‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 99 sur 114 · LE DÉPUTÉ DE BOMBIGNAC · texte numérisé non relu

LE DÉPUTÉ DE BOMBIGNAC

29 mai.

— Vous savez que le Député de Bombignac n'est pas de M. Bisson seul , Sylvane en est.

— Qui ça, Sylvane ?

— Le Sylvane du Lycée de jeunes filles^ de 11^ rue T'igalle.

— Mais ces pièces, autant qu'il m'en souvient, sont de M. Bisson seul.

— Erreur, elles sont de MM. Bisson et Sylvane. Bisson et Sylvane sont des collaborateurs fidèles , ne faisant presque rien l'un sans l'autre ; Bisson ne va pas sans Sylvane et Sylvane ne va pas sans Bisson.

— Mais alors pourquoi n'est-il jamais question de Sylvane, pas plus ce soir que les autres fois ?

— Parce que Sylvane se dérobe dans un mystère impénétrable que Bisson lui-même n'a pas complètement pénétré.

— C'est l'auteur au masque de fer ?

— Quelque chose d'approchant... un fonctionnaire qui ne peut pas signer des pièces de théâtre.

— M. Grcvy?

^.'jU LES SOlKEtS PARISIENNES

— Non.

— Le général Pittié >

— Pas davantage. Il s'agit bien d'un officier, mais d'un officier ministériel.

— Un notaire ?

— Non. Un commissaire-priseur !

— Pas possible !

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

En effet, le collaborateur anonyme de Bisson officie , à l'hôtel Drouot , de deux heures et demie à cinq.

Et il n'officie pas sous le nom de Sylvane, mais sous un nom quelconque, que j'ignore et que je ne tiens pas à connaître.

Sylvâne est un pseudonyme qu'il prend pour travailler avec M. Bisson , car pour rien au monde il ne consentirait à discuter un quiproquo de vaudeville, sous son nom de commissaire-priseur.

Je suppose qu'il arrive chez son collaborateur, avec une fausse barbe et une perruque; si l'aboyeur delà salle cinq le rencontrait, par hasard, aux environs de la demeure de M. Bisson , il ne le reconnaîtrait pas.

Ah ! ses précautions sont prises , et il a mille fois raison de les prendre.

Car l'honorable et aimable corporation qui adjuge, à coups de marteau , des objets mobiliers de toutes provenances (expressément au comptant, lo o/o audessus des enchères), depuis la table de nuit du pauvre jusqu'au bonheur du jour Louis XV^ des grandes horizontales décavées, a conservé, à l'égard des artistes et des hommes de lettres, les préjugés naïfs des bons bourgeois d'il y a trente ans.

Elle se révolterait tout entière, cette excellente corporation , si elle voyait l'un des siens déshonorer le

marteau en faisant ouvertement de la littérature dramatique — même pour la maison de Molière.

Si Molière vivait, il ne pourrait pas être commissaire-priseur ou , s'il l'était , il serait obligé de signer le Misanthrope du pseudonyme d'Erielmo.

Quedis-je, cet anagramme même lui serait interdit, puisque M. Sylvane , qui ne s'appelle pas Sylvane, ne s'adjugerait pas le droit de signer Sylvane, ne fûtce* qu'au Théâtre-Français.

Le cas est si singulier, si particulier, si extraordinaire, que j'ai cru devoir insister.

Et je l'ai fait avec d'autant plus de joie, que la comédie de M. Brisson n'olTre pas grande matière à la chronique.

Arrivons pourtant au Député de Bombignac.

Depuis deux ou trois ans, les sociétaires de la Comédie-Française, à l'exception de quelques tragédiens forcenés, ne manquaient jamais , lorsqu'ils rencontraient un jeune auteur, de lui dire :

— Apportez-nous donc des pièces amusantes, des vaudevilles au besoin? On ne nous soumet que des œuvres tristes... Notre public n'est pas ennemi d'une certaine gaieté. Il aime autant rire que pleurer.

Il y avait là une véritable campagne que les Coquelin surtout poursuivaient avec une ardeur soutenue.

Un jour, rencontrant M. Bisson, boulevard des Italiens, où il attendait Tomnibus de l'Odéon, ils le questionnèrent sur ce qu'il avait en train.

— Cela ne vous intéresserait guère , répondit l'auteur en souriant, la pièce que nous venons déterminer est purement comique.

— Vous ne l'avez pas écrite en vue du Théâtre- Français ? demanda Cadet.

— Oh! non, c'est plutôt le genre du Palais-Royal.

— Alors, s*écria Coquelin , vous pouvez l'apporter chez nous, elle nous ira à merveille.

Et, à partir de ce moment, le Député de Bombtgnac, sans cesser d'être la pièce de M. Bisson, devint un peu celle de MM. Coquelin frères.

Elle méritait, à plus d'un titre , ce puissant patronage. Les Coquelin étaient tout à elle; mais elle était toute aux Coquelin. La scène leur appartient du commencement à la fin, et chacun des trois actes de la nouvelle comédie se déroule à peu près dans Tordre suivant :

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