‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 98 sur 114 · CONCOURS DE PETITS PRODIGES · texte numérisé non relu

CONCOURS DE PETITS PRODIGES

27 mai.

Tous les journaux ont publié , la semaine dernière, une annonce du théâtre de la Gaîté , demandant un petit prodige pour créer le rôle du petit Poucet dans la féerie de ce nom, qui sera la grande pièce à spectacle de l'hiver prochain.

Les annonces de ce genre ne sont pas communes.

Le Figaro n'en insère guère dans ses offres et demandes d'emploi.

On cherche des valets de chambre, des femmes de chambre , des cuisinières , des jardiniers mariés , sans enfants, mais des petits prodiges — jamais.

Aussi se demande-t-on, au premier abord, si pareille demande peut être suivie d'effet. L'article doit être rare et peu cultivé, étant d'un usage peu courant. Eh bien ! voilà l'erreur. L'annonce de la Gaîté aura eu cela de bon, qu'elle nous a révélé l'existence , sur le pavé de Paris , d'une quantité incroyable de petits prodiges, garçons et filles.

J'ai eu l'occasion d'entretenir M. Debruyère de cette sorte de concours ouvert à son théâtre, et il m'a donné des détails renversants.

Dès le lendemain du jour où l'annonce a paru, la poste a apporté à la Gaîté des paquets de lettres. 11 a fallu adjoindre à M. Léon Marx des secrétaires spéciaux pour les décacheter et les parcourir. Toutes offraient un petit prodige pour lequel elles réclamaient une audition. Il en vint des quatre coins de la capitale.

On commença par donner rendez-vous à une soixantaine d'enfants. Us arrivèrent au jour dit, et cette arrivée fît sensation non seulement au théâtre , mais encore dans tout le quartier des Arts-et-Métiers.

Il y eut un premier moment de surprise et même de désarroi. Le prévoyant Baudu avait bien pensé que les gamins et les gamines convoqués ne viendraient pas seuls. Mais alors qu'il n'attendait guère que des pères et des mères, il se présenta de véritables smalas. Ce que tous ces prodiges avaient de plus prodigieux, c'était une quantité vraiment prodigieuse de parents et amis.

— O prodige î s'écria l'excellent régisseur , absolument débordé de ces trop nombreuses familles.

Certains petits prodiges , outre leurs ascendants et collatéraux au grand complet, avaient invité leurs professeurs, leurs maîtres ou leurs maîtresses d'école.

Ne pouvant laisser pénétrer tous ces envahisseurs dans le théâtre, on dut en refuser impitoyablement l'accès à ceux qui n'étaient parents des prodiges qu'audessous du troisième degré.

Quoique consignés, ils stationnèrent obstinément au dehors devant l'entrée de l'administration, pour attendre les résultats.

Et pendant toute Taprès-midi, la rue Réaumur fut encombrée d'oncles, de tantes par alliance, et de cousins à la mode de Bretagne.

Dans le théâtre, Texamen fut inénarrable.

A peine M. Debruyère avait-il mis le pied sur la scène qu'il vit s'élancer sur lui , avec la force irrésistible de la vague furieuse, un groupe compact de mioches, de papas et de mamans. Ce furent des cris assourdissants.

— A moi, m'sieu !

— J'veux passer le premier.

35^> l'KS SOTRÉrS PAUISIENXnS

— Jsuis là d'puis c'matin dix heures.

— Chacun son tour.

— A moi, m*sieu, à moi!

Debruyère, quoique doué d'une voix qui sonne comme un clairon , eut un mal énorme à dominer la tempête.

— Je vous entendrai tous ! parvint-il à articuler. Commençons !

Commençons... c'était facile à dire !...

Au moment où le régisseur appelle le premier enfant d'après l'ordre chronologique d'inscription , un monsieur en redingote râpée se détache de la foule des parents et vient jusqu'à l'avant-scène.

— Monsieur le directeur, dit-il, je voudrais que ma petite fille fût entendue de suite.

— Un tour de faveur , se récrie Debruyère , elle est donc bien pressée !

— C'est moi qui suis pressé. Il faut que je rentre à mon bureau à deux heures... Célina est inscrite la dixième.

— Elle passera après le numéro neuf.

