‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 96 sur 114 · MACBETH · texte numérisé non relu

MACBETH

On pourrait croire que M. Derenbourg n'a monté tMacbeth que pour faire une gracieuseté à son éminent successeur; M. Mayer, plus connu sous le nom composé de Mayer-de-Londres, et, depuis fort longtemps, directeur d'une ou de plusieurs scènes anglaises.

Il n'en est rien.

Sarah Bernhardt, sur le point de nous quitter jusqu'au mois de septembre ou d'octobre, tenait à se montrer, avant son départ, dans ce rôle de lady Macbeth qui contient deux scènes vraiment extraordinaires. Elle avait eu justement, dans la représentation organisée par le Figaro au bénéfice de Mlle Fargueii, l'occasion d'en jouer une, la plus importante, celle du somnambulisme, avec un succès immense, et cette expérience la rendait sûre de son triomphe dans l'interprétation complète du personnage.

Une autre considération devait la décider à faire

représenter, sur la scène de la Porte-Saint-Martin. Timmortel chef-d'œuvre de Shakespeare. Bien que Sarah eût joué Marguerite Gauthier comme personne ne Ta jouée avant elle, les représentations de la Dame aux Camélias n'avaient pas été la très brillante affaire que l'éclat de la première semblait faire espérer. Un moment vint, plus vite qu'on ne l'attendait, où il fallut bien songer à remplacer un spectacle dont les recettes n'étaient plus très, très fortes.

Malheureusement, de sérieux empêchements, de nombreux retards surgirent.

La traduction de M. Jules Lacroix fut d'abord choisie. Excellente idée, en principe, car le Macbeth^ Lacroix passait jusqu'à présent pour le plus scénique des Macbeth connus. Créé àl'Odéon, il y a bon nombre d'années , alors que M. Porel jouait les vieilles sorcières en travesti sur cette scène dont il devait être co-directeur , et que M. Brame, le marchand de tableaux bien connu, se montrait dans l'un des assassins de Banco, le Macbeth en question avait l'inappréciable avantage d'avoir été expérimenté en public, d'être à l'épreuve de la rampe.

Mais M. Jules Lacroix, qui n'aime pas l'été, trouva l'époque qu'on lui offrait un peu trop avancée, même pour une reprise.

C'est alors que Sarah pria M. Jean Richepin de lui faire une nouvelle traduction de Macbeth.

L'auteur de la Chanson des Gueux est l'homme en vue du moment. Depuis l'article que notre collaborateur Quidam a consacré à ses Blasphèmes, ce volume s'enlève avec une rapidité extraordinaire dans les librairies, et l'on ne voit plus sur le boulevard que des gens se promenant avec ce livre étonnant sous !e bras.

Travailleur prompt et infatigable , Richepin se mit

donc en hâte à la besogne. Il n'a nullement pris pour guide, comme on l'a dit à tort, la traduction également bien connue de François- Victor Hugo.

Très respectueux de l'œuvre originale, possédant à fond la langue anglaise et le répertoire du grand tragique, M. Richepin se fit un devoir de suivre le texte original d'aussi près que possible. Peut-être cependant poussa-t-il dans certains détails cette conscience de l'exactitude un peu plus loin que ne le comportait la pudeur du public français, car pn dut, au cours des répétitions, supprimer malgré lui certaines verdeurs du robuste Shakespeare. Dans le rôle du portier notamment, il fallut bien couper certaines appréciations qui ne peuvent guère être exprimées qu'en latin... ou en très vieil anglais.

M. Jean Richepin souffrait de ces amputations nécessaires, mais les laissa pratiquer. Il compte s'en consoler, un jour ou l'autre, en allant jouer Othello en anglais, et chez les Anglais. On m'a raconté que, se trouvant à Jersey avec son ami Maurice Boucher (celui-là même auquel il a dédié ses Blasphèmes), il stupéfia toute une bande de touristes en déclamant des tirades entières à'Hamlet et de Macbeth au beau milieu des champs.

Il va sans dire qu'on n'a pas eu le temps de monter Macbeth avec le luKe et le soin que comportaient quelques-uns de ses tableaux.

On nous a servi, ce soir, un délicieux régal artistique et littéraire , auquel la mise en scène est restée à peu près complètement étrangère.

* Les décors sont pris dans le matériel fort riche du théâtre. L'habile machiniste Courbois a su, il est vrai, les combiner de façon à les rendre méconnai'ssables,

et, tels qu'ils sont, ils m'ont paru absolument suffisants.

Ce qu'il y a de plus faible comme mise en scène, c'est la partie fantastique. Toute la cuisine des sorcières manque d'illusion et de terreur ; le tableau des apparitions est complètement raté.

