que son héros lui-même sur les
champs de bataille d'Algérie, de Crimée et d'Italie. Lassouche et Léonce ont repris leurs rôles avec un entrain, un talent qui défient la chaleur ; Léonce, en outre, a chanté de son mieux pour ramener la pluie rêvée par son ami Chavanne.
M. Cooper a bien voulu se charger du petit rôle de l'amoureux du troisième acte, et le public lui a prouvé qu'il était toujours sensible à ce genre d'abnégation artistique.
Quant à Baron , l'inamovible assuré sur la vie qui, de 184 1 à 1882, rajeunit si plaisamment d'acte en acte, il ne peut être comparé qu'à la pièce elle-même.
Car décidément Lili ne vieillit pas plus que l'amusant vicomte de Sainte-Hypothèse.