‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 97 sur 114 · MAI 3 5 I · texte numérisé non relu

MAI 3 5 I

le plus désopilant est obligé de surmonter un gros chagrin, une grande douleur pour dilater la rate de ses contemporains.

C'est une vérité qu'on a souvent dite, mais qu'on ne saurait trop répéter.

Ainsi, ce soir, elle me revenait à la pensée tandis que j'entendais s'esclaffer, aux Nouveautés, les spectateurs de la dernière représentation de Babolin. Ah ! certes, ils ne se doutaient point des efforts que s'imposaient Berthelier, Albert Brasseur et Milly Meyer pour les faire tordre comme autant de tire-bouchons!

Et pourtant, voilà déjà quelques jours que les pensionnaires les plus désopilants de Brasseur jouent la comédie, la mort dans l'âme.

Cette mort qu'ils ont dans l'âme est celle d'un chien, d'un simple toutou.

Mais quel chien que celui des Nouveautés !

Ah ! l'on peut dire de celui- là qu'il ne lui manquait que la parole !

Entré au théâtre, à l'âge pur d'une demi-semaine, le jour même de l'inauguration , on l'avait appelé Coco, lui donnant le titre de la première pièce locale.

Comme disait son ami Prosper, le fidèle quatrième régisseur de la scène , il avait le même âge que « la boîte au patron ».

Doué d'instincts artistiques et cabotin dans l'âme. Coco était connu de tous ceux qui fréquentaient les Nouveautés. Les actrices l'adoraient, bien que ce ne fût qu'un horrible terrier jaunâtre, de race contestable et d'aspect peu séduisant. Mais comme il rachetait sa laideur native et qu'il savait bien les prendre, les petites femmes d'opérettes et de revues !...

Bon et accessible à tous, il ne montrait les crocs qu'aux gens qui venaient demander des billets de fa-

veur. Ceux-là, il les sentait trop bien pour pouvoir les sentir. Son bon sens de chien, supérieur à celui des hommes, lui avait fait comprendre combien est sotte et révoltante la manie peu scrupuleuse qu'ont certains parasites d*allôr toujours au théâtre sans bourse délier.

En revanche, il se plaisait à faire des mamours aux gens plus distingués qui venaient à la location.

Tout Paris a pu le voir aussi , chaque soir de première , rôdant à l'entrée du théâtre , et tâchant , pendant les entr'actes, de savoir, d'après les propos des journalistes, si la pièce marchait bien.

Les jours ordinaires, il ne venait plus sous le vestibule qu'au moment de la sortie, après avoir constaté au dehors s'il y avait beaucoup d'équipages.

Il possédait ce privilège envié d'assister à toutes ks répétitions et était arrivé, grâce à son flair de chien, à une expérience scénique vraiment extraordinaire. Albert essayait tous ses effets devant lui ; Berthelier lui soumettait ses fins de couplets et Brasseur même n'aurait jamais conservé une tête après laquelle il avait aboyé.

Les auteurs surtout étaient l'objet de ses observations particulières. Il flairait les bons avec une sûreté incomparable. Dès que l'un d'eux passait le seuil du théâtre, on savait immédiatement de quoi il? retournait rien* qu'en étudiant l'attitude de Coco. Si le manuscrit était bon , il remuait la queue en poussant de petits cris joyeux.

Mais, par exemple, lorsqu'il s'agissait d'un four probable, Coco devenait méchant ; son poil se hérissait et il faisait entendre un grognement désapprobateur dont la direction se hâtait généralement de tenir compte.

Un jour, entre autres, on vit Coco, devenant presque enragé, se jeter à la gorge de deux collaborateurs qui,

MAT 3n

du coup, portèrent, sanstambaur ni clairon, leur cheld'œuvre à la Renaissance.

Cette bête incomparable avait l'œil et le nez à tout. Elle assurait la plus parfaite régularité des services.

La nuit, Coco se réveillait juste au moment où les pompiers devaient faire leur ronde et les guidait dans le labyrinthe de la scène , de la salle , des loges , des foyers , des dessous et des combles , s'arrêtant où il fallait et ne s'endormant qu'après s'être assuré par luimême que l'inspection était bien complète.

Il aimait trop la chienne , et cela Ta tué.

Parmi ses nombreuses conquêtes, Coco avait su conquérir les bonnes grâces d'une horizontale à quatre pattes, Mlle Nana, levrette d'un dentiste. Ce dernier, le surprenant chez lui, remarqua ses admirables dents et les lui arracha pour monter des râteliers , ne lui laissant que ses crocs pour mordre et ses yeux pour pleurer.

Depuis cette cruelle opération. Coco était l'ombre de lui-même. Il se laissa en quelque sorte mourir de chagrin, à la grande désolation de ses amis des Nou^ veautés.

Par bonheur, il laisse un fils de quatre mois qu'on élève au magasin des décors, qui viendra le remplacer aux Nouveautés et qui porte dignement son nom , de telle sorte qu'à la réouverture on pourra s'écrier, boulevard des Italiens :

— Coco est mort : vive Coco !

3v[ I-KÎ^ SOIREES PARISIENNES

Page 1