On s'était bien juré, en farouches réformateurs, de pousser à l'extrême le naturalisme de ce tableau.

Mais, comme toujours, il a fallu compter, dans la pratique, avec les difficultés, voire les impossibilités matérielles.

C'est ainsi que , pour obtenir les miaulements de chats indiqués par Shakespeare , on avait imaginé d'enfermer dans une cage un véritable angora dont on pinçait vigoureusement la queue pour le faire crier. Seulement, l'animal, justement exaspéré, distribuait de tels coups de griffes , qu'aucun régisseur ne voulait se charger de lui indiquer sa réplique.

D'ailleurs, il est probable que la Société protectrice des animaux, armée jusqu'aux dents par la loi Grammont, eût fait un procès fâcheux.

On eut recours alors à un concours de miaulements. Tout le personnel , sans aucune exception , fut appelé à y prendre part. Premier prix, à l'unanimité : M. Marais.

Mais allez donc faire miauler un artiste qui doit rugir, et qui a joliment bien rugi ce soir>

M. Marais avait trop à faire en scène pour se charger encore de jouer ainsi au chat. D'autre part, si l'on obtenait des miaulements aussi réalistes, il ne fallait pas s'en tenir là. Les .autres bruits , les sifflements de serpents, les hululements de hiboux devaient, sous peine de détonner, atteindre à la même perfection.

Or , M. Derenbourg pouvait , à la rigueur, repro-

duire assez exactement le sifflement des serpents ; mais il ne pouvait se charger de faire le hibou en même temps. De plus, n'ayant plus d'intérêts sérieux dans le théâtre qu'il a vendu à M. Mayer, il ne s'offrait à faire le serpent que pour la première seulement. Dès demain, il aurait fallu aviser pour obtenir ce bruit de reptile.

Nouvelle raison pour en revenir aux classiques moyens employés depuis tant d'années pour faire du tapage à la cantonade.

Ah I c'est qu'il est plus facile, au théâtre, d'innover en paroles — qu'en fait I

De même, pour les fameuses apparitions, tous les procédés ont été étudiés.

11 n'existe pas de spectres brevetés S. G. D.G. dont le système n'ait été soumis à la Direction. Il paraît que tous les systèmes ont été jugés mauvais, puisqu'on s'en est tenu à une simple promenade de figurants derrière une toile métallique.

En revanche, les costumes ont été trouvés très réussis et d'un grand caractère.

Celui de Sarah notamment. Impossible d'être plus belle, plus séduisante que l'incomparable tragédienne dans son admirable costume de lady Macbeth : jupe de cachemire blanc^plissé, corsage-maillot gris-argent avec fleurs noires brodées , manches à carreaux verts et or avec draperies blanches formant épaulettes.

Les répétitions ont été remarquablement menées par Sarah en personne. Elle ne cessa de veiller à tout, de diriger tout, sans négliger pour cela l'étude de son rôle.

Au contraire, elle y mettait tant de conviction

et d'emportement sincère qu'il lui arriva un jour de terrifier subitement Tun des artistes chargés des petits rôles.

— Tu es fou ! venait-elle de s'écrier selon le texte. Il y avait tant d'énergie dans cette exclamation que

le partenaire auquel elle répondait , oubliant que c'était là du dialogue et croyant que Sarah s'adressait personnellement à lui, balbutia tout interdit :

— Pardon, Madame, ne vous fâchez pas !.. Je sais bien que ce n'est pas tout à fait cela , mais demain je ferai mieux.

Autre racontar de répétition : Le messager du dernier acte doit arriver très essoufflé. Sarah ayant fait remarquer à l'artiste que son essoufflement manquait un peu de vérité , voici ce dont il s'est avisé pour mieux faire : cinq minutes avant son entrée, il s élance au grand galop dans l'escalier, le gravit rapidement jusqu'au cintre , le dégringole avec la même allure et ne s'arrête qu'en scène.

L'effet est d'une exactitude saisissante, mais le vaillant messager s'exposera chaque soir à pincer une superbe bronchite.

Un détail" rétrospectif.

L'une des plus célèbres lady Macbeth dont on ait gardé mémoire en Angleterre était presque l'homonyme de celle d'aujourd'hui.

On l'appelait Sarah Sydoons.

Et , coïncidence curieuse , elle faisait de la sculpture.

On n'a pas ménagé les rappels ce soir.

Trois rappels pour Marais après la superbe scène du spectre de Banco ; trois rappels pour Sarah après la non moins superbe scène du somnambulisme.