— Jamais je n'attendrai jusque-là... mon chef me flanquerait une retenue de traitement.

— Il aurait raison : allez-vous-en tout de suite.

— Mais Célina ne peut chanter que quand je suis là... Cette pauvre enfant, il y va de son avenir au théâtre !

La situation de ce père bureaucrate est sans doute fort touchante. Mais impossible de faire un passedroit en sa faveur. Déjà le peuple murmure à propos de ce colloque.

— Croit-il pas , s'écrie une maman qui semble appartenir à la catégorie des marchandes des quatre saisons, qu'on va faire des injustices pour sa gosse

parce qu'il a un chapeau haut de forme? Ah! malheur, c'est toujours les mêmes qui réclament î II n'est pas plus que nous ici, ce cadet-là !

Une première, une seconde audition ont lieu.

Puis l'intéressant examen se continue, mais avec des retards puérils et des lenteurs agaçantes.

Ce sont, pour chaque enfant qui se présente à l'appel de son nom, de nouveaux conseils.

— Totole, n'aie pas peur... le monsieur ne te grondera pas.

— Phémie, ne te presse pas...

— Attends, Henri, viens d'abord que je te mouche.

— Voyons, Jeanne, tâche de chanter aussi bien qu'à la fête de l'oncle Durand.

Et autres recommandations analogues.

Une mère, plus énervante que les autres, entame avec l'impassible Debruyère un dialogue préalable qui rappelle par moments la scène du sonnet d'Oronte.

— Telle que vous la voyez, monsieur le Directeur, mon Adèle est très timide.

— Nous en tiendrons compte.

— Elle a des moments où elle est pleine d'entrain, d'autres où elle en manque... Je tremble , parce que je ne sais pas si elle est dans un bon jour ou dans un mauvais.

— C'est ce que nous allons voir... Qu'elle commence !

— Un seul mot?... C'est le Chômage des menuisiers qu'elle va vous dire. Il y a huit jours, elle n'en savait pas encore un vers. Elle l'a appris très vite.

— Hé ! Madame, le temps ne fait rien à l'affaire !

Autres guitares. Il faut entendre l'énumération des

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états de service. Tel galopin a déjà fait une création ou deux sur la scène des Batignolles ou des Gobelins ; telle gamine âgée de huit années seulement déclare tout d*abord qu'il y en a quatre qu'elle « est au théâtre ». Et le fait est que bon nombre de ces cabotins minuscules ont déjà un passé artistique au catéconcert ou même sur de véritables scènes.

A l'exception de trois ou quatre véritables prodiges, jeunes artistes de race, dignes démarcher sur les traces des Léontine Fay, des Montaland, des Camille et des Daubray, tout ce petit monde fait peine à voir. La plupart de ces visages d'enfants sont fatigués, vieillis et flétris par l'entraînement anormal qu'on leur impose. Les voix, déplacées par d'impitoyables exercices, sont presque toutes désagréables à entendre.

Cependant , Debruyère et son fidèle Baudu , quoique fixés dès les premiers mots sur l'incapacité de presque tous ces phénomènes, sont obligés d'écouter inutilement des morceaux choisis qui sont généralement interminables. Si, parfois, les examinateurs s'avisent d'interrompre quand même, le père, la mère, les frères, les sœurs et autres parents se récrient, des larmes brillent dans les yeux d'une famille entière... et Ton est bien forcé, par simple bonté d'âme, de laisser continuer l'enfant jusqu'au dernier vers.

Quant au répertoire ainsi débité, il varie à l'infini. La petite saynète mêlée de chant, le monologue en vers abondent. Mais les chansonnettes de café-concert, les couplets égrillards dominent. Il faut voir avec quelle précision automatique certaines fillettes trop bien stylées soulignent : Oiii^ maman ! V*là Vtramway qui prisse! et la Sœur de r Emballeur !

L'essentiel pour la direction de la Gaîté, c'est qu'elle

a trouvé, dans le nombre, trois ou quatre petites filles extrêmement gentilles et fort intelligentes.

Cette élite va être soumise maintenant aux auteurs du Petit Poucet. Le concours sera terminé demain par un choix définitif, et le théâtre comptera alors un petit prodige de plus.

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