Mais lady Macbeth n'est pas du dernier tableau ; et quand, à la fin de la pièce, on a voulu la revoir à côté

de Marais, elle était dans sa loge, en train de se déshabiller. Comme le public insistait pourtant , Marais a trainé , sur la scène , Mlb Davray — qui débutait dans les travestis par le petit rôle de Duncan — et qui se trouvait un peu surprise et fort touchée de cette ovation in|ittendue.

LES CllAMPAIROL — TOUT AU PLAISIR

23 mai.

Depuis trois ans qu'on s'est avisé de le reconstruire, le théâtre des Menus-Plaisirs ressemble précisément à ces maisons neuves dont les boutiques se louent à la semaine ou à la journée, en attendant les locataires définitifs.

Jusqu'à présent, personne n'y a fait un bail sérieux. Les directeurs se succèdent comme des capucins de cartes. Nous y avons vu un peu de tout: des expériences scientifiques, des exhibitions, des tableaux vivants, des exercices de prestidigitation et jusqu'à des pièces de théâtre. Nous ne sommes sans doute pas au bout, et M. Cantin louera certainement son vestibule un jour ou l'autre à des camelots en bonneterie , à des raccommodeurs en porcelaine , à des vendeurs de rasoirs à musique, à des gérants de boutique à treize.

Ce soir, le magasin omnibus du boulevard Sébastopol déballait un stock de tableaux patriotiques, à l'occasion d'un drame quasi-militaire de M. Auguste Fraisse, bourgeoisement intitulé: Les Champairol.

Il se pourrait que la spéculation fût un peu meil-

leure que la plupart de celles qui l'ont précédée dans ce malheureux local à tout faire.

Pourtant l'œuvre est en vers , grande complication pour le quartier. Mais elle contient des scènes patriotiques auxquelles les sceptiques les plus endurcis n'ont pas résisté, bien que l'on soit venu là plutôt avec l'intention de rire que de s'émouvoir. C'est d'ailleurs mis en scène avec une habileté qui a surpris , notamment pour la reproduction du tableau de Neuville, Les dernières cartouches^ qui est à la fois très simple et très saisissante.

Il faut remonter, pour pouvoir citer un effet du même ordre, au fameux décor de la Libération du territoire qui eut jadis tant de succès dans une revue du Château-d'Eau.

Cette scène muette est un véritable clou pour la pièce en vers de M. Fraisse.

Les journalistes qui ont divisé leur soirée entre la première des Menus-Plaisirs et celle de Déjazet, et qui n'ont pas eu l'occasion de rire aux Champairol, ont pu se rattraper copieusement boulevard du Temple.

Pour être a Tout au plaisir» que nous offrait ce soir la direction Charpentier , il aurait fallu passer une partie de la nuit à Déjazet, ce qui dépasse le maximum normal de ce genre d'agrément.

Car Tout au plaisir — une comédie vaudeville en cinq ou six actes — commençait un peu avant onze heures. Au «loment où les dures nécessités du journalisme m'arrachent aux délices variées de cette pièce mêlée de chahut et de chant, il est environ une heure du matin. On espère que le dénouement sera révélé, aux derniers spectateurs haletants, au petit jour, lorsque passeront devant le théâtre les dernières voitures des maraîchers se rendant aux Halles.

j50 LES SOIKEES I»ARISH£NNi:S

On manque généralement de détails biographiques sur Fauteur de cette interminable fantaisie.

Damiens fut le nom d'un grand criminel. |C'est à une lettre près (Damien) celui du vaudevilliste auquel M. Charpentier, imprésario jeune et impatient, commanda, il y a très peu de jours, de lui faire « une grande machine » pour le quartier. M. Damien , qui a déjà signé une charmante petite comédie intitulé : La Peur d'être grand-^ère, jouée à Cluny, était certainement digne d'une autre tâche.

Cependant , il se mit à la besogne et entassa consciencieusement les quiproquos à la Buguet sur les plaisanteries consacrées jadis au théâtre Taitbout, faisant danser un quadrille iquand l'action languissait un peu etn'hésitant pas à écrire une scène dans la salle à laquelle le public a pris part avec frénésie.

M. Charpentier, directeur, s'est offert gracieusement le principal rôle d'homme ; il a en outre, spécialement engagé, pour se faire donner la réplique, une véritable chanteuse, élève de Mme Viardot, répondant d'après l'affiche au nom de Nordall.

A part ces deux artistes en vedette, il y a bien encore une vingtaine d'interprètes ; mais comme ils se valent à peu près tous , il y aurait peut-être injustice à en citer un seul.

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